Voir Bodhicaryâvatâra, ix, 15 et suivants
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Et encore le mot convoie-t-il en même temps et les sons dont il est formé et sa signification. Donc la pensée se connaît soi-même et connaît, indirectement, autrui; elle prend, par le jeu de l'organisme sensoriel, la forme des objets et elle se connaît sous cette forme. Par raisonnement, consciente du caractère occasionnel et transitoire des formes qu'elle affecte, elle connaît les objets extérieurs comme tels.
Le Bouddhisme possède donc un « moi »
conscient, responsable et, nous pouvons le supposer, libre : on nous parle en effet des grands efforts [abhisamskàra) nécessaires pour « tirer la série intellectuelle contre le courant, pour l'écarter des objets sensibles^ ». Mais, quelles que soient ses virtualités, ce moi n'est pas un « noumène »; cette série, samtàna^ n'a pas de samtànin^ de substrat qui relie entre eux tous les membrescomme le fil les perles du collier : elle ressemble à une ligne de fourmis, ou, considérée dans sa complexité, à une armée. Son unité réside tout entière dans le rapport de cause à
1. MahatàbhisamskSn'ena kuçalair dharmaiç cittasaratânah pratisroto nlyate insayebhyo nioâryate {Âbliidharmakocavyukliyâ, Soc. As. 372 a 3).
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effet des états d'esprit successifs dont elle est formée, dans la conscience qui centralise les perceptions ; et le terme même de « série », qui parait être adopté par la langue usuelle dans des emplois où nous dirions « cœur » ou « caractère », montre combien le point de vue phénoménaliste domine la psychologie des écrivains : « Je ferai pousser dans le samtàna d'une innombrable multitude un germe de délivrance » ; « A cette époque, le samtàna de Çakyamuni, la série qui est actuellement Çâkyamuni, était le personnage nommé Sunetra » ; « Quand on parle de l'esprit {vijhàna) comme se réincarnant, on veut dire la série des pensées. » Le sens technique est, ici, très accusé. Mais on rencontre des expressions comme les suivantes : « leur samtàna est rude, opiniâtre », «leur samtàna est faible, craintif ».
L'école se vante à bon droit d'éviter les deux ex- ^trêmes condamnés par Çàkyamuni : d'existence en existence comme d'instant en instant, il n'y a pas interruption, anéantissement (ïiCcAe<^«), puisqu'il y a continuité; il n'y a pas permanence, identité {çàçvata)^ puisqu'il y a différence et renouvellement. Le « processus » qu'est le moi charrie des pensées bonnes ou mauvaises, qui se mêlent ou se font équilibre, et mûrissent en jouissances et en dispositions morales {vipàkaphala, nisyandaphala)\ il est susceptible de
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souilkire et dé purification; mais que le désir vienne à s'éteindre, le moi prendra fin : ce sera le nirvana^ interruption de la série, non-production de nouvelles pensées.
Il est à peine besoin de signaler le tour paradoxal que les docteurs, gens très probes, sont contraints de donner à leur pensée quand ils traitent de l'acte et delà rétribution. Le phénoménalisme qu'ils professent est incompatible avec la notion d'agent. Nous avons cité cette parole, j'espère apocryphe, du Bouddha: « Il y a des actes bons, mauvais ou neutres ; mais il n'y a pas d'agent. » Dès lors, pensera un Occidental, l'imputabilité et la rétribution sont absurdes. Non pas, car, parallèlement, si la souffrance est trop réelle, iln'y a pas d'être qui souffre : « Qu'entends-tu désigner par ce mot « personne », ô Màra ? C'est une hérésie ! Seule, sans point d'appui, la douleur naît et disparaît. »
Nous sommes fermement convaincus que Çâkyamunine voulait pas en dire aussi long quand il répétait : « Tout est douloureux, transitoire et vide ; rien n'est en soi! » — Mais ceci est sorti de cela et les bouddhistes ne pouvaient manquer d'aller plus loin : après avoir nié l'agent et le patient, il restait à nier l'action et la souffrance, sans renoncer cependant à la vie sainte, au « noble effort » et à la conquête du nirmna.
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Grand Véhicule. — Nihilistes et Idéalistes
Les systèmes phénoménalistes du Petit Véhicule eurent cependant une longue prospérité.
En germe dans les premiers Discours, ébauchés par la plus ancienne école des Presbytres^ ils n'arrivent à leur perfection qu'au moyen âge, chez Vasubandhu ou Buddhaghosa ; et ils végètent encore aujourd'hui dans les couvents singhalais ou birmans. A vrai dire, — c'est ce qui explique leur durée, — ils ne constituent pour les sectes qui les adoptent qu'une partie, et non l'essentielle, de la doctrine religieuse. Conformément au plus archaïque enseignement, le centre de gravité de la Bonne Loi réside toujours dans la lutte contre la passion, dans l'abolition du désir, dans la pratique des extases. La thèse philosophique de la non-existence du moi n'est qu'un mot de ralliement, tout au plus un garde-fou contre l'hérésie, et on est parvenu tant bien que mal à satisfaire doctrinalement aux exigences de la morale pratique et de la conscience.
Mais, et de bonne heure, la spéculation aboutit où elle doit fatalement aboutir, au pur nihilisme ou à ridéalisme, c'est-à-dire aux deux systèmes qui se partageront la faveur des