ORTHODOXIE
tés démoniaques d'origine avec de fâcheuses survivances de leur nature première : la superstition affleure, mais elle ne déborde pas, elle ne se hausse pas à la dignité de système. En effet, toutes les concessions au surnaturel hindou que nous avons relevées jusqu'ici, la place honorable mais subordonnée accordée par le folk-lore des premiers temps aux dieux et aux esprits contemporains, Brahma, Indra, dragons ou yaksas^ et les rituels de déprécation; de même les méthodes d'extase et les pouvoirs qu'elles confèrent ; de même l'identification de Çâkyamuni et de Nârâyana; l'adoration d'Amitabha, d'Avalokita, de Vairocana, qui sont peutêtre des hypostases solaires ; le culte des Taras, divinités féminines ; l'adoption de Vajrapâni comme gardien du corps de Çâkyamuni et avoué de la Communauté, l'emploi même des formules magiques, — toutes ces concessions n'atteignent pas l'orthodoxie. La discipline de la délivrance reste essentiellement morale et spirituelle; les dieux étrangers, ou sont bouddhisés, ou sont confinés au rang de protecteurs. Ces puissants barons distribuent les faveurs qui sont de leur ressort, biens temporels ou magiques, mais ils n'imposent ni aux Bouddhas ni aux moines leurs mœurs et celles de leurs compagnes. Les communautés du Grand Véhicule ont pu faire bon accueil à toutes ces dévotions, à toutes ces
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superstitions parasites : la conquête du nir^ vâna ou de la qualité de Bouddha n'est pas en cause.
Docteurs^ littératures ^ panthéon^ gnose^ rites et théurgies tantriques
Dans le Tantrisme au contraire, panthéon, bouddhologie, gnose, règle de vie et de salut, tout est bouleversé.
Des dieux hindous, monstrueux et obscènes, beaucoup plus démons que dieux, obtiennent pour la première fois dans le Bouddhisme les honneurs de la littérature et de l'iconographie ; on les accepte tels quels, ou, pour mieux dire, ils sont, par nature, rebelles à toute retouche orthodoxe. L'épithète de « protecteur de la loi » [dharmapàlas) leur est parfois accordée et certaines bonnes gens affecteront de les considérer sous cet aspect; mais ils sont trop puissants et trop vivants pour se contenter d'un rang inférieur; ils sont surtout trop pénétrés de gnose panthéiste et erotique pour pénétrer dans le panthéon sans en renouveler l'esprit. — Le solitaire précautionné qui rend un culte aux divinités des arbres ou aux vampires, et l'adorateur du soleil sous le nom d'Amitàbha sont d'excel-
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lents bouddhistes; mais le dévot de Çiva et de sa monstrueuse épouse, qui se dit et se croit bouddhiste, ne peut manquer de verser la gnose çivaïte dans les cadres de la métaphysique du Grand Véhicule, — et ces cadres, nous le savons, sont vides, car cette métaphysique se résume dans la théorie du vide et des deux vérités. Les Bouddhas, les Bodhisattvas et les Sauveuses seront conçus d'après le type du « grand dieu » et de la « grande déesse ». Le mot vajra, foudre, diamant, vide et illumination, signifie aussi phallus et résume tous les mystères cosmiques et rituels du Çivaïsme bouddhisé^ : Vajrasattva, l'être de foudre, proche parent de Vajrapâni, est le Bouddha suprême, exposant de la réalité primordiale, créatrice et immanente. — Et pour devenir Bouddha, l'école préconise les méthodes dites de « la main gauche ». Toutes les lois bouddhiques sont abolies.
Nous sommes actuellement réduits, en ce qui regarde l'histoire et la préhistoire de l'école mi-bouddhique, mi-payenne, qui compila et organisa les divagations des Tantras, à des conjectures plus ou moins plausibles. En attendant que M. P. Gordier ait débrouillé le Rgyud (ou
1. Sur le rôle du oaj'r-a, foudre, dans les incantations, pour écarter les démons [vinâyakas), etc., voir Wassilieff, 193. Le sens de diamant est établi par l'équivalence, corps imbrisable = corps de diamant [abhedyahïxya =: f'a/raAâya = Nârâyanakâya), Voir ci-dessus, p. 246, note et ci-dessous, p. 403,
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section tantrique) du canon tibétain, les meilleures sont celles qui s'appuient sur la tradition tibétaine telle que l'expose Târanâtha, le célèbre historien du xyii" siècle.
A interpréter son témoignage ^ digne de foi quoique tardif, on dira que des écoles strictement ésotériques se sont d'abord formées, groupant les ascètes [yogins) dont nous avons parlé. Les « hommes des cimetières », candidats aux facultés surnaturelles ou « perfections » [siddhif^ commercent avec les serpents-dragons, les goules et autres puissances démoniaques; Utilisent toutes les ressources de la magie; se flattent d'ailleurs de contempler au cours de leurs extases non seulement les génies inférieurs, mais aussi des Bouddhas et des Bodhisattvas, Vajrapâni, Avalokita, Tara. Sous forme d'instructions secrètes [upadeça) comportant de toute rigueur des initiations et des théurgies, une littérature en langage chiffré courait dans les cercles ou «branches» des, yogins bouddhistes. Le public en savait peu de chose : « Personne ne pouvait dire », assure Târanâtha, « que quelqu'un s'occu-
1» Târanâtha, p. 104 de la version allemande.
2. « Proprement le mot svidhana [évocation, conjuration] signifie une « réussite », entendez une opération magique destinée à faire réussir les vœux de l'opérateur [sâd/taka, sorcier], soit qu'il souhaite de conjurer un mal ou un péril, soit plutôt qu'il projette d'obtenir un bien quelconque depuis la science suprême [bodlii, illumination des Bouddhas], en passant par les facultés surnaturelles {siddhi), jusqu'aux femmes et à l^or.n Foucher, Iconographie, deuxième étude, p. 7.
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pât des rites tantriques, avant qu'il n'eût manifesté son pouvoir par quelque miracle », notamment en s'élevant'dans les airs : il semble, en effet, qu'à cette époque la thaumaturgie fut devenue la propriété des hommes qui connaissent les formules, à l'exclusion des moines candidats au nirvana^ si miraculeux dans le canon pâli. Cependant les Yogins publiaient quelques-uns de leurs secrets, surtout des formules, gardes [raksa)^ supports [dhàranl) ou sciences [vidyà). Nous les rencontrons dans des livres sacrés du Grand Véhicule, par exemple dans le Lotus de la Bonne Loi*, où elles sont visiblement des additions, mais des additions anciennes, antérieures au m" siècle. Bien plus, la plus célèbre des formules, la « Science en six syllabes », le om mani padme hûm, est attribuée au Bouddha lui-même par le Divyàvadâna, recueil dont certaines parties dépendent des Sarvastivàdins (Petit Véhicule). Elle passe d'ailleurs pour la propriété d'Avalokiteçvara, le grand Bodhisattva magicien^. — Au
1. Chapitre xxi. Voir ci-dessus, p. 371 et ci-dessous, p, 386, n. 2.
2. Il semble que la sadaksarï fidyâ. du Çûrdûlakarna, (Divya, p. 614) soit le om mani. Mais cet avadâna a dû être remanié (voir ibid., p. 65;7, le MatawgasQtra d'après le chinois; Burnouf, Introduction, p. 541, Kern, I, p. 400). — La littérature de cette formule est fort étendue, citons Kârandavyùha, p. 78 où un prédicateur (dharmabhânaka) marié, manquant de moralité et d'observance, aperçoit la science des six syllabes, obtient le stade de foudre [cajrapada). Page 81, la formule est vénérée par la Prajnâ; elle est inconnue des Bouddhas eux-mêmes. Les « six essential syllables » tombent du ciel au Tibet en 427 (Rockhill, Life, p. 210).
dire de Hiuen-tsang, certaine école possédait à côté des trois corbeilles canoniques une « corbeille des formules magiques » ou « des Vidyadharas^ », génies aériens dont les privilèges de toute sorte sont fort enviés {dhàranl ou vidyàdhai^apitaka). Cette corbeille aurait été rédigée au premier concile par les Mahasâmghikas, les premiers hérétiques.
Cependant les dhàranls sont les moindres parmi les découvertes des ascètes, et d'après Târanâtha, très digne de foi assurément, ce n'est qu'à une époque tardive, à partir du vi® siècle, que se répandirent ou furent composés les Tantras proprement dits : il ne s'agit plus de formules-talismans, d'expériences de magie amusante, mais d'évocations de divinités, de rituels et de spéculations « de la main gauche », c'est-àdire erotiques. Ces apocalypses, analogues aux Tantras çivaïtes pour le contenu comme pour la forme, auraient été prêchées jadis par Çâkyamuni aux dragons et aux goules ; par le fait, elles sont révélées par les divinités démoniaques à des personnages semi-historiques dont un bon
1. Hiuen-tsang, I, p. 158, III, p. 37; I-tsIng, Religieux éjnînents, p. 101-104, — Nous en connaissons deux citations : « Le recueil des prières magiques dit : s'élever jusqu'au ciel, monter sur les dragons, s'asservir les cent esprits, savoir être le bienfaiteur des êtres vivants, ce n'est que par les prières magiques qu'on y arrive. )) (Ghavannes, p. 103), et « Pénitences, prières, etc., ne servent à rien quand l'esprit est distrait ». (Adikarmapradïpa, dans nos Etudes et Matériaux, p, 203),