‹ Bouddhisme [microform]Chapitre 111 sur 186 · LA. TENTATION · texte numérisé non relu

LA. TENTATION

trons ici plusieurs traits propres à la légende du Bouddha, héros solaire; nous constatons sa souveraine puissance.

Mâra a vainement espionné pendant six ans le grand ascète; mais l'heure approche où la partie sera décidément perdue. Çâkya a rompu le jeûne; il s'est réconforté d'un breuvage ambrosiaque, — du lait de mille vaches qu'elle faisait paître dans un bois plein de réglisse, la pieuse Sujâta, « Eugénie » , avait nourri cinq cents vaches ; le lait des cinq cents avait suffi à deux cent cinquante, et ainsi de suite jusqu'au moment où, en dépit de l'arithmétique et peut-être de la zoologie, le lait de huit dernières vaches eût donné une crème très épaisse, très douce et très forte ; Brahma, par surcroît, y versa le miel de la grande ruche cosmique de la force vitale. Réconforté par ce beurre merveilleux, Çâkyamuni se dirige vers l'arbre sous lequel il doit devenir un Bouddha, l'Arbre de l'illumination ou de la science; c'est alors que Mâra tente le suprême effort. Tous les dieux se sont enfuis, car Mâra leur fait peur : l'homme, — est-ce un homme ? — reste seul en face du dieu-démon, an princeps mundi^ assis sur un éléphant gigantesque et qui excite ses hordes. Les traits et les projectiles, hideux ou fantastiques, retombent autour de Çakya en couronnes de fleurs.

Mais ce ne sont là que des préliminaires emprun-

aSo MYTHOLOGIE ET DÉVOTION

tés au locus classicus du combat des bons et des méchants dieux; la lutte qui met en conflit le pouvoir temporel de Mâra, sur son déclin, et la force, temporelle et spirituelle à la fois, de Çàkya, se précise quand Mâra revendique le droit de s'asseoir sous l'Arbre fatidique, droit que lui ont acquis, prétend-il, ses charités. — Si méchant que soit Mara, il fut. bon jadis, puisqu'il est puissant, et ses compagnons affirment en effet ses mérites. — Mais Çakyamuni invoque le témoignage de la terre : « Tu as ici des personnes vivantes pour te servir de témoins : je n'en ai pas. C'est pourquoi j'invoquerai la terre encore qu'elle soit inconsciente. » Des mille noms que Çàkyamuni a portés au cours de mille existences héroïques, un seul suffira pour confondre le Mauvais. « La terfe », dit le Saint, « sera témoin que dans ma dernière existence humaine, quand on me nommait Viçvaintara,j'ai distribué sept cents dons extraordinaires. » Et aussitôt, quand le doigt de Çàkyamuni touche le sol, la voix de la terre se fait entendre ; Mâra et ses acolytes sont dispersés. Dès lors, l'Arbre et la hodhi, c'est-à-dire la science qui fait les Bouddhas, appartiennent au grand solitaire, et comme pour affirmer clairement le caractère mythique de cette lutte et de cette conquête, le serpent Mucilinda, dans le récit pâli comme dans les deutérocanoniques.

LA TKNTATION 23 I

vient abriter le Bouddha de ses multiples replis.

On peut expliquer, et on a expliqué en effet l'épisode dit « de la tentation » comme le travestissement légendaire de la crise morale traversée par le Maître au moment où il comprit l'inutilité du jeûne et avant qu'il recouvrât le calme par une subite illumination. Màra-Mrtyu- Namuci, démon ténébreux, porte aussi le nom de Kama, le Désir frère de la mort, ennemi de la sainteté et du renoncement. Les données ne manquent pas pour donner à la lutte sous l'Arbre un aspect tout moral et psychologique. L'Arbre même, dont la conquête est si importante d'après certaines sources puisqu'il représente la science, l'immortalité, le souverain pouvoir, n'est-ce pas tout uniment un des nombreux figuiers au pied desquels, de tout temps, méditèrentles ascètes*? D'après le premier canon, le facteur unique de l'illumination fut la quadruple extase au cours de laquelle Çâkyamuni se sentit devenir un Bouddha^.

Les diverë témoignages que nous allons passer en revue, parmi beaucoup d'autres, permettront d'apprécier la valeur de cette exégèse.

1. Voîr notamment Oldenberg-(Foucher2, p. 86 et suivantes). — Sur le culte de l'arbre, Rhys Davids, Buddhist India, p. 226 et suivantes.

2. Oldenberg-Foucher^, p. 89 et note. Le malheur est que les « quatre extases » sont du Yoga (Senart, Origines, p. 16),

Caractères surnaturels de Çakyamuni

A en juger d'après des aveux formels de la plus vieille littérature, ni le Bouddha, — c'està-dire Çakyamuni depuis la conquête de l'illumination ihodhi), — ni le a futur Bouddha » même ne sont à proprement parler des hommes.

Examinons d'abord l'humanité du Bouddha.

Le Bienheureux se compare au lotus, car, né dans le monde, il est sorti du monde en devenant Bouddha : « Comme le lotus naît de l'eau et de la boue, grandit dans l'eau, s'élève au-dessus de l'eau et demeure sans que Teau le souille ; de même j'ai grandi dans le monde, j'ai dépassé le monde, je ne suis plus souillé parle mondée » Mais, « dépasser le monde », n'est-ce pas simplement entrer dans le chemin an- nû^vàna ou délivrance? Les textes ne sont pas tous également explicites ; plusieurs pourraient nous égarer^, mais quelques-uns sont assez clairs : le

1. Samyutta, 111, p, 140 et ailleurs. — Le Milinda, p. 375, applique aux moines ordinaires la comparaison du lotus, qui se peut, en effet, entendre de diverses façons (yoir aussi p. 75).

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