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INTRODUCTION

I. Lettre de M. de Montanier 'à M. d’Arboulin. — II. Réponse de M. d’Arboulin. — III. L'entrevue. —IV. L’oncle et le neveu.

I. — M. de Montanier, conseiller au parlement de Paris, à M. d’Arboulin, en son château du Belloy-sur-Somme, près d’Amiens en Picardie.

Paris, ce 20 novembre 1752.

Monsieur et cher ami ,

Je vous ai promis, lors de notre dernière entrevue, de vous rendre compte de la manière dont M. votre neveu le jeune de Bougainville aurait débuté dans sa carrière d’avocat au parlement, et de l’impression qu’il aurait produite sur moi à sa première plaidoirie. Je suis heureux, Monsieur, en m’acquittant de ma promesse, de n’avoir que des choses agréables à vous dire à ce sujet.

D’abord, en se présentant à la barre, sa tenue était on ne peut plus convenable, et elle prévint en sa faveur tous les membres de notre compagnie. Il ne montra ni cette hardiesse présomptueuse, si commune aujourd’hui chez certains jeunes gens, ni cette timidité excessive et ridicule, produite souvent par l’amour-propre et la faiblesse de caractère; mais il prit la parole avec une assurance

modeste et un ton de voix sympathique qui charma tous les auditeurs.

La cause qu’il avait à soutenir était fort simple , et par cela même elle offrait un double écueil, dans lequel tombent facilement la plupart des débutants; c’est-à-dire qu’ils ont la prétention de relever par l’emphase et la déclamation un sujet qui ne prête en rien au pathétique, ou bien ils se jettent dans des, hors-d’œuvre tout à fait étrangers à la cause, entassén-t’jcitations sur citations, le tout afin de prouver leur érâdi-tton , et ils ne parviennent qu’à montrer leur manque datait et de goût. Votre neveu a su éviter ces écueils avec beaucoup d’adresse, ou plutôt avec un naturel parfait.: Il* s’est renfermé dans son sujet, en exposant les questions de fait d’une manière claire et limpide, et en donnant aux questions de droit tout le développement dont'/ehes étaient susceptibles. Dans la discussion, son argumentation a été serrée et solide ; quand il avait besoin d’^p.puyer ses raisonnements sur l’autorité des lois ou des’ja’risconsultes, ses citations étaient toujours claires, précises., et s’adaptaient parfaitement à son sujet. Sa conclusion a été ce qu’elle devait être, c’est-à-dire une courte récapitulation de ses principales preuves, et non pas une péroraison à effet, comme aurait été celle du plus grand nombre de ces débutants maladroits dont je parlais tout à l’heure. J’ajouterai enfin que sa diction est élégante et pure, cependant parfois un peu recherchée, défaut dont il lui sera, du reste, facile de se corriger ; quant à son geste , il est expressif, tout en étant contenu. Bref, et pour me résumer en quelques mots, je trouve qu’il y a dans votre neveu l’étoffe d’un excellent orateur, qui peut devenir un jour un avocat du premier ordre ou un magistrat distingué. Cette opinion n’est pas seulement la mienne : c’est aussi celle de mes collègues et de notre président. Celui-ci lui a adressé publiquement des félicitations à la fin de l’audience, et, dans

la chambre du conseil, il nous en a parlé avec le plus grand éloge. Tous nos Messieurs ont été de son avis, et se sont accordés à dire que depuis longtemps ils n’avaient été témoins d’un aussi brillant début.

Maintenant que votre neveu a, comme on dit vulgairement, le pied à V étrier , il ne s’agit plus que d’un peu d’aide pour le faire avancer rapidement dans la carrière où il vient de se présenter avec tant d’éclat. Si je puis lui être de quelque utilité, vous savez qu’en toute occasion il peut compter sur moi ; et ce n’est pas seulement notre vieille amitié de collège qui me porte à m’intéresser à lui , c’est aussi l’affection et l’estime toutes particulières que j’avais pour feu son père. Quoique les fonctions de notaire et d’échevin de Paris, qu’il a remplies si dignement pendant plus de vingt-cinq ans, soient d’une importance bien supérieure à celle que ces mêmes fonctions peuvent avoir dans n’importe quelle ville de province, on peut dire qu’elles étaient bien au-dessous de son mérite et de sa capacité. Plus d’une fois, vous devez vous le rappeler, je vous ai dit en parlant de votre beau-frère : «Vraiment, maître Bougainville n’est pas à sa place; avec la connaissance profonde qu’il a des lois, des coutumes, de la jurisprudence, avec sa sagacité, sa droiture, son impartialité, il pourrait, il devrait même remplir un emploi plus élevé dans la magistrature. Certes, il ne serait déplacé ni au Châtelet (1), ni même au parlement, et le

(1) A Paris, le Châtelet était un tribunal où les affaires civiles et criminelles se jugeaient en première instance ; le parlement était une cour souveraine de justice connaissant directement des affaires qui lui étaient attribuées, et, par appel, des jugements du Châtelet, des bailliages, sénéchaussées et autres juridictions inférieures de son ressort. Les fonctions de juge au Châtelet, comme celles de conseiller au parlement, étaient des charges qui pouvaient s’acheter en traitant avec le titulaire ou ses héritiers ; mais le candidat n’était admis par les corps judiciaires que s’il remplissait certaines conditions d’âge, de capacité, etc., dont les compagnies seules étaient juges.

jour cm il voudrait solliciter son admission dans l’un ou l’autre de ces corps, il y serait accueilli avec empressement par les membres de ces compagnies. » A cela vous me l’épondiez que votre beau-frère n’avait aucune ambition; qu’il se contentait de ses modestes fonctions de notaire et d’échevin; mais qu’il désirait vivement que ses fils, ou au moins l’un d’eux, suivissent la carrière du barreau, et parvinssent, s’il était possible, à l’honneur d’occuper un emploi dans la haute magistrature. L’aîné a trompé son espoir : au lieu de s’appliquer à l’étude du droit et des lois, il s’est lancé dans la littérature et dans les études archéologiques, ce qui a dû passablement contrarier l’honorable maître Bougainville. Heureusement il a trouvé plus de docilité dans son cadet, et certes il eût été amplement dédommagé de la déception que lui a causée la conduite de son aîné, s’il eût vécu pour être témoin du brillant succès qu’a obtenu hier son second fils.

Je suis donc tout disposé, je vous le répète, à être utile de tout mon pouvoir à ce jeune homme, et à lui faciliter les moyens de parvenir au but auquel le destinait son père. Il n’y a qu'une chose qui m’inquiète : c’est que notre nouvel avocat est bien jeune, et que moi je deviens passablement vieux; or, avant qu’il ait atteint l’âge prescrit par les lois et les règlements pour entrer dans la magistrature, il pourrait bien arriver que je fusse moi-même appelé à rendre compte de ma vie devant le redoutable tribunal où nous devons tous comparaître un jour. Il serait bon d’aviser dès à présent aux moyens de prévenir les suites fâcheuses qu’un pareil événement pourrait avoir pour son avancement. J’ai à ce sujet différentes propositions à vous soumettre; mais ce n’est pas dans une lettre que je puis vous les exposer : je préféré en causer avec vous lors de notre première entrevue, qui, je l’espère, ne doit pas désormais se faire heauppup attendre, car votre séjour à la campagne ne saurait se prolonger encore

longtemps. En attendant, veuillez m’envoyer les prénoms de votre neveu et la date exacte de sa naissance. Je vous expliquerai, quand nous nous verrons, pourquoi j’ai besoin de ces renseignements.

Votre affectionné et tout dévoué, De Montanier,

II. — Réponse de M. d’Arboulin à M. de Montanier ; conseiller au parlement.

Amiens, ce 28 novembre 1752.

Merci, Monsieur et excellent ami, des détails que vous me donnez sur le début de mon filleul et neveu au barreau du parlement ; merci surtout de vos bonnes dispositions à son égard : cela ne m’étonne pas de votre part, mais ne m’en inspire pas moins une vive reconnaissance. Une seule chose me contrarie dans votre lettre : c’est cette crainte que vous cause votre prétendue vieillesse, de ne pas vivre jusqu’à l’époque où Louis aura atteint l’âge d’entrer dans la magistrature. Sans doute nous ne sommes plus, ni vous ni moi, de la première jeunesse; sans doute, jeunes ou vieux, on ne saurait compter d’une manière certaine sur l’avenir même le plus prochain; cependant nous ne sommes pas arrivés à un âge où il nous soit interdit d’espérer encore un certain nombre d’années de vie et de santé. Après cela, je sais bien qu’il est prudent de prendre , en toute circonstance , ses précautions d’avance, et je ne saurais vous blâmer d’y songer. Nous causerons de tout cela à notre prochaine entrevue, qui pourra avoir lieu dans quatre ou cinq jours au plus tard. J’ai quitté hier définitivement le Belloy; je me suis arrêté à Amiens , d’où j e vous écris , et où quelques affaires que j’ai à terminer me retiendront peut-être en-

core un jour ou deux. En attendant, je vous envoie les renseignements que vous me demandez sur mon neveu.

Il se nomme Louis- Antoine de Bougainville; il est né à Paris, sur la paroisse Saint -Eustache, le 11 novembre 1729, de sorte qu’il a eu ses vingt-trois ans accomplis le 11 du présent mois.

A cette occasion permettez -moi, mon cher ami, tout en vous donnant les renseignements que vous me demandez sur le plus jeune de mes neveux, de rectifier quelques-unes de vos idées touchant son frère aîné, qui, dites-vous, « aurait trompé l’espoir de son père en s’occupant de littérature et d’archéologie au lieu de l’étude du droit ; » le pauvre garçon ne mérite pas ce blâme , et son père ne lui a jamais adressé d’autre reproche que de trop peu ménager sa santé, et de travailler avec une ardeur immodérée.

Il a sept ans de plus que Louis, étant né le 1er décembre 1722. Son nom est Jean-Pierre; il a fait de brillantes études au collège de Beauvais, et son père aurait sans doute désiré qu’il se préparât au barreau ; mais un asthme violent dont il a été atteint dès sa jeunesse, et dont il n’a jamais pu se guérir, lui interdit de porter la parole en public. D’après l’avis des médecins , on dut défendre au jeune homme toute application à des études sérieuses; « car, disaient les docteurs, la nature lui a refusé les forces physiques nécessaires pour le développement de ses moyens intellectuels. » On le laissa donc en quelque sorte livré à lui -même, et maître de choisir ses distractions comme il l’entendrait. C’est alors qu’il prit goût à la littérature et à l’étude de l’histoire et de l’archéologie. L’Académie des inscriptions et belles-lettres ayant mis au concours cette question : Quels étaient les droits des métropoles grecques sur leurs colonies? Jean- Pierre voulut concourir, et remporta le prix en 1745, à l’âge de vingt-trois ans. Sa dissertation fut tellement ap-

préciée , que dès l’année suivante il fut reçu membre de cette société. Dès lors il n’a cessé de publier des écrits qui l’ont placé dans un rang honorable parmi les savants et les lettrés. Il sollicite en ce moment son entrée à l’Académie française, et je ne doute pas qu’il n’y parvienne bientôt (1). Malheureusement son état maladif le rend incapable d’un travail suivi; on peut dire que sa vie n’est qu’une alternative de convalescence et de rechutes; et c’est quelque chose de merveilleux que la manière dont il sait employer le peu de répit que ses souffrances lui laissent.

Son frère Louis a été bien plus heureusement doué ; il jouit d’une santé robuste, qui lui permet de se livrer sans trop de fatigue aux travaux de l’esprit et du corps. Il a fait d’une manière très-remarquable ses études à l’université de Paris. De bonne heure il a manifesté une rapidité de conception et une finesse de tact qui l’ont fait réussir en même temps dans les genres les plus opposés. Ainsi, à la fin de ses classes, on était émerveillé de ses connaissances dans les belles- lettres et dans les langues anciennes, en même temps que de ses progrès dans les mathématiques et dans les sciences exactes. Il ne montrait pas un goût très- prononcé pour l’étude du droit; mais, dès que son père lui eut manifesté son intention de le destiner au barreau, il se prêta sans difficulté à ce désir, et se mit à étudier les lois avec le même zèle et le même succès qui avaient signalé son application aux différentes. branches de connaissances qu’il avait acquises jusque-là.

Cependant, après la mort de son père, il manifesta l’intention de planter là Cujas et Barthole, et de revenir aux

(1) Jean-Pierre de Bougainville fat reçu membre de l'Académie française en 1754; il était aussi de l’Académie étrusque deTortone. Il mourut à Loches, en 1768 , à l’Age de quarante et un ans.

mathématiques, qui avaient poux’ lui plus d’attrait que le droit. Ce fut son frère Jean-Pierre qui l’empêcha de succomber à cette tentation. Il lui fit comprendre que ce serait en quelque sorte offenser la mémoire de son père que de manquer à la promesse qu’il lui avait faite, de son vivant, de se faii-e recevoir docteur en droit et avocat du bqrreau de Paris. Louis ne fit pas la moindre objection aux observations de son frère, et il reprit l’étude du Digeste et du Code avec plus d’ardeur que jamais. Le succès qu’il vient d’obtenir achèvera sans doute de le déterminer à suivre une carrière dans laquelle il a hésité un instant à entrer; d’ailleurs, s’il éprouvait encore quelque défaillance, nous vous prierions, son frère et moi, de joindre vos conseils et vos encouragements aux notices, et je suis convaincu qu’à nous trois nous triompherions facilement de toute irrésolution de sa part. Mais nous causerons plus amplement de tout cela dans quelques jours. En attendant, je vous serre cordialement la main, et vous dis au revoir à bientôt.

Votre vieux camarade,

P. d’Arboulin.

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