Ibidem
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Une synthèse bien faite suppose, avec des formules familières, des cadres arrêtés, un dogmatisme limpide et serein. Je n'ose la promettre, car le Bouddhisme se prête peu à ces artifices. Nous ne pourrons ignorer tel ou tel document qui trouble et complique les arrangements; nous devrons traduire, en clair-obscur, Vabracadabra de nos auteurs. Aux dépens, j'en ai peur, de la clarté, il faudra parfois présenter de certaines doctrines des interprétations contradictoires. Rares sont les textes, même parmi les moins hybrides, qui se ramènent aux quelques « idées simples » dont se contentait une critique moins avertie; et, d'autre part, à considérer l'ensemble, les thèses et les tendances les plus opposées se font jour à toutes les époques, ce qui rend très délicat l'examen et l'appréciation du détaiL
Il y a plusieurs espèces de Bouddhisme; elles sont fort inégalement représentées par des sectes monastiques et des écoles philosophiques, par des canons et des livres sacrés isolés, par des cultes dont témoignent les icônes et les bas-reliefs.
Les bouddhistes du moyen âge les ont toutes groupées dans trois grandes catégories :
l8 HISTOIRE DU BOUDDHISME
véhicule inférieur, grand véhicule, véhicule tantrique ou véhicule des formules magiques.
Le terme « véhicule » {yàna)^ moyen de salut, chemin de ssàut {mâ/^ga, pratipad), désigne toute discipline qui prétend réaliser la fin dernière, c'est-à-dire la délivrance de la transmigration, le nirvana chez les bouddhistes, le retour en brahman chez les brahmanes. Les méthodes et les règles de vie qui ont pour terme le bonheur dans ce monde ou dans l'autre, au cours des transmigrations, ne sont pas des « véhicules ».
Sous le nom de « véhicule inférieur ou mauvais», hlnayàna, que la science européenne traduit « Petit Véhicule », les tenants du Grand Véhicule désignèrent la règle dévie, la méthode de salut des anciennes écoles monastiques, et les systèmes divers, mais apparentés, qu'elles préconisent. Ces écoles se réclament d'une tradition dogmatique, disciplinaire et littéraire remontant au Bouddha lui-même. — Le Grand Véhicule ne conteste pas cette prétention, mais il se vante de « véhiculer » plus loin et plus commodément un plus grand nombre de créatures; d'où son nom. C'est, de son aveu, un Bouddhisme nouveau, une nouvelle doctrine de salut, reposant soit sur l'interprétation plus profonde des anciens textes, soit sur des révélations échelonnées au cours des siècles et dérivant par intermédiaires ou par voie mystique
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de Çâkyamuni. Quant au Véhicule Tantrique, il consiste essentiellement dans la superposition de données bouddhiques, dieux, philosophoumènes ou symboles, à des mythologies et à des pratiques çivaïteset payennes; il repose sur des apocalypses qu'on appelle tantras, livres, d'où Tantrisme.
En somme les bouddhistes ont vu juste et la critique peut admettre cette division tr ipartite : un Bouddhisme peu dévot et exclusivement monastique, ou Petit Véhicule, qui remonte sans doute jusqu'au fondateur; un Bouddhisme beaucoup plus composite, monastique et séculier, dévot, polythéiste, parfois monothéiste, très mêlé de philosophie pure et de gnose:
c'est le Grand Véhicule, très ancien aussi sous quelques-uns de ses aspects, mais doiit les documents caractéristiques semblent postérieurs à notre ère; enfin le Bouddhisme dégradé et dénaturé des Tantras, attesté depuis le vu® siècle chrétien (??). — On peut, disons-nous, s'en tenir à ce cadre, sauf à l'assouplir par de nombreuses subdivisions, sauf à tenir peu de compte de la succession chronologique qull implique; et on isole ainsi des formes religieuses ou philosophiques en contraste marqué : le moine du Petit Véhicule, candidat au calme du nirvana adepte d'une « ascèse » {yoga) égoïste et- philosophique; l'adorateur du Bouddha Amitabha, du
souverain du paradis de l'Ouest nommé « Bienheureuse » (Grand Véhicule dévot) ; le candidat à la qualité de Bouddha par la charité et la science (Grand Véhicule mystique) ; le praticien des rites théurgiques et magiques des Tantras, sont presque aussi différents, du moins en apparence, que peuvent l'être un sage pythagoricien, un dévot monothéiste, un adepte du Soufisme, un sorcier néo-zélandais qui se piquerait de métaphysique. Le Bouddhisme serait donc une collection de religions d'ailleurs contemporaines ou successives, très distinctes dans leur fond quand bien même elles cohabiteraient dans le même cerveau. Et, parle fait, il est surtout cela, et on peut comprendre pourquoi et comment il est surtout cela. — Mais il est encore autre chose, car ces multiples et diverses formes du Bouddhisme, non seulement sont réunies par l'emploi des mêmes symboles et de la même nomenclature, mais encore sont liées, en dépit de leurs divergences, par une sorte de progrès historique.
Voici comment, à la lumière des pénétrantes observations de MM. A. Barth et Senart, nous concevrons le problème ^.
1. « On parle souvent d'une époque où l'Inde aurait été bouddhique. Il serait peut-être plus juste de dire qu'elle a toujours été hindoue et qu'elle professait simplement l'hindouisme sous ses diverses et multiples formes. Ses sectes ne se distinguaient d'une façon bien tranchée que dans leur clergé, dans leurs ordres religieux, et ceux-ci,
Le Bouddhisme, pour parler comme les métaphysiciens, n'existe pas « en soi » et par soi; il n'est pas une doctrine qui se développe more geometrico ou qui grandisse à la manière du grain de sénevé ; il n'est, au même titre que les religions brahmanisées, leVisnouisme ou le Çivaisme, qu'une modalité de l'Hindouisme, de la dévotion et de l'idéologie hindoues ; il en reflète par conséquent, à toutes les époques, l'extrême variété, à la fois ascétique, d'un ascétisme très nuancé, religieux, avec des divinités de types variables et inconsistants, superstitieux à des degrés divers. D'ailleurs, au cours des siècles, il change d'aspect avec l'Hindouisme, et on peut distinguer des époques où le spiritualisme ascétique, la dévotion, la superstition apparaissent au premier plan et dans le Brahmanisme et dans le Bouddhisme.
Mais si l'originalité et l'autonomie du Bouddhisme sont médiocres, il faut se garder de les méconnaître. Çàkyamuni a constitué un
on se les figurerait peut-être assez bien en imaginant les nôtres au moyen âge, sans la papauté et la forte organisation de l'Eglise. De bouddhistes à non bouddhistes il y avait des dévotions particulières et des différences de pratiques. Mais celles-ci étaient si nombreuses et si variées dans l'hindouisme ! Quant aux doctrines, il n'y avait aucun conflit. Elles avaient toutes au service de leur théologie les mêmes théories spéculatives à peine variées dans les termes. Pour le monde laïc, il avait le choix dans le panthéon entier... Toutes les barrières étaient donc ouvertes à l'invasion des cultes de Çiva et de Vishnu. » (A. Barth, Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, Comptes rendus des séances, 1893, p. 165.)
organisme qui s'est montré très résistant, la confrérie des religieux mendiants; son enseignement dogmatique et l'idée qu'on s'est faite de lui, le concept d'un Bouddha, ont déterminé, si on peut ainsi parler, une cristallisation particulière de l'Hindouisme soit théosophique, soit dévot : en fait, les disciplines bouddhiques (gnoses, ascétismes, cultes) sont différenciées des disciplines parallèles et presque identiques, faites de la même matière première, du Visnouismeet du Çivaïsme; ici les brahmanes, avec leur philosophie moniste, leur théorie des incarnations divines, leur mythologie védisante, leur rituel, leur idéal social, ont été les maîtres ; là, au contraire, les religieux bouddhistes, à leur manière athées, nihilistes et rationalistes, et quelque peu philanthropes, d'ailleurs aussi mystiques qu'on peut supposer et, dans beaucoup de cas, influencés directement par les « découvertes » des brahmanes.
Toutes les thèses métaphysiques imaginables seront, à quelque moment, patronnées par quelque secte bouddhique ; mais, sans exception, ces thèses s'accommoderont d'un certain nihilisme et se résumeront dans le mot « vacuité ». L'idée d'un dieu souverain avec la dévotion et tout ce qui s'ensuit, étrangère à l'institut primitif de Çâkyamuni, se fera une grande place : mais, pour un orthodoxe, le dieu, même éternel, ne
BOUDDHISME ET HINDOUISME a3
sefa jamais qu'un homme magnifié, ou, pour parler plus exactement, les orthodoxes n'auront pas des dieux, mais des saints omniscients et omnipotents, des Bouddhas. L'idéal moral sera transformé : à F « ataraxie » du Petit Véhicule se substituera la charité du Grand; au lieu d'aspirer au néant ou au quasi-néant, on rêvera d'un bonheur paradisiaque ou d'une existence presque éternelle de charité : mais la notion du nirvana^ repos parfait dans l'inconnaissable, ne sera pas perdue de vue. Tout le surnaturel non bouddhique, — spéculations, déités et rits, — ignoré ou condamné par les anciens, sera peu à peu utilisé et finira par prédominer dans des milieux bouddhisés à demi : mais encore serat-il comme revêtu d'un vernis bouddhique. • — Notons d'ailleurs que, dans ce renouvellement, toute spéculation, toute dévotion, toute règle de vie, une fois créée, survit presque indéfiniment: l'archaïque n'est jamais périmé.
Malgré l'étroite dépendance dans laquelle il se trouve à l'égard du milieu non bouddhique, on peut donc considérer le Bouddhisme comme une tradition qui parfois développe des principes qui lui sont propres, qui plus souvent s'enrichit d'accroissements hétérogènes; qui ne s'assimile pas les éléments qu'elle absorbe, sauf exception, mais qui les dénature tous dans quelque mesure, — dans une mesure variable
suivant qu'on tient compte des époques les plus anciennes ou du moyen âge, de la Communauté proprement dite ou des foules qui se groupent autour des moines et de leurs Bouddhas.
La distinction des trois véhicules correspond assez bien aux variétés ou aux étapes de cette tradition. Toutefois, si le Tantrisme se distingue nettement du Bouddhisme proprement dit au triple point de vue de l'idéal pratique, delà métaphysique et de la dévotion, l'opposition est beaucoup moins marquée en ce qui regarde les deux véhicules orthodoxes, le Petit et le Grand.
Si on envisage l'aristocratie du Bouddhisme, ses moines et ses spirituels, la loi du Bouddha estsurtoutunchemindu/zt>v«;ri«, un «véhicule». Le Petit Véhicule reste jfidèle à l'idéal que le fondateur a préconisé : celui qui sera sauvé, c'est le moine affranchi de tout désir. Dans le Grand Véhicule, la conception esttrès différente : le saint, c'est le futur Bouddha, c'est-à-dire le miséricordieux, laïc ou moine, qui veut faire son salut en faisant celui des autres au cours de millions de renaissances. Le Tantrisme, enfin, enseigne comment on devient Bouddha par la magie et le rit. — Ici la distinction des trois véhicules est très nette.
11 n'en va pas de même pour la métaphysique.