AUTEURS DES TANTRAS
nombre sont connus par leur nom. Il y a, sans doute, des écrits tantriques dont la promulgation est attribuée à Nâgârjuna, à Saraha, à Aryadeva, docteurs illustres du Grand Véhicule ^ Mais cette fraude littéraire ne peut tromper personne, et les auteurs de nos livres sont très probablement les sorciers postérieurs au yi® siècle que décrit Taranàtha, par profession « évocateurs » de divinités de second rang, frottés de philosophie bouddhique, mais totalement étrangers à l'esprit de la Bonne Loi.
Ces sorciers sont légion : la tradition en célèbre surtout quatre-vingt-quatre 2. Leur biographie se ramène à quelques épisodes stylisés, et on peut prendre comme type Padmasambhava, «Né du Lotus »,rapôtre du Tibet etqui appartient au IX® siècle ^. Originaire de TUdyàna, — cette
1. Le Gittaviçuddhiprakarana, dont 11 sera question ci-dessous, p. 406, est attribué à Aryadeva; il cite une stance de Çântideva (Cittaviçuddhi, 83= Bodhicaryâvatâra, ix, 3). — On considère communément Asa«ga comme le créateur ou l'organisateur du Tantrisme; noter que Asarega distingue quatre sciences et non cinq comme font les docteurs tanlriques (voir ci-dessous, p. 396). — Sur la date d'Asa/iga (485-560 ou 405-480??), voir Wogihara, Asanga's Bodhisattvabhûmi, p. 14.
2. Yo'ir le Bka-babs-bdun-ldan, édité par Çarad Candra ; Wad* dell, Lamaism, p. 42; Laufer, Monist, 1908, p. 576. — Les diverses traditions mystiques, bouddhistes, alchimistes, yogins, réclament les quatre-vingt-quatre sorciers : toutes, peut-être, à bon droit.
3. Sur Padmasambhava, notamment Waddell, Lamaism, et Gruenwedol, Mythologie et Orientalischen Religlonen , pour la date, Mabel DufF, p. 65. — L'histoire du sorcier Lalitavajra, Târ, 189, est aussi très caractéristique.
marche du nord-nord-ouest i, très mêlée ethnographiquement, où a fleuri l'art indo-grec, où le Tantrisme est iiensé avoir pris naissance, — il apprend tous lès livres et toutes les pliilosophies du Bouddhisme; évoque et interroge dans les cimetières des goules qui l'instruisent de doctrines plus profondes et plus utiles; épouse quatre sorcières [yoginîs)^ femmes, diablesses ou Taras, on ne sait trop; découA^re l'art de changer le sang en boisson d'immortalité, et, armé de tout l'attirail mystique, secondé par ses quatre épouses, écrase ou convertit les sorciers et les démons autochtones du Tibet. Il y fait régner le Bouddhisme tantrique ou de l'Église rouge. Sa mission accomplie, il disparaît sous la forme d'un cheval et va prêcher dans quelque île fortunée.
De la plèbe des sorciers, on raconte tantôt qu'ils sont instruits, de caste noble, de lignée bouddhique, tantôt qu'ils sont ignorants et bornés, de médiocre origine, payens de naissance; mais toujours, partagés entre l'ascétisme et les débauches rituelles, ils s'efforcent longtemps d'obtenir la vue de quelque divinité bouddhique qui les oigne et les dirige ; sur ses conseils, ils procèdent, dans les cimetières, à des incantations variées avec le lait d'une chienne noire,
1. Il semble bien qu'il s'agisse, en efFet, de l'Udyûna. Voir Foucher. Iconographie, 11, p. 36.
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le beurre d'une vache rouge, avec des crânes ou des cadavres, etc.; ils évoquent ainsi les vampires, ogres et goules, entrent dans le corps des divinités ou les font entrer e» eux-mêmes^ leur extorquent de force ou de gré, par formules ou par amour, les grands secrets qui permettent de parcourir les espaces, de consacrer des cruches d'abondance, de vaincre les charmes hostiles, et le reste, magie blanche et noire.
Si tels en furent les patrons, on ne s'étonnera pas que le panthéon des Tantras soit extrêmement peu bouddhique. Nous en avons dit un mot, mais il convient d'ajouter quelques détails .
L'iconographie , tant la tibétaine que Tindienn e et la javanaise, et la littérature de conjuration ou d'évocation [sàdhana) nous renseignent sur le caractère et l'aspect physique des divinités. A première vue*, on n'aperçoit « qu'une horde grimaçante et obscène de génies monstrueux qui semblent avoir été enfantés dans le délire de la fièvre », multimanes, polycéphales, trioculaires, « armés d'attributs guerriers, parés d'ornements macabres, tous enproie aux fureurs
1. Je m'inspire de Foucher, [Iconographie, deuxième étude, pp. 50, 61, 101, 107) que je copie à 1 occasion. Signalons Pleyte, Bijdragc tôt de. hennis van het MahîxyZxna. op Jara, dans les Bijdragen van Nederlandsch-Indie, 1901 et 1902.
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de l'amour ou de la colère » , Un examen plus attentif permet de distinguer diverses catégories.
D'abord des déités féminines, « filles de basse caste » {màtangî, pulkasî) et « diablesses >> (piçàci), comme les textes l'avouent, Parnaçabarl, « la sauvagesse vêtue d'un pagne de feuilles »; Jangulî, la charmeuse de serpents; les groupes des vierges {kujnârï)^ des mères et des «terribles sœurs »; les quatre, six, huit ou vingt-cinq sorcières {yoginî) ; l'essaim des goules {dâkinîs) nues, échevelées et dansantes . — Ce n'est là, observe M. Foucher, que de la populace parmi les divinités, des sorcières très puis santés, vicieuses par tempérament, bonnes à l'occasion ; n'oublions pas cependant que l'épouse de Çiva, la fille de l'Himalaya, reçoit elle aussi les surnoms de Mata/zgl, de Candalikà et plusieurs autres qui désignent des castes impures et méprisées 2. — Mais il y a mieux : voici cinq déesses, les cinq « Protections», qui président à chacun des sens et à chacun des éléments, nées pour les envoûtements et l'acquisition des pouvoirs surnaturels. Puis de très grands dieux, le dieu He, le dieu Hûm, le dieu des sept syllabes, ainsi nommés des sons magiques qu'ils incar-
1. Sur le panthéon féminin"du Népal, voir S. Levi, Népal, I, p. 375 et suivantes. Sur la Kumârî (Durgâ) du Vindhya, B. G. Mazumdar, J. R. A. S., 1906, p. 355 .