‹ BouddhismeChapitre 168 sur 192 · CONVENTUELS ET FORESTIERS · texte numérisé non relu

CONVENTUELS ET FORESTIERS

Il y eut certainement des conflits entre les « conventuels » et les « solitaires », mais la formule bouddhique fut assez accommodante pour encadrer des spirituels de toute sorte, et on s'arrangea tant bien que mal ; le canon et la chronique ecclésiastique témoignent des divergences profondes qui troublèrent la Communauté et des efforts plus ou moins heureux des diascé vastes'.

C'est ainsi que le Bouddha aurait prescrit, comme obligations surérogatoires, les quatre lois ou « appuis » de la vie religieuse : en fait d'aliments, quatre ou cinq bouchées reçues dans la sébile ; comme vêtement, un pagne ou des haillons ramassés dans les cimetières ; comme logis, le plein air, le pied d'un arbre, la vertu en guise de toit; et, comme remède, l'urine décomposée-. Et cependant le Bouddha, dans son premier sermon, fonde la via média

1. Il n'entre pas dans notro intention d'examiner ici les diverses traditions et les diverses interprétations : on dit, d'ordinaire, que Çâkyamuni a autorisé à la fois les deux genres de vie favec quelques réserves en ce qui concerne lascétisme : il condamne la nudité et défend le séjour dans la forêt pendant les pluies) ; on croit aussi qu'il a, au cours de sa longue carrière, modiiié son Institut : les préceptes rigoureux appartiendraient à sa première manière. L'important est de noter que les forestiers ne sont ofBciellement, dans le Vinaya pâli, l'objet d'aucune défaveur. — Comparer Astasâhasrikâ, p. 388.

2. Theragâthâ, 1057; Mahàvagga i.30.4 ; Cullavagga. vii, 3.14 (schisme de Devadatta) ; Kern, Manual, p. 75; Fo-koue-ki, p. 60; Burnouf, Introduction, p. 300. — I-tsing (Takakusu, p. 140; interdit l'emploi de lurine en guise de drogue.

sur la condamnation de l'ascétisme^; de son autorisation formelle, les moines mangent du poisson et de la viande, font provision, dînent en ville, se vêtent de robes données par les laïcs, résident dans de luxueux couvents et, sous prétexte de remèdes, introduisent dans leur ordinaire toute une confiserie.

Les contradictions de même nature éclatent partout, avouées ou dissimulées. Pour signaler un point important, Çàkyamuni, croyons-nous, avait défendu d'aspirer aux pouvoirs magiques : le texte canonique, remanié, interdit seulement de se vanter à faux de les posséder'-^.

Il faut donc considérer la Communauté comme composée de moines d'observance régulière, ne se laissant manquer de rien, gardiens de la loi et du culte des reliques, décents et orthodoxes par tempérament et par tradition, — et d'ascètes déguenillés, vêtus de rouge (?)^, vaga-

1. On peut croire que le Bouddhisme s'appelle f/« média parce qu'il condamne à la fois, comme incom[)atibles avec le salut, la vie de « maître de maison )> et l'ascétisme, Majjhima, I, pp. 81, 240; Milinda, II. GO; Kern, 1.84. — Comparer Mahâbhârata, IH, 200, 99 (Hopkins, Yo-^a-iechnique, p. 37:^), Gità, vi.lfj lOltramare, Théosophie, I, p. 320).

2. Le texte du Prâtimoksa est en contradiction avec la première partie de Mahâvagga, 1.78. 5, où il est même interdit de dire: «Je me complais dans la solitude » ; la seconde partie du paragraphe modifie la loi dans le sens que nous disons et que l'orthodoxie a adopté (Comparer Manu, ii..50, cité par Kern, 11, 80).

3. Je pense que certains indices établissent une distinction de

CONVENTUELS ET FORESTIERS SSq

bonds, sans eau et sans feu, pénitents et thaumaturges.

Au point de vue de la mentalité, de la doctrine et des mœurs, le contraste entre les deux catégories de religieux alla, croyons-nous, en s'accentuant ; qu'on mesure la distance entre le moine singhalais ou birman et le sorcier de l'Église rouge du Tibet. Il apparaît déjà très net dans les documents indiens : les « forestiers » ou « hommes des cimetières » jouissent du prestige de la sainteté; on accorde aux plus éminents le rang de « Bouddhas individuels »

costume entre les conventuels et les solitaires, analogue à la distinction tibétaine du bonnet jaune et du bonnet rouge.

Non seulement les solitaires ramassent leurs haillons dans les cimetières, à l'exemple de Çûkyamuni qui se fit un pagne de l'écharpe de la pauvre Râdhâ, « l'ayant tiré avec le pied gauche », mais, fidèles au froc teint en rouge, couleur de cuivre, ils blâment les conventuels « revêtus de robes propres, brillantes, blanc-jaune (??) (odCtia), semblables à celles des non-bouddhistes; parés comme des courtisanes, etc. « (Therîgâthâs). Au xi' siècle, des miniatures distinguent les moines de figure verte vêtus de jaune et les moines jaunes vêtus de rouge. Quelle est celte différence, se demande M. Foucher? «Consistait-elle dans la race et s'agit-il de moines indiens ou non? L'hypothèse est peu vraisemblable... S'agit-il au contraire d'une différence de secte et voulait-on opposer de façon tranchée les sectateurs du Grand Véhicule à ceux du Petit Véhicule par exemple? Xous inclinerions volontiers à le croire, mais nos manuscrits ne nous donnent aucune indication décisive à ce sujet. » On attribue à Tson-klia-pa (xiv° siècle) la fondation de l'Eglise jaune ; mais « il se peut que Tson-kha-pa ait remis en honneur, comme signe extérieur de sa réforme, un usage ancien. » [Iconographie, première étude, p. 7.3). Déjà Kôppen soupçonnait que la distinction des deux frocs remonte à Padmasambhava et à Thûmisambhota (II, p. 79). A signaler l'Acârya rouge dont parle Târanâtha, p. 2'il. — Voir cependant, p. 360, n. 2.

{pratyekabuddha)\ on réclame d'eux, surtout les laïcs, les services dont leur pouvoir magique les rend capables : ils sont exorcistes et guérisseurs, étant au courant de tous les secrets qui s'apprennent dans la jungle et dans les cimetières ^ Mais la fréquentation des ascètes de toute qualification doctrinale et des esprits malfamés les rend suspects : à telle enseigne que les communautés sanscrites leur interdisent l'accès des couvents et des sanctuaires, et la prédication^. Dans le Vinaya pâli, on observe qu'ils ont parfois un aspect « démoniaque » ou « d'adorateurs de démons » (? pisàciUika), vivant dans des arbres creux ou dans les branches, portant des crânes en guise d'écuelle à aumônes^. Au moyen âge, ces ascètes seront les truchements tout indiqués des croyances et des rites hindous :

1. Dans l'Eglise jaune de Tson-kha-pa, les cloîtres les plus orthodoxes possèdent un homme de l'Eglise rouge, exorciste et guérisseur patenté, et, comme ses congénères, marié. On le méprise, mais il tient un oflice indispensable dans un pays superstitieux. Les bouddhistes de l'Inde avaient-ils moins besoin de thaumaturges que leurs frères du Tibet?

2. Dul-va, cité par Rockhill, Life. p. 29. — Quand il se trouve avec des gens bien, le sorcier doit dire sa profession. « Je suis un homme des cimetières ». (Donc il n'est pas reconnaissable à son accoutrement?) — D'après Eitel, Randbook, p. 98, les hommes de cimetière ne peuvent s'approcher du village à la portée du beuglement de la vache. Les trois classes de forestiers de Eitel fmâta/îga", dharma», dânataka") rappellent les forêts de Majjhima, I, 378, Watters, Yuan Chwang, II, 199. — Mâtanga est le nom d'un Pratj-ekabuddha du Lalita.

3. Mahâvagga, iii, 12.3 ; CuUa, v, 10.2 et 27.5; Vinaya Texts, I, p. 318, III, p. 89.

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