NATURE DES SOURCES I B
dire toujours, susceptibles d'interprétations multiples et fréquemment inattendues; elles ne se laissent enfermer dans nos cadres occidentaux que par violence. Cette incompatibilité profonde entre notre langue, nos habitudes de pensée, et l'objet de notre étude, constitue un danger contre lequel on n'est pas suffisamment en garde : la loi du moindre effort entraîne à travestir les documents tandis qu'il faudrait se faire une âme hindoue pour les comprendre.
Bûhler a dit que les brahmanes n'ont rien écrit qui ne soit intelligible : je doute que les bouddhistes méritent une aussi favorable appréciation.
Mais admettons qu'un indianiste ait dessiné, à la satisfaction de ses confrères et à la sienne, une esquisse des systèmes, il n'aura atteint la religion bouddhique qu'à la superficie : de profonds et nombreux sondages sont nécessaires car elle est étrangement stratifiée. On sait combien dans le Catholicisme, si fortement centralisé et catéchisé qu'il soit, diffèrent et s'opposent l'Américain et le Napolitain, le charbonnier et le théologien, un Fénelon ou un Bossuet : les raisons, les manières de croire et de sentir ni ne sont exactement les mêmes, ni surtout ne se hiérarchisent dans le même ordre. Or les différences qui chez nous, et dans les limites de l'orthodoxie, ne sontni profondes ni essentielles.
l4 HISTOIRE DU BOUDDHISME
— car elles ne font, en somme, que diversifier des représentations et des sentiments identiques en leur fond, — -ces différences se creusent dans le Bouddhisme en abîmes, et nous sommes mal placés pour les mesurer. La littérature n'est, au pays des castes, qu'un des facteurs, et non toujours le plus important, et qu'un témoin toujours suspect de la vie religieuse. A la vérité, les théories sont très efficaces dans des milieux aristocratiques qui d'ailleurs peuvent être fort étendus, brahmanes, ascètes, clergés ; mais elles n'exercent d'influence at large qu'en se déformant. Elles s'élèvent de la masse confuse de l'Hindouisme, c'est-à-dire de la religion payenne des Hindous ; elles y retournent. Elles y apportent des données spéculatives dont la signification, vague dans les écoles mêmes, est bientôt radicalement altérée.
— Il faut noter que les docteurs, brahmanes ou bouddhistes, n'ont pas perdu contact avec le vieux naturalisme polythéiste qui s'accommode, dans ces cerveaux troubles, de toutes les gnoses et de toutes les spiritualités.
En un mot, l'Inde religieuse n'est pas un pays d'idées claires et stables, mais d'analyses raffinées, enchevêtrées, à mouvements tournants; les églises y sont rares et les sectes y foisonnent; les siècles et les écoles n'ont pas ou ont peu de physionomie propre. Nous pouvons, sans
doute, suivre un raisonnement subtil, isoler les trois ou quatre idées que les bouddhistes mêlent dans des mots comme nirvana^ « vide y>(çùnyatà) ou Bouddha, comparer, distinguer et classer des textes l'Ce ne sont que des travaux d'approche, des « rabotages » préliminaires ; mais il ne faut pas jeter les copeaux, car il arrive que des Max Mûller en tirent grand parti.
A dire vrai, la méthode des dictionnaires et des monographies restera longtemps la seule sincère en indianisme : elle permet Temploi des termes sanscrits, presque toujours intraduisibles; elle condescend à des hypothèses divergentes, fermées de points d'interrogation; surtout elle autorise, non pas seulement, comme s'exprima Brunetière, « ces menues contradictions qui n'atteignent pas le fond des choses et dont rien n'est plus présomptueux que de vouloir à tout prix éviter le reproche, parce qu'on ne l'évité en général qu'aux dépens de la vérité* », mais aussi de ces contradictions essentielles qui déconcertent et qui, par maU heur, sont inévitables dans une analyse loyale, car elles sont le Bouddhisme même. — Plus particulièrement cette méthode complaisante correspond-elle au stade qu'ont atteint aujourd'hui nos études : le temps est passé où les textes étaient peu nombreux et interprétés avec