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CHAPITRE X

Mariage de Bougainville. — Sa vie dans la retraite. — Révolte des colonies anglo- américaines contre la Grande-Bretagne. — Déclaration d'indépendance des États - Unis d’Amérique. — Ils demandent et obtiennent l'alliance de la France. — Déclaration de guerre de l'Angleterre contre la France. — Bougainville reprend du service dans l'armée navale. — A la suite de la première campagne, Bougainville est nommé chef d’escadre (contre-amiral). — Ses campagnes sous le comte de Grasse. — Combat de Bougainville contre l’amiral Flood. — Bougainville contribue à la prise de Tabago. — Sa conduite brillante au combat naval du 5 septembre. — La flotte de l’amiral de Grasse contribue à la capitulation de lord Conrwallis, et à la reddition d’Yorktown et de Glocester. — Indépendance des Etats-Unis assurée. — Retour de Grasse aux Antilles. — Prise de l’ile de Saint-Christophe. — Ruse de l'amiral Hood, maladresse de l’amiral de Grasse. — L’amiral Rodney rejoint l’amiral Hood. — De Grasse tente de se réunir à la flotte espagnole. — Bataille navale du 12 avril 1782 perdue par de Grasse. — Conduite de Bougainville pendant la bataille. — Il rallie avec Vaudreuil les débris de notre flotte et la conduit à Saint-Domingue. — Paix entre la France et l’Angleterre. — Retour de Bougainville en France. — Il est nommé maréchal de camp. — 11 projette une expédition au pôle nord. — Le ministre Brienne s’y oppose. — Bougainville est nommé commandant de l’armée navale de Brest révoltée (1790); il ne peut réussir à la faire rentrer dans l’ordre. — Il donne sa démission. — Son dévouement à la personne de Louis XVI. — Il est arrêté comme suspect. — Rendu à la liberté, il est nommé membre de l’Institut. — Napoléon Ier le nomme sénateur. — Mort de Bougainville, le 31 août 1811.

Au retour de son voyage de circumnavigation, Bougainville prit enfin un peu de repos, qu’il avait bien gagné par quatorze à quinze ans de fatigues continuelles dans la guerre et dans ses voyages maritimes. Pendant dix ans il vit dans la retraite, et son nom, qui vient d’acquérir une immense renommée comme navigateur, ne figure plus parmi les officiers supérieurs pourvus d’emplois actifs

dans l’armée de terre ou de mer. Du reste, quand on connaît Bougainville, on se figure aisément que ce repos chez lui n’était pas de l’oisiveté. Et ce fut pendant les premières années après son retour qu’il écrivit la relation de son voyage, dont la première édition parut en 1774, in-4°; la seconde, publiée en deux volumes in-8°, parut l’année suivante. Une correspondance active, des recherches et des travaux scientifiques ne cessèrent d’occuper ses loisirs.

Ce fut aussi vers ce temps qu’il songea à se marier. Il avait perdu son frère en 1763; son oncle était mort pendant son voyage autour du monde ; il ne lui restait plus de proche parent sur qui il pût reporter son affection ; il résolut de se créer une nouvelle famille, et, dans ce but, il épousa Mlie de Montendre, d’une naissance distinguée, et qui passait pour une des plus belles et des plus aimables personnes de son temps.

Pendant les dernières et tristes années du règne de Louis XV, Bougainville vécut de plus en plus dans la retraite, cherchant dans l’étude et dans la vie de famille une distraction à l’indignation et à la douleur que lui causait l’état de honte et d’affaissement dans lequel était tombé le gouvernement de la France. Aussi, avec quel transport de joie il salua, au 10 mai 1774, l’aurore d’un nouveau règne, et l’avénement d’un prince qui ramenait avec lui la vertu sur le trône ! Cependant il laissa la foule des ambitieux et des courtisans solliciter les faveurs du jeune roi ; il continua de se tenir à l’écart, résolu de n’offrir ses services que quand le moment serait venu de le faire d’une manière utile pour son pays. *

Dans sa retraite, Bougainville suivait avec le plus vif intérêt l’agitation qui régnait en ce moment dans les colonies anglaises de l’Amérique du Nord, et qui tendait à opérer leur séparation complète de la métropole. Le dissentiment entre ces colonies et la mère patrie avait commencé immédiatement après la paix de 1763, qui avait définitive-

ment cédé le Canada à l’Angleterre. Dans cette guerre, dont nous avons raconté les principaux événements, les Anglo -Américains avaient énergiquement combattu et fait de grands sacrifices en hommes et en argent. Ils avaient acquis des connaissances dans l’art militaire et pris confiance dans leurs propres forces. Des idées d’indépendance commencèrent à germer dans le sein de ces colonies, et elles n’obéirent plus qu’avec répugnance aux restrictions qu’il plaisait au parlement anglais d’imposer à leur commerce. Dès 1764, une Déclaration des droits de l'homme fut formulée dans la Nouvelle- Angleterre, et plusieurs provinces résistèrent aux nouveaux impôts que l’Angleterre voulait établir. Des troubles eurent lieu en 1767, en 1770, en 1774. En 1775, les hostilités éclatèrent ouvertement; vingt mille Américains assiégèrent le général Gage dans Boston ; tous les comtés ou provinces se soulevèrent, et Washington fut nommé généralissime des troupes américaines. Enfin les Américains, ayant appris que la Grande-Bretagne envoyait des troupes étrangères pour les soumettre, et qu’elle interceptait leur commerce et s’emparait de leurs navires, repoussèrent tout esprit de conciliation , et le 4 juillet 1776, date mémorable, le congrès rassemblé à Philadelphie proclama la Déclaration d’indépendance des États-Unis d’Amérique , rédigée par Franklin, Jefferson, John Adams, etc.

Il fallut alors vaincre ou périr. La guerre se fit avec une violence sans égale, comme cela arrive toujours dans les guerres civiles. Les succès furent longtemps balancés, et il est douteux que les Américains, réduits à leurs propres forces, eussent triomphé de leurs puissants ennemis; mais ils implorèrent l’assistance de l’ancienne rivale de l’Angleterre, de la France ; et celle-ci, en apportant son épée dans la balance, la fit pencher en faveur de ses nouveaux alliés.

Le 6 février 4778, le gouvernement français reconnut

l’indépendance des États-Unis d’Amérique, et signa un traité de commerce et d’alliance avec eux.

En apprenant la conclusion d’un pareil traité, l’Angleterre, comme on s’y attendait, déclara la guerre à la France. Les hostilités commencèrent aussitôt sur mer. La marine française se releva dans cette guerre des échecs qu’elle avait subis dans la malheureuse guerre de Sept ans. Les d’Orvilliers, les d’Estaing, les Lamotte-Piquet, les Bougainville, soutinrent dignement l’honneur du pavillon français. Il ne saurait entrer dans notre cadre de raconter ici les expéditions de notre marine dans les diverses mers du globe pendant la guerre de l’indépendance américaine ; nous nous bornerons à parler des principales actions auxquelles prit part le héros de cette histoire.

Dès que la guerre fut déclarée, Bougainville reprit du service dans l’armée navale. Il reçut le commandement d’un vaisseau de ligne dans la flotte de M. d’Orvilliers, et se trouva à l’affaire du 27 juillet 1778, où les habiles manœuvres de l’amiral français forcèrent l’amiral anglais à se réfugier honteusement à Plymouth. Il prit part, l’année suivante, à la démonstration que la même flotte fit sur les côtes d’Angleterre, et qui jeta un instant la terreur sur le littoral britannique, où l’on craignait une descente des Français.

A la suite de cette campagne, Bougainville fut nommé chef d’escadre (contre-amiral), et c’est en cette qualité qu’il fit partie de la flotte envoyée de Brest à la Martinique, escortant un grand convoi, et si bien outillée qu’elle put faire le voyage en trente-six jours. Cette flotte était composée de vingt et un vaisseaux de ligne, commandés par le comte de Grasse, lieutenant général, vice-amiral. L’avant-garde était sous les ordres de Bougainville, qui avait arboré son pavillon sur le vaisseau l’Auguste. L’amiral anglais Hood essaya en vain, avec dix- huit vaisseaux, de fermer la baie de Fort-Royal à la flotte fran-

çaise. Bougainville, qui marchait en tête, attaqua vivement le vaisseau de l’amiral Hood; celui-ci, après s’être défendu vaillamment, échappa, grâce à l’habileté de ses manœuvres, et se retira vers l’île d’Antigoa. Pendant ce temps-là, Grasse introduisit son convoi dans la baie, et renforça son escadre de quatre vaisseaux qui étaient bloqués dans cette rade (28-29 avril 1781).

La flotte française, laissant aller Hood, vint faire une fausse attaque sur Sainte-Lucie ; pendant ce temps Bougainville, avec son escadrille, avait jeté un corps de troupes françaises sur Tabago, la plus méridionale des îles sous le Vent. Quelques jours après, toute la flotte se porta du même côté avec de nouvelles troupes de débarquement. La garnison anglaise de Tabago capitula le 2 juin, sans que la flotte anglaise eût pu lui porter secours.

Au commencement de juillet, l’amiral de Grasse fit voile delà Martinique pour le Cap-Français de Saint-Domingue, y prit trois mille soldats de débarquement, franchit avec bonheur le double canal de Bahama, où s’engageaient rarement les flottes, et alla mouiller le 30 août à l’entrée de la Chesapeak, cette baie immense qui s’enfonce de quatre-vingts lieues au cœur des États-Unis. La flotte ferma cette baie, bloqua la rivière James, et débarqua trois mille Français qui se réunirent à l’armée de la Fayette.

Le 5 septembre, on signala une flotte anglaise : c’était l’escadre de New-York, sous l’amiral Graves, renforcée d’une partie de la flotte des Antilles aux ordres de Hood. De Grasse, sans attendre un bon nombre de ses matelots occupés à débarquer les soldats, alla au-devant des Anglais avec vingt-quatre vaisseaux de ligne contre vingt. L’amiral Graves, reconnaissant la force des Français, profita de l’avantage du vent pour éviter une action générale ; mais son avant-garde, commandée par Hood, ne put éviter l’avantgarde française, « que conduisait l’illustre navigateur Bougainville, et en fut fort maltraitée. » Un des vaisseaux an-

glais,près de couler, dut être abandonné de son équipage ; quatre autres furent à peu près désemparés. La nuit permit à Graves de se rallier et de se réparer. Il n’essaya pas de renouveler le combat , et reprit la haute mer, tandis que de Grasse retournait à son blocus, enlevant sur son chemin deux frégates anglaises qui tentaient de pénétrer dans la rivière d’York. De Grasse trouva, à la hauteur du cap Henry, à l’entrée de la baie de Chesapeak, l’escadre française de Rhode-ïsland que le comte de Barras venait mettre sous ses ordres. De Grasse eut alors trente -huit vaisseaux de ligne sous son pavillon, force qui interdisait à l’ennemi toute espérance d’un secours maritime (1).

Pendant son séjour dans la baie de Chesapeak, la flotte débarqua de l’artillerie de siège et des munitions, et facilita le transport des troupes des armées de Rochambeau et de Washington, qui assiégeaient Yorktown et Glocester, sur les deux bords de la large rivière d’York, où s’était retiré lord Cornwallis, général en chef de l’armée anglaise. La tranchée fut ouverte devant Yorktown, dans la nuit du 6 au 7 octobre; la nuit du 14, deux colonnes, l’une d’infanterie légère américaine, conduite par la Fayette, l’autre de grenadiers et de chasseurs français, aux ordres du maréchal de camp de Viomesnil, enlevèrent à la baïonnette deux redoutes qui couvraient la gauche des lignes ennemies. La prise de ces redoutes rendait on ne peut plus critique la position de lord Cornwallis, qui ne pouvait plus espérer de secours par mer, puisque le seul point par où il eût pu en recevoir était occupé par la flotte de l’amiral de Grasse. Le 19, il capitula pour Yorktown, Glocester et la flottille, et se rendit prisonnier de guerre avec sept mille soldats et mille matelots; deux cent quatorze canons et une trentaine de bâtiments tombèrent au pouvoir des vainqueurs. Un vaisseau de cinquante et

(I) Heni’i Martin, Histoire de France, t. XIX, p. 531.

BOUGAINV1LLF.

plusieurs autres navires avaient été brûlés. La flotte anglaise, renforcée jusqu’au nombre de vingt-sept vaisseaux, ne reparut, le 27 octobre, devant le cap Henry que pour recevoir la nouvelle de ce désastre, et fut trop heureuse elle-même d’échapper à de Grasse.

Cet événement assurait désormais l’indépendance des États-Unis. Un long cri de joie retentit dans toute l’Amérique; après Dieu, ce fut la Fi’ance que tout un peuple salua comme l’auteur de sa délivrance.

Washington et la Fayette eussent voulu compléter la victoire en retenant près d’eux l’amiral de Grasse , pour les aider à chasser les Anglais de la Caroline du Sud et de la Géorgie. De Grasse ne crut pas pouvoir prolonger sa coopération et retourna aux Antilles. Il commença ses opérations par une tentative sur la Barbade, que les vents contraires firent échouer ; puis il envoya Bougainville débarquer Bouillé avec six mille hommes sur l’île de Saint- Christophe (11 janvier 1782). La faible garnison anglaise abandonna la ville de la Basse-Terre, chef-lieu de l’ile, et les batteries de la côte, et se réfugia sur le morne fortifié de Brimstone-Hill, où les Français l’assiégèrent. La flotte anglaise de l’amiral Hood accourut de la Barbade au secours de Saint- Christophe. Elle n’avait que vingt-deux vaisseaux contre trente. De Grasse veut profiter de sa supériorité pour accabler l’ennemi. Il quitte la rade où il était embossé, et va aux Anglais. Ilood recule, attire l’amiral français au large; puis, par une manœuvre d’une grande habileté, il tourne la flotte française et va se porter dans cette même rade que de Grasse vient d’abandonner. De Grasse, furieux, tâche de réparer sa maladresse à force de témérité : il attaque deux fois Hood dans l’excellent poste que celui-ci lui a dérobé ; il est repoussé par deux fois, et la flotte anglaise débarque un corps de troupes qui s’efforce de secourir Brimstone-Hill. Par bonheur, le général des troupes de mer sait réparer la faute de l’amiral :

un petit détachement du corps de Bouillé bat les Anglais et les oblige à s’embarquer, et ce général, tout séparé qu’il est de la flotte, continue vigoureusement le siège et force la garnison de capituler sous les yeux de l’amiral Hood (13 février).

Hood, pris entre la flotte française et les batteries que Bouillé faisait dresser sur les hauteurs qui dominent la rade, était perdu sans une nouvelle faute de l’amiral français. De Grasse eut l’imprudence de quitter son mouillage pour aller chercher des vivres, au lieu d’y envoyer ses frégates. Hood, la nuit, coupa ses câbles et s’échappa. Quand de Grasse revint le lendemain à son mouillage, il était hors de vue.

L’amiral Hood, si habilement échappé à de Grasse, fut rejoint par une escadre amenée d’Europe par Rodney, et celui-ci, en prenant le commandement en chef, avait trente-huit vaisseaux de ligne sous son pavillon. Les Français, réunis aux Espagnols, devaient être encore très-supérieurs, et leur plan était d’aller attaquer la Jamaïque avec cinquante vaisseaux et de nombreuses troupes de débarquement rassemblées à la Martinique, à Saint-Domingue et à Cuba.

Il fallait, avant tout, opérer sur les côtes de Saint- Domingue la jonction entre la flotte française et la flotte espagnole. Jusque-là l’intérêt capital des Français était d’éviter la bataille, comme l’intérêt des Anglais était de la livrer. De Grasse mit à la voile du Fort-Royal de la Martinique le 8 avril, avec trente et un vaisseaux de ligne, deux de cinquante canons et un convoi de cinquante voiles. Bougainville commandait toujours l’avant-garde ou la première escadre; Yaudreuil, le fils de l’ancien gouverneur du Canada, avait sous ses ordres la troisième escadre ou l’arrière-garde; le corps de bataille était directement commandé par l’amiral de Grasse, qui avait arboré son pavillon sur la Ville de Paris, vaisseau de cent dix canons.

Bougainville montait l'Auguste , et Vaudreuil le Triomphant , chacun de quatre-vingts canons.

De Grasse se dirigea vers le canal qui sépare la Dominique de la Guadeloupe, pour débouquer au vent des îles. Rodney, qui l’observait de Sainte-Lucie, se met à sa poursuite. Les Français s’éloignent, favorisés par une brise dont l’avant-garde anglaise seule peut profiter contre eux. De Grasse ne résiste pas à la tentation d’atteindre cette avant-garde, et de prendre sa revanche sur Hood qui la commandait. La division de Hood est, en effet, assez maltraitée, mais non point accablée, et, lorsque le centre anglais parvint à lui porter secours, de Grasse se décide à éviter un engagement général. Il y réussit (9 avril). Rodney emploie la nuit à se rallier et à se réparer. De Grasse fait filer son convoi sous l’escorte des deux vaisseaux de cinquante, et poursuit sa route , laissant à la Guadeloupe deux vaisseaux de soixante-quatre, séparés ou obligés de relâcher par accidents de mer. Le 11 avril, on est presque hors de la vue des ennemis ; rien ne paraissait alors pouvoir contrarier sa jonction avec les Espagnols, lorsque dans la nuit du 10 au 11 un de ses vaisseaux, le Zélé, de soixantequatorze, se trouve endommagé par un maladroit abordage, s’attarde et ne peut plus suivre l’armée. Au lieu de le faire relâchera une des îles françaises, dont on était fort près, ou même de le brûler après avoir fait recueillir l’équipage par ses frégates, l’amiral eut l’inconcevable imprudence de virer de bord et de se porter à son secours avec toute sa flotte. Rodney sut mettre à profit cette faute inconcevable, et avec ses trente-huit vaisseaux il attaqua vigoureusement la flotte française, qui n’en avait plus que vingt-huit.

Le 12 avril (journée fatale pour notre marine), à sept heures du matin , le feu fut engagé sur toute la ligne. Les Français montrèrent un inébranlable courage, et, jusque vers midi, soutinrent la lutte sans désavantage marqué.

Rodney parvint enfin, par la supériorité de ses manœuvres, à couper leur ligne et à gagner le vent. Dès lors le désordre fut sans remède : chaque vaisseau français n’eut plus qu’à se défendre en désespéré au poste où l’avaient jeté les hasards du combat et de la mer. Encore plusieurs vaisseaux de l’escadre de Bougainville, tombés sous lèvent, se trouvèrent-ils à peu près dans l’impossibilité de prendre part aux efforts désespérés de leurs compagnons d’armes. Il en fut de même de l’escadre de Vaudreuil. Le nombre devait l’emporter. Trois vaisseaux de soixante-quatorze et un de soixante- quatre sont pris, après avoir perdu presque tous leurs officiers et une grande partie de leurs équipages. Bougainville sauve un cinquième navire près de succomber; mais personne, malgré de généreux efforts, ne peut secourir efficacement de Grasse, qui, monté sur son magnifique vaisseau la Ville de Paris, lutte jusqu’au soir avec furie contre quatre vaisseaux anglais qui l’écrasent, de leurs feux combinés. Enfin, à six heures du soir, un cinquième adversaire vient achever l’amiral français : c’était l’amiral Hood. L’imprudent et infortuné de Grasse amène enfin son pavillon. Il combattait depuis près de douze heures, et n’avait plus sur le pont de son vaisseau que trois hommes sans blessures; il avait le malheur d’être un des trois. Il s’était montré, dans cette fatale campagne, le plus brave des soldats et le plus incapable des chefs (1).

La nuit mit fin à la bataille. Le gros de la flotte, rallié par Bougainville et Vaudreuil, gagna la haute mer, puis Saint-Domingue, sans être inquiété par la flotte anglaise, qui avait elle-même beaucoup souffert et avait besoin de se remettre en ordre et de se réparer.

Les deux vaisseaux de soixante-quatre qui avaient relâché à la Guadeloupe, ayant repris la mer sans avoir des

(1) Henri Martin, Histoire de France, t. XIX, p. 344 et 345.

nouvelles du combat, tombèrent dans l’escadre de Hood et portèrent à sept le nombre de nos vaisseaux perdus dans cette fatale journée. D’ailleurs les trophées de leur triomphe ne profitèrent guère aux Anglais. Un des vaisseaux capturés, le César, sauta dans la nuit qui suivit la bataille, avec son équipage et les Anglais qui l’occupaient. Le vaisseau amiral la Ville de Paris, avait été si maltraité pendant le combat, qu’il coula, ainsi qu’un autre navire capturé, dans le trajet des Antilles en Angleterre. Un quatrième, moins endommagé, et que les Anglais avaient armé et dénationalisé, fut coulé par deux frégates françaises ; un cinquième périt par un coup de mer. Il ne resta guère aux vainqueurs de trophée que l’amiral captif, qu’ils expédièrent à Londres, où les Anglais, rendant hommage à sa bravoure, l’accueillirent avec la plus grande distinction .

Cette victoire, quelque décisive qu’elle fût, n’eut d’autre effet que de consoler un peu l’amour-propre anglais si rudement froissé dans les campagnes précédentes ; mais elle n’exerça aucune influence sur le résultat des événements. Les États-Unis étaient décidément perdus pour l’Angleterre. La guerre ne s’y faisait plus que d’une manière languissante, et les Anglais ne combattaient plus que pour obtenir les meilleures conditions de paix qu’il serait possible ; car déjà on commençait à négocier entre les puissances belligérantes. Les préliminaires de paix furent signés le 10 janvier 1783, et les traités définitifs, le 3 septembre suivant. Cette paix réparait en partie les calamités de celle de 1763.

La paix ramena Bougainville dans sa patrie; on lui donna le titre de maréchal de camp, avec l’offre d’un commandement dans l’armée de terre. Mais le goût des expéditions maritimes l’emportait chez lui sur celui de la stratégie et des manœuvres d’infanterie ou de cavalerie. De même qu’âpres la paix de 1763 il avait voulu utiliser ses loisirs dans un voyage de découvertes, maintenant il

rêvait un voyage au pôle nord, et il se mit sérieusement à tracer le plan de cette longue et périlleuse entreprise. Lorsque tous ses préparatifs furent terminés, il adressa un mémoire sur ce sujet au ministre de la marine. Le comte de Brienne venait d’être appelé à ce ministère. Il fit venir Bougainville, l’entretint de son projet, lui objecta qu’il n’y avait pas de fonds pour l’exécution d’une pareille entreprise, et lui en parla dans des termes qui pouvaient donner à croire qu’il regardait ce voyage, sollicité par Bougainville, comme le caprice d’un marin curieux de nouvelles aventures. Bougainville, indigné du ton dédaigneux du ministre, lui répondit : « Pensez-vous donc, Monsieur, que ceci soit pour moi une abbaye? »

Le voyage n’eut pas lieu; Bougainville s’en consola en se livrant à l’étude et à l’éducation de ses enfants.

Cependant la Société royale de Londres, avec laquelle Bougainville avait renoué ses relations dep uis le rétablissement de la paix, ayant entendu parier de ce projet auquel Bougainville avait été forcé de renoncer, lui fit demander le travail qu’il avait préparé pour ce voyage, dans lequel l’astronome Cassini devait l’accompagner ; il l’envoya à cette société. Il avait déterminé deux routes, indiquées sur son plan par route A et route B, et donnait la préférence à la dernière. Le capitaine Phipps, appelé ensuite lord Mulgrave, qui entreprit le voyage, suivit la première et ne put aller au delà du 80e degré.

Tandis que Bougainville se livrait à ces travaux scientifiques, la révolution éclatait et bientôt menaçait de détruire l’ancienne société de fond en comble. En 1790, l’armée navale de Brest, commandée par M. d’Albert de Bions, se révolta contre ses chefs. Personne ne parut plus propre que Bougainville à calmer le trouble qui s’était manifesté; il fut, en conséquence, nommé au commandement général de cette armée. Mais, dans ces temps de délire, les hommes, égarés par les passions, n’étaient plus

capables de se rendre à la voix qui les rappelait à leurs devoirs. Bougainville ne put les faire rentrer dans l’ordre. Alors, jugeant qu’il ne pouvait plus être utile dans la carrière qu’il avait si honorablement parcourue pendant quarante ans, il quitta le service pour ne plus s’occuper que de sciences.

Après la retraite du ministre de la marine, de Fleurieu, Louis XVI offrit ce ministère -à Bougainville ; mais celui-ci le refusa, tout en manifestant le plus vif attachement à ce prince infortuné ; car si, au temps de la prospérité, on ne l’avait jamais vu à la cour solliciter les faveurs du maître, au temps de la disgrâce, il se montra le fidèle courtisan du malheur. Du 20juin au 10 août, il resta constamment parmi les défenseurs dévoués de la personne de Louis XVI. Après la chute du trône, il se retira de nouveau dans la solitude, cherchant dans l’obscurité et l’étude un adoucissement à la douleur que lui causaient les maux qui affligeaient la patrie ; mais il ne put échapper à la fureur des démagogues de l’époque : il fut arrêté comme suspect, jeté dans les prisons, d’où il ne serait sorti que pour monter sur l’échafaud, si le 9 thermidor et la chute de Robespierre n’étaient venus le rendre à la liberté.

En 1796, il fut élu membre de l’Institut, dans la section de géographie, et bientôt après il fut nommé membre du bureau des longitudes; il n’a pas cessé de participer aux travaux de ces deux sociétés savantes, et y a toujours joui de la considération que mérite le savoir, quand il est réuni à de grands services rendus à la patrie. Il a fourni à l’ancien recueil de l’Institut, section des sciences morales et politiques, les deux mémoires suivants : 1° Essai historique sur les navigations anciennes et modernes dans les hautes latitudes septentrionales ; 2° Notice historique sur les sauvages de V Amérique septentrionale (Académie des sciences morales et politiques, t. III).

Dès la création du sénat conservateur, il y fut placé par

Napoléon Ier. Il se faisait encore remarquer, au milieu des hommes de tous les âges, par sa gaieté et cet enjouement qui ne l’a jamais abandonné. Sa santé robuste avait résisté aux plus rudes épreuves. Il conserva les facultés de son esprit et sa bonne humeur jusqu’au dernier moment. Après dix jours d’une maladie, violente, il mourut le 31 août 1811, dans sa quatre-vingt-decpaème année.

Il a laissé deux fils, dont . l’un." est devenu contre-amiral et l’autre colonel d'infanterie.*

TABLE

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