LES DEUX VÉHICULES
adhérents du Grand Véhicule. On regarde généralement Nagarjuna, grand patriarche qui doit avoir vécu quatre ou cinq cents ans et que nous placerons vaguement aux premiers siècles de notre ère, comme le patron de ce mouvement à la fois dialectique et mystique. C'est à lui qu'est attribuée la révélation des livres, franchement apocryphes, du véhicule nouveau.
Cependant, quel qu'ait été le rôle de Nagarjuna, chef des nihilistes ou Mâdhyamikas, et d'Açvaghosa son contemporain, chef des idéalistes ou Vijiiânavàdins, il faut noter que plusieurs sectes du Petit Véhicule avaient déjà poussé très loin l'analyse dans une double direction.
D'une part, le Bouddha a enseigné que les « éléments » du moi ou skandhas sont semblables à un mirage, à une bulle d'eau, à la tige creuse du bananier ; l'école des Presbytres (ou du canon pâli) a insisté sur les lois de leur évolution; on a remarqué que les choses ne sont pas transitoires, de courte durée [anitya), mais bien « momentanées », sans durée {ksanika) :
de là à nier l'existence même des « éléments », il n'y a qu'un pas. C'est la thèse des Mâdhyamikas ; mais ils ont été devancés par la « secte de la Montagne orientale », qui appartient au Petit Véhicule 1. — Le Bouddha, d'autre part, amis en
1. Voir Madhyamakavatâra, p. 21 et suiv. et 134. Compai'er Wassilieff, p. 26'i.
l88 SYSTÈMES MÉTAPHYSIQUES
lumière le rôle prédominant de la pensée dans l'économie et les destinées du moi; les Sautrântikas ont défini le moi comme une série, autonome et consciente, d'états d'esprit : d'où la thèse des Vijnânavâdins que le monde extérieur n'existe pas, que le monde est notre représentation.
Bien qu'issues des anciennes écoles, les nouvelles s'en distinguent néanmoins, et très nettement, par la solution qu'elles apportent au problème exégétique et métaphysique.
Pour expliquer la contradiction qui nous a si souvent arrêtés, les phénoménalistes avaient formulé la théorie du double enseignement.
Tantôt le Bouddha affirme l'existence du moi [pudgala)^ tantôt il la nie : dans le premier cas, ses paroles sont sans doute utiles, mais elles sont inexactes, contredites par l'observation; elles sont « intentionnelles », conformes aux préjugés des hommes, non à la vérité. — Les docteurs du Grand Véhicule superposent à la distinction des deux enseignements, la distinction des deux vérités en vertu de laquelle renseignement est triple : la doctrine du moi est erronée, radicalement fausse; la doctrine des éléments du moi et celle de la « causation » sont