CHAPITRE V
1. L'enseignement du Bouddha et les croyances populaires ; les conventuels et les forestiers. — 2. Véhicules orthodoxes : exorcismes et divinités bouddhisées. — 3. Docteurs, littérature, panthéon, gnose, rites et théurgies tantriques ; le Tantrisme et les destinées du Bouddhisme indien.
En dépit du caractère « irréligieux » de renseignement de Çakyamuni, une religion s'était constituée, à côté ou en dessous des strictes disciplines du Petit Véhicule ; elle avaitpour foyers, d'une part, le souvenir du Bouddha historique, le culte des lieux saints, des reliques et des icônes, d'autre part, le dogme du Bouddha dont l'épanouissement peuplait les univers de Bouddhas lumineux et de Bodhisattvas bienfaisants. Nous avons nommé INIaitreya, Amitâbha, Avalokiteçvara ; nous avons vu comment la dévotion a fécondé les systèmes des métaphysiciens et s'est exaltée pour la carrière ou vocation des futurs Bouddhas. La religion du Grand
Véhicule est foncièrement bouddhique; elle se ramène tout entière avec ses dieux, ses prières, ses cérémonies, son eschatologie, à des principes qu'on peut dire orthodoxes.
A partir d'une époque difïicile à déterminer, certainement fort antérieure au x® siècle, un paganisme mêlé de chamanisme et de théosophie étale dans des icônes et dans des livres, — qu'on appelle Tantras, d'où Tantrisme, — des divinités et des pratiques non seulement étrangères au vieux Bouddhisme, mais encore formellement répudiées par la grande majorité des écoles, mais insusceptibles d'être bouddhisées sinon à la surface et d'un point de vue tout ésotérique. La plupart des historiens du Bouddhisme ignorent délibérément ce côté fâcheux de la tradition indienne; mais cette omission ne va pas sans de graves inconvénients.
Nous avons eu l'occasion de le remarquer, les grandes religions, brahmaniques à proprement parler, c'est-à-dire visnouites et çivaïtes, ou bouddhiques, sectes d'Amitabha ou d'Avalokiteçvara, n'ont pas exercé sur la superstition populaire (c'est-à-dire sur l'Hindouisme) une prise comparable à celle des Eglises d'Occident, à celle même duMahométisme. En dépit des spéculations et des instituts théistes ou monistes, l'Inde est restée « payenne », et la « superstition » gard« une grande place dans la vie quotidienne
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des bouddhistes les plus dévots ou des « vedantins » les plus sévères. — Et, par un contraire effet, les doctrines bouddhiques et les théosophies brahmaniques, descendant dans les couches inférieures, ont fourni à l'Hindouisme des fragments de doctrine, des lambeaux de spéculation mystique. De même les philosophies grecques ont fécondé les vieux polythéismes d'Asie et vivifié, dans le syncrétisme de l'époque impériale, les rites fétichistes ou erotiques de Syrie ou d'Anatolie.
La superstition et la démonologie du moyen âge indien se sont cristallisées, pour ainsi dire, sous l'influence des théologies des écoles du Grand Véhicule; elles ont donné naissance à une théorie nouvelle du salut, dominée par une exégèse inattendue, mais logique, de la gnose savante. — L'adepte des Tantras aspire à connaître la science suprême du vide, à supprimer l'activité de la pensée dans le nirvana^ à devenir un Bouddha. Mais, s'il ne néglige pas la « méditation du vide »,il a plus souvent recours tantôt à des formules magiques, tantôt à l'hypnose, tantôt à des cérémonies erotiques. En même temps des dieux payens d'origine et de caractère, unis à leurs épouses, sont décidément, pour ces soi-disant bouddhistes, les seuls Bouddhas, les seules Sauveuses (Taras.) H y a ici une dogmatique, un panthéon et une
théurgie qui, pour être fort opposés aux notions traditionnelles, n'en sont pas moins mêlés ou contaminés de Bouddhisme : de même les cultes de Krsna ou de Çiva, dès qu'ils se haussent à la théologie et au document écrit, exploitent la littérature et les philosophoumènes des brahmanes.
L'étude du Tantrisme bouddhique présente un multiple intérêt. — Ses dieux et ses rites sont extrêmement curieux pour l'indianiste et l'ethnographe, car aucun paganisme n'a été aussi luxuriant et aussi sincère. — C'est ici qu'est l'aboutissement naturel de la débauche doctrinale et mythologique des grandes écoles : si le Bouddhisme a disparu de l'Inde, c'est notamment pour cette raison qu'il s'est fondu dans l'Hindouisme, et cela par les voies du Tantrisme ; et si le Tantrisme a triomphé, c'est un peu parce que le Grand Véhicule a diminué la force de résistance de la Communauté. — Ce paganisme, enfin, a de très lointains antécédents dans le Bouddhisme même ; différente aux diverses époques, la religion du dehors a, dès l'origine et dans des mesures variables, réagi sur la Communauté : c'est ainsi que l'identification du Bouddha au «roi à la roue», au «grand mâle », fut admise par les premiers fidèles ou par les rédacteurs du canon.
Il est impossible d'épuiser ici ce vaste sujet ;
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il est même très difficile de décrire le Tantrisme avec quelque détail, et pour de multiples raisons, l'extrême complexité et l'extrême indécence des dieux et des rites. Mais nous essayerons cependant de deviner toute la suite des relations du Bouddhisme avec le surnaturel indien : comment la communauté orthodoxe a patronné et bouddhisé certaines pratiques et certaines déités ; comment un panthéon foncièrement payen et des liturgies à l'avenant ont reçu l'estampille bouddhique dans certain milieu d'ascètes à demi bouddhistes, les « forestiers » et les « hommes des cimetières » ; comment, abusant des dogmes du Grand Véhicule et appliquant au grand œuvre du nirvana les recettes de la vulgaire magie, ces ascètes ou sorciers ont fabriqué de toutes pièces le Tantrisme.
L" enseignement du Bouddha et les croyances populaires. — Conventuels et forestiers
Le premier point qui doive retenir notre attention^ c'est la faiblesse du Bouddhisme en ce qui concerne l'éducation des foules. Sous ce rapport, de même que toutes les religions connues, il offre avec le Christianisme le contraste le plus accusé. « La grande Eglise catho-
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lique», dit Sir Alfred Lyall,« n'ajamais permis au plus rustre des paysans anglais de considérer saint Thomas et saint Edmond comme autre chose que des intercesseurs glorifiés, avec une sorte de pouvoir miraculeux par délégation. » Et cependant rÉglise a connu de mauvais jours: « Quand elle recevait dans son giron une mêlée de tribus et de communautés payennes, aux sombres heures où régnait une crédulité anarchique, avant que le grand Pan fût tout à fait mort, il n'a fallu rien moins qu'une autorité suprême pour empêcher le Christianisme de tomber dans une sorte de polythéisme ^ »
A vrai dire, on a parfois considéré le Bouddhisme comme une « religion de l'esprit » substituée «à la religion de la lettre et de la loi, emprisonnée et comme ankylosée dans la multiplicité de ses pratiques» théurgiques-; comme une réforme du Brahmanisme ou de l'Hindouisme : condamnation du régime des castes; mépris des dieux du Veda, des rites du sacrifice, et des démons; substitution de la morale et du recueillement à la théologie, aux pénitences et à la superstition. Et cette manière de voir est exacte en quelque mesure, et on peut en
1. Librement, d'après Asiatic Studies, première série, p. 28-29, {^= Etudes sur les mœurs religieuses et sociales de l'Extrême-Orient, t. I, p. 4'i, Fontemoing, Paris.)
2. Voir Braneùére, Discours de Combat, troisième série, p. 190 et
suivantes.
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dire autant de la religion des Upanisads. Bien plus, le Bouddhisme est demeuré jusqu'à nos jours, dans certains milieux, à Ceylan, au Japon, peut-être même au Tibet, ce qu'il a été dès l'origine, une communauté de méditatifs maintenue à un niveau intellectuel et moral assez élevé.
Cependant ni le Bouddha ni ses disciples n'ont rompu avec le vieux naturalisme. En dépit de ses hautes aspirations, le Bouddhisme, né dans un milieu payen, a toujours conservé un grand fond de paganisme et toujours fait une large place au folk-lore et au panthéon variés et renouvelés des divers pays et des diverses époques où il s'est propagé ou continué. Si formels qu'y soient le dogme de la souveraineté des Bouddhas et des saints, et le sentiment du bien et du mal, il s'encombre de tous les rêves des demi-civilisés que sont ses adeptes.
La contradiction n'est qu'apparente.
Il est très vrai que le Bouddhisme, en tant que véhicule de nirvana, en tant que chemin de la délivrance, ne connaît ni les brahmanes, ni les castes, ni les dieux. Çâkyamuai enferme ses vrais disciples, c'est-à-dire les moines, dans une discipline toute spirituelle; il nie l'utilité des rites, observances ou pénitences, en vue du salut, — et les bonzes opposent ce principe à nos missionnaires : le Christianisme, comme le Brahmanisme, tombe sous la note de cilavrata-
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paràmavça^ « croyance à la nécessité des sacrements {samsltùrd) ou des pratiques pieuses». — Cependant la pensée du Maître manqua souvent de rigueur : il exalta les extases et la possession des pouvoirs magiques.
Mais si Çâkyamuni distingue ce qui est utile ou nuisible à la délivrance, il croit à tout ce que croient ses contemporains, il admet tout ce que « le monde » admet : cosmologie, théologie, démonologie; il ne fait rien, ou fait peu de chose, pour régler l'imagination populaire et circonscrire le domaine du surnaturel. — Sans doute il proclame pour tous les fidèles, moines ou laïcs, le grand principe de la rétribution des actes et le « pentalogue » : « Tu ne tueras pas, tu ne commettras pas l'adultère ...» ; à ses yeux, la vraie pureté est la pureté de l'âme, non la pureté rituelle, et le reste. Mais, si nous examinons son système du monde, nous verrons qu'il se hausse tout au plus à la conception dualiste que la légende de la Tentation met en vive lumière : d'une part, le « grand mâle », demeuré seul après la fuite des dieux; de l'autre, les puissances mauvaises du siècle, Mâra, ses démons et ses filles, convoitise, envie, luxure. Le « grand mâle » triomphe; mais les fruits de sa victoire sont pour lui, non pour nous. 11 n'anéantit pas les démons comme fait Visnu dans ses diverses incarnations, et la légende ment quand elle
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assure qu'il les a tous convertis. Partout les disciples rencontreront des hommes et des dieux auxquels le nom même de Çakyamuni est inconnu.
Les livres anciens ne contestent le pouvoir d'aucune divinité, quelle qu'elle soit, bonne ou méchante : Brahmà, Indra, les régents des points cardinaux, la multitude des esprits de second ordre : déesses des arbres, serpents des sources, des lacs et de la jungle, musiciens érotomanes de l'atmosphère, ogres-géants comme les Râksasas, revenants (prêtas), êtres des profondeurs de la terre, — dont on compte sept mille dans la seule cité de Kapilavastu\ — en un mot cette cohue de puissances redoutables qu'on appelait dans l'Inde des Yaksas, qui sont les Yi-dam [istadevatâ) au Tibet et les Nats en Birmanie^. « En quelque endroit qu'il s'établisse», dit Çakyamuni, «l'homme prudent doit faire des offrandes aux déités qui peuvent y résider. Honorées, elles l'honoreront; elles seront gracieuses pour lui comme une mère pour le fils de son cœur. Et à l'homme protégé des dieux, tout succède^. » Dans leur