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Araguttara, JII, p

Il y eut certainement des conflits entre les « conventuels » et les « solitaires », mais la formule bouddhique fut assez accommodante pour encadrer des spirituels de toute sorte, et on s'arrangea tant bien que mal; le canon et la chronique ecclésiastique témoignent des divergences profondes qui troublèrent la Communauté et des efforts plus ou moins heureux des diascé vastes^.

C'est ainsi que le Bouddha aurait prescrit, comme obligations surérogatoires, les quatre lois ou « appuis » de la vie religieuse : en fait d'aliments, quatre ou cinq bouchées reçues dans la sébile ; comme vêtement, un pagne ou des haillons ramassés dans les cimetières ; comme logis, le plein air, le pied d*un arbre, la vertu en guise de toit; et, comme remède, l'urine décomposée^. Et cependant le Bouddha, dans son premier sermon, fonde la via média

1. Il n'entre pas dans notre intention d'examiner ici les diverses traditions et les diverses interprétations : on dit, d'ordinaire, que Çûkyamuni a autorisé à la fois les deux genres de vie (avec quelques réserves en ce qui concerne l'ascétisme : il condamne la nudité et défend le séjour dans la forêt pendant les pluies) ; on croit aussi qu'il a, au cours de sa longue carrière, modifié son Institut : les préceptes lùgoureux appartiendraient à sa première manière. L'important est de noter que les forestiers ne sont officiellement, dans le Vinaya pâli, l'objet d'aucune défaveur. — Comparer Astasâhasrikâ, p. 388.

2. Theragâthâ, 1057; Mahâvagga i.30.4; CuUavagga, vii, 3.14 (schisme de Devadatta) ; Kern, Manual, p. 75 ; Fo-koue-ki, p. 60; Burnouf, Introduction, p. 309. — I-tsing (Takakusu, p. 140) interdit l'emploi de l'urine en guise de drogue.

sur la condamnation de l'ascétisme *; de son autorisation formelle, les moines mangent du poisson et de la viande, font provision, dînent en ville, se vêtent de robes données par les laïcs, résident dans de luxueux couvents et, sous prétexte de remèdes, introduisent dans leur ordinaire toute une confiserie.

Les contradictions de même nature éclatent partout, avouées ou dissimulées. Pour signaler un point important, Çakyamuni, croyons-nous, avait défendu d'aspirer aux pouvoirs magiques : le texte canonique, remanié, interdit seulement de se vanter à faux de les posséder^.

Il faut donc considérer la Communauté comme composée de moines d'observance régulière, ne se laissant manquer de rien, gardiens de la loi et du culte des reliques, décents et orthodoxes par tempérament et par tradition, — et d'ascètes déguenillés, vêtus de rouge (P)^, vaga-

1. On peut croire que le Bouddhisme s'appelle fia média parce qu'il condamne à la fois, comme incompatibles avec le salut, la vie de « maître de maison » et l'ascétisme, Majjhima, I, pp. 81, 240; Milinda, 11.60; Kern, 1.84. — Comparer Mahâbhârata, III, 200, 99 (Hopkins, Yoga-technique, p. 373), Gïtâ, vi.16 (Oltramare, Théosophie, I, p. 320).

2. Le texte du Prâtimoksa est en contradiction avec la première partie de Mahâvagga, i.78.5, où il est même interdit de dire : «Je me complais dans la solitude » ; la seconde partie du paragraphe modifie la loi dans le sens que nous disons et que l'orthodoxie a adopté (Comparer Manu, ii.56, cité par Kern, II, 80).

3. Je pense que certains indices établissent une distinction de

bonds, sans eau et sans feu, pénitents et thaumaturges.

Au point de vue de la mentalité, de la doctrine et des mœurs, le contraste entre les deux catégories de religieux alla, croyons-nous, en s'accentuant; qu'on mesure la distance entre le moine singhalais ou birman et le sorcier de l'Eglise rouge du Tibet. Il apparaît déjà très net dans les documents indiens : les « forestiers » ou « hommes des cimetières » jouissent du prestige de la sainteté; on accorde aux plus éminents le rang de « Bouddhas individuels »

costume entre les conventuels et les solitaires, analogue à la distinction tibétaine du bonnet jaune et du bonnet rouge.

Non seulement les solitaires ramassent leurs haillons dans les cimetières, à l'exemple de Çâkyamuni qui se fit un pagne de l'écharpe de la pauvre Râdhâ, « l'ayant tiré avec le pied gauche », mais, fidèles au froc teint en rouge, couleur de cuivre, ils blâment les conventuels a revêtus de robes propres, brillantes, blanc-jaune (??) (odâta), semblables à celles des non-bouddhistes ; parés comme des courtisanes, etc. » (Therigâthâs). Au xi" siècle, des miniatures distinguent les moines de figure verte vêtus de jaune et les moines jaunes vêtus de rouge. Quelle est celte différence, se demande M. .Foucher? «Consistait-elle dans la race et s'agit-il de moines indiens ou non? L'hypothèse est peu vraisemblable... S'agit-il au contraire d'une différence de secte et voulait-on opposer de façon tranchée les sectateurs du Grand Véhicule à ceux du Petit Véhicule par exemple? Nous inclinerions volontiers à le croire, mais nos manuscrits ne nous donnent aucune indication décisive à ce sujet. » On attribue à Tson-kha-pa (xiv° siècle) la fondation de l'Eglise jaune; mais « il se peut que Tson-kha-pa ait remis en honneur, comme signe extérieur de sa réforme, un usage ancien. » [Iconographie, première étude, p. 73). Déjà Kôppen soupçonnait que la distinction des deux frocs remonte à Padraasambhava et à Thûmisambhota (II, p. 79). A signaler l'Acârya rouge dont parle Târanâtha, p. 241. — Voir cependant, p. 360, n. 2.

36o BOUDDHISME ET HINDOUISME

(pratyekabuddha)', on réclame d'eux, surtout les laïcs, les services dont leur pouvoir magique les rend capables : ils sont exorcistes et guérisseurs, étant au courant de tous les secrets qui s'apprennent dans la jungle et dans les cimetières i. Mais la fréquentation des ascètes de toute qualification doctrinale et des esprits malfamés les rend suspects : à telle enseigne que les communautés sanscrites leur interdisent l'accès des couvents et des sanctuaires, et la prédication^. Dans le Vinaya pâli, on observe qu'ils ont parfois un aspect « démoniaque » ou « d'adorateurs de démons » (? pisâcillika), vivant dans des arbres creux ou dans les branches, portant des crânes en guise d'écuelle à aumônes^. Au moyen âge, ces ascètes seront les truchements tout indiqués des croyances et des rites hindous :

1. Dans l'Eglise jaune de Tson-kha-pa, les cloîtres les plus orthodoxes possèdent un homme de l'Eglise rouge, exorciste et guérisseur patenté, et, comme ses congénères, marié. On le méprise, mais il tient un office indispensable dans un pays superstitieux. Les bouddhistes de l'Inde avaient-ils moins besoin de thaumaturges que leurs frères du Tibet?

2. Dul-va, cité par Rockhill, Life, p. 29. — Quand il se trouve avec des gens bien, le sorcier doit dire sa profession. « Je suis un homme des cimetières ». (Donc il n'est pas reconnaissable à son accoutrement?) — D'après Eitel, Handbook, p. 98, les hommes de cimetière ne peuvent s'approcher du village à la portée du beuglement de la vache. Les trois classes de forestiers de Eitel (mâtaraga", dharma", dânataka") rappellent les forêts de Majjhima, I, 378, Watters, Yuan Ghwang, II, 199. — Mâtarega est le nom d'un Pratyekabuddha du Lalita.

3. Mahâvagga, iii, 12.3 ; CuUa, v, 10.2 et 27.5; Vinaya Texts, I, p. 318, III, p. 89.

nous savons que les Tantras ont été rédigés par des « hommes de cimetières ». A une époque antérieure, leur influence,.pour être moins facile à préciser, n'en fut sans doute pas moins profonde. Les quatre extases, les diverses « concentrations », les kasinas et en général la mystique, la légende des mortifications de Çakyamuni, qui sait ? la glorification de Çakyamuni comme Seigneur, « grand mâle », Narâyana, toutes ces données, ainsi que l'a observé M. Senart, portent la marque du Yoga * et du Visnouisme ; les ascètes « forestiers », recrutés un peu partout, dispensés du noviciat, ont peut-être « fait le pont » entre la croyance étrangère et la Communauté.

Dès l'origine, le Bouddhisme a eu des « outsiders » fortement soumis à l'influence hindoue et qui ont réagi sur les croyances et les pratiques officielles.

1. Voir Senart, Origines bouddhiques, et R. H. R. 1901, — 11 est difficile de délinli- au plus court le Yoga. Entendons cette discipline à la fois physique et intellectuelle qui procure à ses adeptes les pouvoirs magiques et le nirvana ou bonheur définitif. Le Yoga s'accommode de toutes les spéculations et de toutes les dévotions : il a été védisant, visnouisant, çivaïsant.

Véhicules orthodoxes : exorcismes et divinités bouddhisées

Nous connaissons maintenant les conditions dans lesquelles se présente le problème de l'influence hindoue. La Bonne Loi consiste essentiellement dans une discipline toute spirituelle dont les adeptes ignorent les dieux, les démons, toutes les nécessités de la présente vie. Elle admet officiellement une conception foncièrement payenne de l'univers visible, celle même des demi-civilisés que sont les Hindous. Elle a pour représentants et interprètes deux catégories de religieux, les premiers soumis à la règle conventuelle et soucieux d'orthodoxie, les seconds en marge de la tradition disciplinaire et doctrinale.

Notre enquête ne peut porter que sur les documents écrits ; s'ils ne révèlent pas l'infinie complexité des faits et les multiples phases de l'évolution historique, du moins permettent-ils d'apprécier, aux diverses époques et dans les différents cercles, les relations officielles du Bouddhisme et du surnaturel hindou. Ils se divisent en trois classes, suivant qu'ils appartien-

nent au Petit Véhicule, au Grand Véhicule et au Tantrisme proprement dit.

Dans le Petit Véhicule, nous n'avons à relever ici que la forme la plus anodine de la superstition, — et encore est-ce vraiment superstition? — à savoir l'exorcisme, de son nom indien la « sauvegarde » [paritrà^ parittà^ pirit).

La croyance commune, comme on l'a remarqué ci-dessus, peuple le monde de puissances malignes ou ambiguës, humaines ou « nonhumaines», c'est-à-dire démoniaques. Il appartient de les combattre à des pouvoirs reconnus comme supérieurs, à la vérité et aux vertus bouddhiques, considérées comme des forces en soi, aux saints, à Çâkyamuni, — dans le Grand Véhicule aux nombreux Bouddhas et aux « futurs Bouddhas», — et aux dieux convertis. On peut distinguer divers degrés d'orthodoxie suivant que la « sauvegarde » ou « cuirasse » est établie par l'efficace de la « bienveillance » ou de la « confession de foi », — prise du refuge en Bouddha, dans la Loi et la Communauté, — par la grâce des Bouddhas, par l'intervention des dieux « du dehors ».

Il va de soi qu'un saint à proprement parler ou arhat^ est à l'abri des serpents, des rôdeurs de

cimetières 1, des puissances nocives de toute espèce, assassins ou esprits, — du moins aussi longtemps qu'il n'est pas arrivé au terme de la vie fixé par ses actes. La sainteté ne va pas, d'ordinaire, sans pouvoirs magiques, de même qu'elle suppose les extases et l'emploi de toute une technique payenne. — Mais certains documents, d'un très haut intérêt, enseignent pour se sauvegarder des méchants une méthode purement spirituelle, à la portée de tout le monde et vraiment bouddhique. Je ne suis pas sûr qu'elle soit la plus efficace et la plus souvent pratiquée, mais elle montre que le Bouddhisme peut être dégagé de toute superstition. Cette méthode est (c l'application de la force de la bienveillance », celle même dont le Bienheureux disposa pour convertir Roja le Malla^, dompter l'éléphant en rut, désarmer les séides de Devadatta.

Il n'est pas défendu aux moines, pour se mettre à l'abri des serpents pendant la saison des pluies, de remplacer la natte par un lit surélevé^; mais cette prudence est-elle louable? En tout cas elle est superflue. « Il arriva, » dit le texte, « qu'un moine mourut de la morsure d'un serpent. On dit la chose au Bienheureux qui parla ainsi : « Ce moine n'avait pas épanché sa

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