‹ Bouddhisme [microform]Chapitre 118 sur 186 · Voir ci-dessus, p. 224, n · texte numérisé non relu

Voir ci-dessus, p. 224, n

246 JIYTHOLOGIE ET DEVOTION

Bouddha; dans lequel les docteurs orthodoxes se refusent à voir le créateur ^

Il n'est pas surprenant que les brahmanes et les ascètes de toute qualification doctrinale, pour lesquels Çâkyamuni, s'il est vraiment un «grand homme », doit être un « grand mâle », un avatar ou une manifestation divine, se soient enquis avec inquiétude des « marques » . L'Écriture nous rapporte les démarches toutes pareilles de Sela et de Brahm^yu, deux sages qui furent convertis, non par des discours, mais par la vision du corps sublime de Çâkyamuni.

Un jour le brahmane Sela rencontra son ami Keniya,un Jatila ou adorateur du feu, qui se préparait à recevoir le Bouddha avec son habituel cortège de douze cent cinquante moines. Sela n'en croit pas ses oreilles : « Tu as bien dit que Gautama est Bouddha? » s'écrie-t-il. — « Oui, je dis qu'il est Bouddha. » — « Vraiment, tu dis qu'il est Bouddha? » — « Oui, je dis qu'il est Bouddha. » — « A coup sûr, pense Sela, ce mot « Bouddha » est une chose rare ; mais nos livres décrivent les trente-deux marques de tout

1. Candrakîrti déclare que le monde n'est l'œuvre ni de Purusa ni de Nârâyaiia (Madhyamakâvatara, fol. 305 a) . — Aux nombreux documents étudiés par M. E. Senart, on peut ajouter quelques références : les dévots de'Nârâyana {"bhaktika) sont assurés du salut, Karunâpuwtfarika, p. 79,21 ; Nârâyana est un des Bouddhas de confession, Çiksâsamuccaya, p^ 169,12; la « force de Nàrayana » (Mahâvyutpatti, 252,7) est décrite Abhidharmakoçavyâkhyâ, Burn,, fol. 441; comparer Sukhâvatî, p. 17.4, Lotus, Kern, p, 397;

Bouddha; j'irai voir si Gautama les possède en effet. » Observons en passant que le narrateur identifie « Bouddha » et « grand mâle », au point que les marques de l'un portent le nom de l'autre ; et qu'il atteste le caractère et l'origine des marques, « consignées, dit-il, dans les livres des brahmanes ». — La fin du récit n'est pas sans intérêt. Sela constata aisément sur la personne de Gakya les caractères surhumains, « deux exceptés, la disposition anormale, de l'organe sexuel et la longueur de la langue ». Or un parfait Bouddha doit posséder toutes les marques. Mais le Bienheureux eut pitié de son incertitude : par un souci de pudeur, que l'exégèse monastique ne trouva pas toujours assez circonspect, il fit apparaître le premier de ces signes invisibles dans un fantôme magique créé à son image ; puis il révéla sans réserve les merveilles de sa langue : celle-ci vint caresser le nez, puis les oreilles et s'étalant en éventail recouvrit tout le front 1. — De même on dit des hommes de l'île Blanche, à la tête en forme de parasol, que « leurs langues lèchent tout entier leur visage semblable au soleil ».

Cette langue du Bouddha, attestée par le Suttanipata, un des plus anciens parmi nos recueils,

1. Selasutta, dans Sultanipâta, p. 99 (iii, 7) = Majjhima, n" 92; l'enquête de Brahmâyu, Majjhinaa, II, p. 135. — Dïgha, II, 17. — Milinda, p. 67 et suivantes.

nous la retrouverons plus rayonnante et plus longue dans le Lotus de la Bonne Loi, qui marque le complet développement de la bouddhologie du Grand Véhicule. Mais entre la littérature protocanonique que nous venons d'examiner et le Lotus doivent se placer les systèmes, hypothèses ou « anticipations » de plusieurs sectes du Petit Véhicule; la scolastique rejoint, en effet, par des voies qui lui sont propres, les intuitions de la mythologie et de la piété ; elle transforme ou organise le dogme du Bouddha, soutenue par la croyance populaire, guidée par les souvenirs canoniques,

Sectes supranaturalistes

Nous avons vu que la plus vieille littérature s'est enrichie de données qu'on peut dire inorthodoxes et qui sont tout au moins étrangères à la stricte doctrine de la délivrance. Nous connaissons par le canon pâli le nom de « grand mâle », les marques corporelles, la préexistence de Çâkyamuni dans le ciel Tusita, la lutte avec Mâra, la toute-puissance et le privilège de la vie immortelle, les deux transfigurations, la promesse de l'avènement du futur Bouddha Mai-

SECTES SUPRANATURALISTES 2^9

treya^,le nom de six Bouddhas dupasse, les miracles des funérailles, d'autres traits encore qui font de Çakyamuni, Bouddha ou futur Bouddha, un « être supérieur au monde » {tokottard).

D'autre part, les textes comme les monuments figurés attestent l'importance du culte des reliques et des symboles, les pieds, la roue, l'arbre, etc., en attendant les icônes. Il faudrait, pour faire apprécier la nature exacte de cette « latrie », résumer une bonne moitié de V Essai sur la légende du Buddha, les pages de Minayeff sur l'ancien culte bouddhique, plusieurs mémoires de M. A. Foucher. Disons, au plus court, que les bouddhistes répondent déjà, aux premiers siècles, à la tardive définition qu'en donneront les brahmanes : « les bouddhistes ont pour dieu Bouddha. »

Cependant « tout culte d'adoration est antipathique aux dogmes les plus élémentaires du Bouddhisme 2 », et les Presbytres, gardiens du dogme et de la tradition évéhmériste, restaurateurs ou créateurs de ce dogme et de cette tradition, — il est difficile de s'exprimer làdessus avec exactitude, — tendent à dissimuler le caractère surnaturel du fondateur, qu'attestent

1 . La prédiction do l'avènement de Maitreya (Metteyya) , rapportée par Milinda, p. 159, se rencontre dans le Cakkavattisuttanta (OldenbergB, p. 164, note).

Page 1