III. — L’entrevue
Dans les premiers jours de décembre, M. d’Arboulin arriva à Paris, comme il l’avait annoncé à son ami le conseiller de Montanier. En descendant de voiture, il trouva son neveu Louis de Bougainville qui l’attendait pour lui souhaiter la bienvenue. L’oncle et le neveu eurent ensemble un long enti'etien, pendant lequel s’éleva une vive discussion, qui menaça même un instant de devenir orageuse. A la fin le calme se rétablit, et les deux intei'locuteurs parurent se quitter à peu près d’accord. Tout à l’heure, en rendant compte de l’entrevue de
M. d’Àrboulin avec son ami Montanier, nous ferons connaître le sujet de cette discussion, qui avait failli rompre la bonne harmonie entre l’oncle et le neveu.
Le lendemain de son arrivée, M. d’Arboulin se rendit de bonne heure chez le conseiller, qui, prévenu par un ■message, attendait son ami avec impatience. Après les premiers compliments échangés entre les deux amis, M. de Montanier dit à son ancien camarade ;
« Ah çà! mon cher ami, pourriez-vous m’expliquer une chose qui me paraît singulière? Votre neveu, que j’avais si chaleureusement recommandé à mes collègues, ne m’a pas fait encore de visite depuis sa prestation de serment... Ce n’est pas tout : hier je reçois deux volumes in-4° portant sa signature, et qui me sont adressés comme un hommage respectueux de la part de l'auteur. Ah! me suis-je dit en moi-môme, sans doute il a voulu faire précéder sa visite de cet envoi gracieux; ceci explique et excuse son retard. J’enlève l’enveloppe des volumes, dans lesquels je m’attendais à trouver quelque dissertation de droit, soit sa thèse avec des développements, soit le discours qu’il a prononcé le jour de sa réception, ou tout autre ouvrage traitant de questions de jurisprudence; au lieu de cela, qu’est-ce que je lis sur le titre du livre ; Traité du calcul intégral, pour servir de suite à l'analyse des infiniment petits, du marquis de l'Hôpital! Et qu’aije besoin, moi conseiller au parlement de Paris, vieux jurisconsulte, docteur in utroque j\ire , d’un traité sur le calcul intégral et sur les infiniment petits? Cela ressemble presque à une mauvaise plaisanterie. Est-ce que je connais quelque chose à ce fatras de chiffres et de signes algébriques? Est-ce que ce galimatias a du rapport avec les lois et les coutumes? Voilà un singulier cadeau à faire à lin vieux magistrat delà part d’un jeune légiste ! On serait presque tenté de croire qu’il a voulu se moquer de moi..»
M. d’Àrboulin avait écouté jusque-là d’un air embar-
rassé, je dirais presque confus, cette tirade de son ami le conseiller; mais, en lui entendant exprimer cette dernière supposition, il ne put s’empêcher de prendre la défense de son neveu.
« Mon cher ami, lui dit-il, ne prenez pas, je vous prie, en mauvaise part ce que mon neveu a fait, je puis vous l’assurer, avec les meilleures intentions du monde. Vous savez, et je vous le rappelais encore dans ma dernière lettre, qu’il a toujours fait marcher de front, et avec un égal succès, les études sur les sujets qui semblent les plus opposés. Ainsi il était également fort en rhétorique, en philosophie et en mathématiques. Lorsque, ayant terminé ses classes, il s’est mis à l’étude du droit, il n’a pas pour cela négligé les sciences exactes. C’est même pendant qu’il travaillait à sa thèse qu’il faisait imprimer l’ouvrage dont il vous a envoyé un exemplaire. Lorsqu’on lui objectait la difficulté de réunir des études aussi disparates, il répondait : « Elles ne sont pas aussi disparates qu’on le suppose : un des principaux effets des mathématiques est d’habituer à raisonner juste , et, par conséquent, de former le jugement; or un raisonnement juste et un jugement sain ne sont -ils pas les deux qualités essentielles de l’homme de loi et du magistrat? »
— Il y a du vrai dans cette manière d’envisager la question, dit M. de Montanier d’un ton beaucoup plus radouci; seulement il ne faudrait pas que l’étude des sciences exactes absorbât les autres études, et elle ne devrait réellement servir qu’à donner au raisonnement plus de sûreté, et au jugement plus de rectitude.
— C’est dans ce sens, reprit M. d’Arboulin, que Louis s’est livré à l’étude des mathématiques; et, comme le traité qu’il a publié sur le calcul intégral est la première œuvre qu’il ait produite, il a cru de son devoir de vous en faire hommage comme à son protecteur et à un des plus honorables amis de sa famille.
— J’admets cette explication; mais pourquoi n’est-il pas venu me voir depuis sa réception? Ceci me paraît un manque de convenance plus difficile à excuser que l’envoi de son livre de mathématiques.
— Oh ! pour cela, j’avoue qu’il a eu tort, et je n’essaierai pas de le défendre ; seulement ce qu’il m’a appris hier soir à mon arrivée m’explique, sans l’excuser, cette inconvenance, dont il s’est, du reste, bien gardé de me parler.
— Que vous a-t-il donc appris qui puisse servir d’explication à un pareil manque de bienséance?
— Hélas! il m’a appris ce dont j’avais en quelque sorte le pressentiment, lorsqu’à la fin de ma dernière lettre je vous disais que, s’il éprouvait encore quelque irrésolution à suivre le barreau, je vous prierais de vous joindre à son frère et à moi pour l’engager à ne pas renoncer à une carrière qui s’offrait à lui sous les meilleurs auspices, et où il était sûr de faire un chemin rapide et brillant.
— Comment! il serait encore indécis, après le succès qu’il a obtenu à son début!
— Indécis!... malheureusement non, il ne l’est pas; car il m’a formellement déclaré que son intention bien arrêtée était de quitter le barreau pour entrer dans l’état militaire. Vous comprenez maintenant qu’avec une pareille résolution en tête, il n’ait pas osé se présenter devant vous.
— Et il a bien fait; car je lui aurais lavé la tête d’une rude façon. Mais vous, que j’ai toujours connu un oncle gâteur, je suis sûr que vous avez fini par l’approuver.
— Moi! je l’ai, au contraire, vertement semoncé, et je n’ai paru me calmer que quand il a consenti à retarder de huit jours l’exécution de son projet. D’ici là, j’espère encore que nos instances ébranleront sa résolution, et le détermineront à en changer.
— Ah! vous avez obtenu un sursis? C’est fort heureux
vraiment, reprit le conseiller d’un ton ironique; mais enfin quelles raisons a-t-il pu vous donner pour justifier ce projet de changer, comme on dit, la robe pour l’épée?
— Mon Dieu, il m’a donné une foule de raisons plus ou moins valables, et que j’ai facilement réfutées pour la plupart; mais il en est une sérieuse, qui paraît lui tenir beaucoup au cœur, et que j’ai eu plus de peine à combattre. Je ne me sens, m’a-t-il dit, aucune vocation pour la profession d’avocat; je n’ai travaillé à obtenir ce titre que pour satisfaire au désir de mon père, et aussi pour pouvoir parvenir à un emploi dans la magistrature, puisque c’est le seul chemin qui puisse y conduire. Mais dans combien d’années pourrai -je atteindre ce but, si même je l’atteins jamais? Si mon père eût vécu, sans doute, à l’aide de ses nombreux amis et des puissantes protections qu’il avait, il aurait pu abréger pour moi ce temps d’épreuves, ou du moins me garantir la certitude du succès pour l’époque où j’aurais atteint l’âge légal; mais, maintenant que je suis privé de cet appui, je vais sacrifier ma jeunessse et les plus belles années de ma vie dans l’attente d’une place que je n’obtiendrai peut-être jamais. L’état militaire m’offre des avantages bien plus réels : j’ai la certitude d’y obtenir un avancement rapide, surtout s’il survient une guerre, comme cela ne peut manquer d’arriver d’un moment à l’autre...
— Et vous ne lui avez pas dit, interrompit vivement M. de Montanier, qu’il lui restait au moins encore un de ces amis de son père qui ne demandait pas mieux que de l’aider de tout son pouvoir ?
Pardon, mon cher conseiller, reprit M. d’Arboulin, je me suis empressé, au contraire, de lui faire part des bonnes dispositions que yous manifestiez à son égard; et, pour lui en donner la preuve, je lui ai lu la dernière lettre que vous m’avez écrite pour me rendre compte de son début au barreau. Il a paru profondément touché de vos
bontés, et c’est alors qu’il a déclaré qu’il suspendrait l’exécution de son projet jusqu’à ce que vous m’ayez fait connaître les propositions dont vous parlez dans votre lettre, et qui auraient pour effet de mettre fin à cette incertitude qu’il redoute, et, en un mot, d’assurer son avenir. Vous voyez, mon ami, que tout n’est pas désespéré, et qu’il sera facile de ramener le jeune homme à nos vues , si les moyens que vous vous proposez’ d’employer peuvent lui garantir sa position future.
— Oui, sans doute, reprit le conseiller, j’avais imaginé une combinaison qui eût assuré l’avenir de votre neveu ; mais, maintenant que je remarque une certaine indécision dans sa volonté, qu’il avoue lui -même son peu de vocation pour le barreau et sa préférence pour l’état militaire, je crois inutile de parler de cette combinaison, qui peut-être ne lui conviendrait pas, ou qu’il n’accepterait que par déférence pour vous et pour moi, et par suite de cette facilité de caractère qu’on observe en lui.
— Je crois, mon cher ami, que vous vous faites une fausse idée de cette prétendue indécision de mon neveu. Il n’a pas, il est vrai, de vocation pour la profession d’avocat, c’est-à-dire qu’il n’a pas de goût pour ces luttes du barreau, ou plutôt pour ces ruses et ces détours de la chicane qui font la base du talent et de l’éloquence d’un grand nombre d’avocats; mais il serait, au contraire, heureux et fier de siéger comme magistrat dans les tribunaux où se débattent les intérêts de la société, de découvrir la vérité à travers les nuages dont cherchent à l’obscurcir les plaideurs, et de la proclamer dans des jugements dictés par la justice et l’impartialité. Voilà le rôle auquel il aspire, et je suis persuadé qu’il accepterait avec empressement et reconnaissance ce que vous jugerez convenable de proposer pour lui assurer les moyens de parvenir à ce but.
— S’il en est ainsi, et si vous me répondez de VQtre
neveu, je ne vois pas d’inconvénient à vous dire confidentiellement, comme à un vieil ami sur qui je puis compter, la combinaison que j’avais imaginée. Je vous expliquerai tout à l’heure comment j’entends que vous usiez de cette confidence. Vous savez que nos charges nous appartiennent, et que nous avons le droit de les transmettre à nos enfants, pourvu qu’ils remplissent les conditions de capacité et de moralité exigées par la loi ; nous avons aussi, par la même raison, le droit de céder ces mêmes charges à des étrangers, avec lesquels nous traitons pour le remboursement de la finance que nous ont coûtée lesdites charges, ce que l’on appelle improprement vendre et acheter ces emplois. Vous comprenez que nous tenions autant que possible à conserver ces fonctions dans nos familles, soit à nos fils, soit à nos gendres, soit à nos neveux ou ù d’autres proches parents, et que ce n’est que dans le cas où nous n’avons point de successeurs de ce genre que nous nous adressons à des étrangers. Moi, par exemple, je n’ai point de fils qui puisse me succéder; mais j’ai une fille unique, et j’ai depuis longtemps résolu de lui choisir pour mari un homme qui puisse un jour siéger à ma place sur les fleurs de lis. Du jour où cet homme deviendra mon gendre, il aura la survivance de ma charge ; et, lorsqu’il aura atteint l’âge d’en remplir les fonctions, il me succédera de droit, si je suis mort à cette époque; ou bien, si je vis encore, je m’engage à donner à ce moment ma démission. Maintenant il est inutile de vous dire, car vous l’avez deviné sans doute, quel était le jeune homme qui, dans ma pensée, me paraissait remplir toutes les conditions que je pouvais désirer dans mon gendre et dans mon successeur.
— Oh! oui, mon brave et digne ami, je l’ai deviné, s’écria avec effusion M. d’Arboulin; pour mon compte, je vous remercie de tout cœur, et je suis convaincu que, lorsque Louis connaîtra vos intentions, tous ses doutes,
toutes ses incertitudes , s’il lui en restait encore , disparaîtront comme par enchantement.
— Permettez, mon cher d’Arboulin, reprit vivement le conseiller, c’est ici que j’ai besoin de vous expliquer comment j’entends que vous fassiez usage de ce que je viens de vous révéler; je vous ai ouvert mon cœur et vous ai fait part de mes plus secrètes pensées, non pas comme au proche parent du jeune homme sur qui j’avais jeté les yeux pour l’accomplissement de mes projets, mais comme à un ami intime pour qui je n’ai rien de caché. Vous comprenez qu’il répugnerait à ma dignité et au respect que je dois à ma fille, de paraître la jeter en quelque sorte à la tête d’un jeune homme, de quelque mérite qu’il soit doué, et de nous exposer ainsi, elle et moi, à l’humiliation d’un refus. Voici maintenant ce que j’attends de vous, ou même ce que j’en exige au nom de notre vieille amitié : c’est que vous apporterez la plus grande circonspection dans la manière dont vous ferez part à votre neveu du projet que je viens de vous communiquer; vous vous abstiendrez scrupuleusement de lui donner à entendre que ce projet vient de moi; vous lui en parlerez comme d’une idée que vous-même avez imaginée. Quand vous aurez ainsi sondé ses dispositions, si vous remarquez qu’elles sont favorables à nos vues, alors vous pourrez être plus explicite, et lui dire que vous avez des raisons de croire que , s’il veut faire auprès de moi les démarches nécessaires pour arriver au but qu’il désire, il me trouvera disposé à accueillir favorablement sa demande; mais je ne saurais trop vous recommander, encore une fois, d’apporter à cette négociation toute la réserve, toute la délicatesse possible; car la moindre indiscrétion froisserait mon amour-propre, et causerait la rupture de tous nos projets.
— Soyez tranquille, mon vieil ami, reprit M. d’Arboulin ; je comprends toute la délicatesse de la mission dont
vous me chargez, et j’espère la remplir de manière à satisfaire tous ceux qu’elle intéresse. Je connais mon neveu ; s’il a, comme vous le dites, un caractère facile, il a aussi un excellent naturel, qui le porte à éprouver une vive reconnaissance envers ceux qui lui témoignent de l’intérêt et de l’affection. Je suis assuré d’avance qu’il accueillera avec enthousiasme le plan que je lui communiquerai, et je ne serais pas étonné que dès demain il accourût avec empressement vous offrir ses actions de grâces, et qu’il me chargeât, dès le même jour, de vous demander pour lui la main de Mlle de Montanier. »
Sur cette promesse, les deux amis se séparèrent.