Târanûlha, p. 104 de la version allemande
2. <( Proprement le mot sC\.dhana [évocation, conjuration] signifie une (( réussite », entendez une opération magique destinée à faire réussir les vœux de l'opérateur [sCu/Zia/ta, sorcier], soit qu'il souhaite de conjurer un mal ou un péril, soit plutôt qu'il projette d'obtenir un bien quelconque depuis la science suprême [bodhi, illumiuatiou des Bouddhas], en passant parles facultés surnaturelles (su/ <fAt), jusqu'aux femmes et à l'or.» Fouclier, Iconographie, deuxième élude, p.".
DHARANIS
pat des rites tantriques, avant qu'il n'eut manifesté son pouvoir par quelque miracle », notamment en s'élevant dans les airs : il semble, en effet, qu'à cette époque la thaumaturgie fut devenue la propriété des hommes qui connaissent les formules, à l'exclusion des moines candidats au nirvana^ si miraculeux dans le canon pâli. Cependant les Yogins publiaientquelques-uns de leurs secrets, surtout des formules, gardes [raksà)^ supports {dhâranï) ou sciences {vidyà). Nous les rencontrons dans des livres sacrés du Grand Véhicule, par exemple dans le Lotus de la Bonne Loi^ où elles sont visiblement des additions, mais des additions anciennes, antérieures au III® siècle. Bien plus, la plus célèbre des formules, la « Science en six syllabes », le om mani padmehûm, est attribuée au Bouddha lui-même parle Divyâvadâna, recueil dont certaines parties dépendent des Sarvàstivadins (Petit Véhicule). Elle passe d'ailleurs pour la propriété d'Avalokiteçvara, le grand Bodhisattva magicien-. — Au
1. Chapitre xxi. Voir ci-dessus, p. 371 et ci-dessous, p. 386, n. 2.
2. Il semble que la sndaAsa/v vidyîx du Çârdfitakarna, (Divya, p. 614) soit le om mani. Mais cet avadâna a dû être remanié (voir ibid., p. 65^, le Matangasfitra d'après le chinois; Burnouf, Introduction, p. 541, Kern, 1, p. 400). — La littérature de cette formule est fort étendue, citons Kârandavyiiha, p. 78 où un prédicateur (dliarmabhï\\}aka) marié, manquant de moralité et d'observance, aper<;oit la science des six syllabes, obtient le stade de foudre [vajiapada). Page 81, la formule est vénérée par la Prajnâ; elle est inconnue des Bouddhas eux-mêmes. Les « six essential syllables )) tombent du ciel au Tibet en 427 (Rockhill, Life, p. 210).
382 uouddhisme: et hindouisme
dire de Hiuea-tsang, certaine école possédait à côté des trois corbeilles canoniques une « corbeille des formules magiques » ou « des Vidyâdharas' », génies aériens dont les privilèges de toute sorte sont fort enviés [dhàranï ou vidyàdharapitaka). Cette corbeille aurait été rédigée au premier concile par les Mahâsâmghikas, les premiers hérétiques.
Cependant les dhàranls sont les moindres parmi les découvertes des ascètes, et d'après Târanàtha, très digne de foi assurément, ce n'est qu'à une époque tardive, à partir du vi^ siècle, que se répandirent ou furent composés les Tantras proprement dits : il ne s'agit plus de formules-talismans, d'expériences de magie amusante, mais d'évocations de divinités, de rituels et de spéculations « de la main gauche », c'est-àdire erotiques. Ces apocalypses, analogues aux Tantras çivaïtes pour le contenu comme pour la forme, auraient été préchées jadis par Çâkyamuni aux dragons et aux goules; par le fait, elles sont révélées par les divinités démoniaques à des personnages semi-historiques dont un bon
1. Hiueu-tsang, I, p. 158, IH, p. 37; I-tsing, Religieux éminents, p. loi -loi. — Nous en connaissons deux citations : « Le recueil des prières magiques dit : s'élever jusqu'au ciel, monter sur les dragons, s'asservir les cent esprits, savoir être le bienfaiteur des êtres vivants, ce n'est que par les prières magiques qu'on y arrive. » (Ghavannes, p. 103), et « Pénitences, prières, etc., ne servent à rien quand 1 esprit est distrait ». (Adikarmapradipa, dans nos Etudes et Matériaux, p. 203).
AUTEUHS DES TANTRAS 383
nombre sont connus par leur nom. Il y a, sans doute, des écrits tantriques dont la promulgation est attribuée à Nagarjuna, à Saraha, à Aryadeva, docteurs illustres du Grand Véhicule ^ Mais cette fraude littéraire ne peut tromper personne, et les auteurs de nos livres sont très probablement les sorciers postérieurs au vi« siècle que décrit Taranàtha, par profession « évocateurs » de divinités de second rang, frottés de philosophie bouddhique, mais totalement étrangers à l'esprit de la Bonne Loi.
Ces sorciers sont légion : la tradition en célèbre surtout quatre-vingt-quatre ~. Leur biographie se ramène à quelques épisodes stylisés, et on peut prendre comme type Padmasambhava, «Né du Lotus», l'apôtre du Tibet et qui appartient au ix" siècle-^. Originaire de TUdyàna, — cette
1. Le Cittaviçuddliiprakarana, dont il sera question ci-dessous, p. 406, est attribué à Aryadeva ; il cilc une stance de Çânlideva (Gittaviçuddhi, 83=: Bodhicaryâvalâra, ix, 3). — On considère communément Asa/?ga comme le créateur ou l'orncanisalcur du Tuntrisme: noter que Asa/jça distingue quatre sciences et non cinq comme font les docteurs tantriques (voir ci-dessous, p. 396). — Sur la date d'Asa«ga ('i:>S5-5G0 ou 405-480??), voir Wogihara, Asans^as nodliisatti>abhûnii, p. 14.
2. Voir le Bka-babs-bdun-ldan, édité par Çarad Candra ; ^^'addell, Lamalsm, p. 42; Laufer, Monist, 1908, p. 576. — Les diverses traditions mystiques, bouddhistes, alchimistes, yog us. réclament les quatre-vingt-quatre sorciers : toutes, peut-être, à bon droit.
3. Sur Padmasambhava, notamment Waddell, /.«maïs/w, et Gruenwedcl. Mythologie et Oi ientalisclicn Relis^ioneu . pour la date, Mabel Duff, p. 65. — L'histoire du sorcier Lalitavajra, Tûr. 189, est aussi très caractéristique.
38/j HOUUDUISME ET 1I1NDOUISMI-;
marche du nord-nord-ouest^ très mêlée ethnographiquement, où a fleuri l'art indo-grec, où le Tantrisme est sensé avoir pris naissance, — il apprend tous les livres et toutes les philosophies du Bouddhisme; évoque et interroge dans les cimetières des goules qui l'instruisent de doctrines plus profondes et plus utiles; épouse quatre sorcières [yoginis), femmes, diablesses ou Taras, on ne sait trop ; découvre l'art de changer le sang en boisson d'immortalité, et, armé de tout l'attirail mystique, secondé par ses quatre épouses, écrase ou convertit les sorciers et les démons autochtones du Tibet. 11 y fait régner le Bouddhisme tantrique ou de l'Eglise rouge. Sa mission accomplie, il disparaît sous la forme d'un cheval et va prêcher dans quelque île fortunée.
De la plèbe des sorciers, on raconte tantôt qu'ils sont instruits, de caste noble, de lignée bouddhique, tantôt qu'ils sont ignorants et bornés, de médiocre origine, payens de naissance; mais toujours, partagés entre l'ascétisme et les débauches rituelles, ils s'efforcent longtemps d'obtenir la vue de quelque divinité bouddhique qui les oigne et les dirige ; sur ses conseils, ils procèdent, dans les cimetières, à des incantations variées avec le lait d'une chienne noire,
1. Il semble bien qu'il s'agisse, en effet, de TUdyâna. Voir Foucher, Iconographie, II, p. 36.
PANTHÉON TAjNTRIQUE 385
le beurre d'une vache rouge, avec des crânes ou des cadavres, etc.; ils évoquent ainsi les vampires, ogres et goules, entrent dans le corps des divinités ou les font entrer en eux-mêmes, leur extorquent de force ou de gré, par formules ou par amour, les grands secrets qui permettent de parcourir les espaces, de consacrer des cruches d'abondance, de vaincre les charmes hostiles, et le reste, magie blanche et noire.
Si tels en furent les patrons, on ne s'étonnera pas que le panthéon des Tantras soit extrêmement peu bouddhique. Nous en avons dit un mot, mais il convient d'ajouter quelques détails.
L'iconographie, tant la tibétaine que l'indienne et la javanaise, et la littérature de conjuration ou d'évocation [sàdhana] nous renseignent sur le caractère et l'aspect physique des divinités. A première vue^, on n'aperçoit « qu'une horde grimaçante et obscène de génies monstrueux qui semblent avoir été enfantés dans le délire de la fièvre », multimanes, polycéphales, trioculaires, « armés d'attributs guerriers, parés d'ornements macabres, tous enproie aux fureurs
1. Je m'inspire de Foucher, (Iconographie, deuxième étude, pp. 50, 61, 101, 107) que je copie à l'occasion. Signalons Pleyte, Bijdrage tôt de hennis van het Mahûyâna op Java, dans les Bijdragen van Nederlandsch-Indie, 1901 et 1902.
deramour ou de la colère ». Un examen plus attentif peimet de distinguer diverses catégories.
D'abord des déités féminines, « filles de basse caste » {mâtangl, pul/>asi) et « diablesses » (piçâci), comme les textes l'avouent, Parnaçal^arî, « la sauvagesse vêtue d'un pagne de feuilles »; Jangulï, la charmeuse de serpents; les groupes des vierges []îumârï)\ des mères et des«terribles sœurs»; les quatre, six, huit ou vingt-cinq sorcières {yoginî) ; l'essaim des goules [àâkinîs) nues, échevelées et dansantes. — Ce n'est là, observe INI. Foucher, que de la po])ulace parmi les divinités, des sorcières très puis santés, vicieuses par tempérament, bonnes à l'occasion; n'oublions pas cependantque l'épouse de Çiva, la fdle de l'Himalaya, reçoit elle aussi les surnoms de Mata«gî, de Candàlikâ et plusieurs autres qui désignent des castes impures et méprisées^. — Mais il y a mieux : voici cinq déesses, les cinq « Protections», qui président à chacun des sens et à chacun des éléments, nées pour les envoûtements et l'acquisition des pouvoirs surnaturels. Puis de très grands dieux, le dieu He, le dieu Hûm, le dieu des sept syllabes, ainsi nommés des sons magiques qu'ils incar-
1. Sur le panthéon féminin du Xépal, voir S. Lcvi, y't'pal, I, ji. 375 cl suivantes. Sur la Kumârï (Durga) du Vindhya, B. C. Mazumdar, J. R. A. S,, 190fj, p. 355.