CAPITAINE DE VAISSEAU, CHEF DE L’EXPÉDITION , G. DE
Nerville, capitaine d’infanterie, et P. d’Arbou-
LIN, ADMINISTRATEUR GÉNÉRAL DES POSTES DE FRANCE : CONSTRUCTION D’UN FORT ET D’UN OBÉLISQUE DÉCORÉ D’UN MÉDAILLON DE SA MAJESTÉ LOUIS XV, SUR LES PLANS D’A. L’HuiLLIER, INGÉN.-GÉOGR. DES CAMPS ET ARMÉES, servant dans l’expédition ; sous le ministère d’É. DE CllOISEUL, DUC DE STAINVILLE, EN FÉVRIER 1764.
Avec ces mots pour exergue : Conamur tenues grandia.
Le 5 avril , Bougainville prit solennellement possession des îles au nom du roi de France, et le 8 il mit à la voile pour l’Europe, annonçant son prompt retour à la colonie. En effet, le 6 octobre suivant, il repartait de Saint-Malo sur l’Aigle, et, le Sjanvier 1765, il arrivait aux Malouines . « J’y goûtai, dit-il, la satisfaction inexprimable devoir que mes colons avaient joui d’une santé parfaite, et qu’ils étaient dans le meilleur état... L’hiver n’avait point été rude (on sait que dans l’hémisphère austral cette saison a lieu pendant l’été de notre hémisphère, c’est-à-dire du 21 juin au 22 septembre); il y avait eu fort peu de neige et point de glace. La chasse et la pêche s’étaient toujours faites avec le plus grand succès... Je me hâtai de débarquer les habitants nouveaux et les provisions de toute espèce destinées à la colonie, de faire de l’eau et du lest. » Le 2 février, il mit à la voile pour aller chercher dans le détroit de Magellan des bois assortis, dont les îles Malouines manquent absolument. Le 29 mars suivant, il était de retour avec un chargement complet de bois de construction, et de plus de dix mille plants d’arbres de différents âges, destinés à des essais de plantations dans les îles Malouines. Il quitta la colonie le 27 avril suivant : elle comptait alors quatre-vingts personnes, en y comprenant un état-major à la solde du roi.
Tandis que Bougainville se félicitait du succès de son entreprise, et voyait avec bonheur prospérer sa petite colonie, les Anglais se montrèrent jaloux de ce faible établissement, comme s’il eût porté ombrage à leur énorme puissance coloniale et maritime. Au mois de janvier 1765, le commodore Byron abordait les îles Malouines dans un port que les Français avaient nommé 'port de la Croisade, et qui était situé du côté opposé à celui où ils avaient fondé leur établissement. Le commodore le nomma port d'Egmont, en prit possession ainsi que de toutes les îles pour la couronne d’Angleterre, sans
toutefois y laisser aucun habitant; mais, dès le mois de janvier 1766, une petite colonie vint s’établir dans le port d’Egmont, sous la conduite du capitaine Macbride , commandant la frégate le Jason. Celui-ci annonça aux autorités françaises établies dans l’île que les îles Falkland appartenaient au roi d’Angleterre, et qu’il était résolu de maintenir, même par la force, les droits de Sa Majesté Britannique.
En apprenant cette nouvelle, Bougainville éprouva un cruel désappointement : le gouvernement français ne fut pas moins contrarié; mais comment se tirer de ce mauvais pas? Si l’on se plaignait , par voie diplomatique, au cabinet de Londres, le ministère anglais se garderait bien de désavouer ses marins, qui probablement n’avaient agi que par ses ordres ; si l’on voulait employer la force pour résister, ce serait un sûr moyen d’amener l’anéantissement de la colonie naissante, et peut-être une guerre avec l’Angleterre, au lendemain d’une paix déjà si chèrement achetée ; d’un autre côté, si l’on cédait à la première sommation, quelle honte pour la France, et en même temps quelle perte pour les fondateurs de cette entreprise, qui y avaient mis une grande partie de leur fortune !
Sur ces entrefaites, l’Espagne intervint, prétendant que les îles Malouines faisaient partie intégrante de ses possessions coloniales de l’Amérique du Sud, et qu’aucune nation étrangère n’avait le droit d’y fonder des établissements sans sa permission, ni surtout d’en prendre la souveraineté. En conséquence, elle réclamait l’évacuation des lieux indûment occupés par les étrangers, ou la remise entre ses mains des établissements déjà fondés, moyennant une juste indemnité accordée aux particuliers qui en avaient fait les frais.
Le gouvernement français accepta avec empressement cette proposition ; l’Angleterre n’osa pas, pour un si faible intérêt, rompre avec l’Espagne. Bougainville, son oncle
et son cousin, furent largement indemnisés de leurs dépenses ; car on leur remboursa capital et intérêts sans marchander. Ainsi, l’affaire fut arrangée à la satisfaction générale; ce qui nous fait supposer, malgré le silence des historiens et des mémoires du temps, que cette réclamation inattendue de l’Espagne lui fut inspirée par le cabinet français..., qui sait? peut-être par Bougainville lui-même, pour éviter un conflit avec l’Angleterre.
L’indemnité offerte à Bougainville pouvait le dédommager amplement, au point de vue de ses intérêts matériels engagés dans cette entreprise ; mais, au point de vue de la gloire qu’il s’était promise comme fondateur d’une colonie nouvelle, cette indemnité était loin de le satisfaire. C’est alors qu’il conçut le projet d’illustrer son nom à la manière des Aasco de Gama, des Magellan , et de tant d’autres navigateurs devenus célèbres par des découvertes utiles à la fois aux sciences, au commerce et à la civilisation. Presque toutes les nations maritimes de l’Europe pouvaient se vanter, depuis le xvie siècle et même à la fin du xve, d’avoir donné naissance à quelquesuns de ces grands navigateurs. Plus de la moitié du xvme était écoulée, et la France ne comptait encore aucun nom célèbre par ses voyages de découvertes, et cependant plusieurs aventuriers français avaient fait le tour du globe ; mais aucun d’eux n’avait été guidé par le désir de servir la société tout entière. Bougainville résolut donc de relever sa patrie de l’état d’infériorité où elle était à cet égard. Son projet, présenté au roi, fut accueilli avec faveur. Il reçut, en conséquence, l’ordre d’aller remettre aux Espagnols l’établissement qu’il avait formé aux îles Malouines, et de se rendre ensuite aux Indes orientales, en traversant la mer du Sud entre les tropiques. On lui donna, pour cette expédition, le commandement de la frégate la Boudeuse, de vingt-six canons de douze, et delà flûte l'Étoile, chargée des vivres nécessaires pour une longue navigation .
La Boudeuse était un bâtiment neuf qui venait d’être construit et lancé à Nantes. Bougainville fit voile, le l5 novembre, de l’embouchure de la Loire pour la Plata, où l’Etoile devait le rejoindre; mais un coup de vent qu’il essuya le 17, et qui causa quelques avaries à sa frégate, le força de relâcher à Brest pour la réparer. Les détails des réparations et des changements qu’il fit subir à son bâtiment pendant cette relâche, montrent l’étendue des connaissances pratiques et théoriques qu’il avait acquises en peu de temps dans la science si difficile et si compliquée de la navigation, et suffisent pour réfuter l’opinion de ceux qui prétendent que l’on ne saurait devenir un bon officier de marine, si l’on n’a embrassé cette profession dès sa plus tendre jeunesse.
Le 5 décembre, il appareilla de Brest. Son état-major était composé de onze officiers, dont trois volontaires. Parmi ces derniers était le prince de Nassau-Sieghen, qui avait obtenu du roi la permissioh de faire cette campagne. L’équipage comptait deux cent trois personnes, matelots, officiers mariniers, mousses et domestiques. Il arriva au mois de janvier 1767 dans la rivière de la Plata, où il rallia deux frégates espagnoles portant les représentants du roi d’Espagne à qui il devait faire la remise des îles Malouines. Cette remise eut lieu avec une certaine solennité, le 1er avril 1767.
La première partie de sa mission une fois exécutée, après avoir attendu plus de deux mois la flûte l’Étoile, il se dirigea sur Bio-de-Janeiro, où il lui avait donné rendezvous. Là, il rejoignit sa conserve, et commença bientôt avec elle la seconde partie de son voyage, qui était la plus longue et la plus pénible. Il relâcha à Montevideo, dans la rivière de la Plata ; il s’y trouvait à l’époque où l'on expulsa les jésuites du Paraguay. Les détails qu’il donne sur cet événement, et sur le gouvernement des Missions, ne sont pas une des parties les moins intéressantes de son voyage.
En sortant de la rivière de la Plata, il fit route au sud, et entra dans le détroit de Magellan pour pénétrer dans le grand Océan ou mer du Sud. Il lutta avec son intrépidité ordinaire contre les périls de toute espèce qui le menacèrent dans ce passage dangereux, et ne parvint à les surmonter que par l’habileté qu’il montrait déjà dans un métier dont il faisait en quelque sorte l’apprentissage.
A sa sortie du détroit, il cingla au nord, reconnut les côtes du Chili, et il dirigea sa marche à l’ouest. Après une recherche inutile de la terre de Davis, il rencontra sur sa route, à près de mille lieues des côtes occidentales d’Amérique, un groupe d’îles basses qu’il nomma archipel Dangereux, et qu’on appelle aujourd’hui îles Pomotou, du nom que leur donnent les habitants; ce groupe, situé entre 17° et 19° et demi de lattiude sud, a une étendue en longitude d’environ sept degrés, ou de plus de deux cent quarante lieues. Il eut ensuite connaissance des îles de la Société, et signala le premier celles qui portent sur les cartes les plus récentes les noms suivants: Tehai, Lanciers, Heïou, Dawa-Hadi, Bird, Croker et Melville, et mouilla, le 6 avril 1768, à Taïti. Cette île, la Sagittaria de Quiros, avait été retrouvée l’année précédente par l’Anglais Wallis, qui la nomma Otahiti.
Malgré le court séjour que Bougainville fit sur cette terre, il donna sur ses productions et sur les mœurs de ses habitants des détails remplis de charme et de vérité.
Au moment où Bougainville allait quitter Taïti, un jeune insulaire, nommé Aotourou, témoigna le désir de l’accompagner et de venir en France avec lui. Bougainville y consentit volontiers, par plusieurs motifs . d’abord, il lui servirait d’interprète et en quelque sorte de répondant au milieu des îles innombrables parsemées sur ces mers inconnues, et dont presque tous les habitants avaient les mêmes mœurs et parlaient la même langue; puis, comme il annonçait beaucoup d’intelligence, il donnait
l’espoir de contribuer à la civilisation de ses compatriotes, et peut-être un jour à cimenter une alliance entre la France et ces contrées lointaines, « les plus belles de l’univers. » Nous verrons plus tard ce que devint le jeune Aotourou.
En quittant l’île de Taïti, Bougainville fit route à l’ouest et découvrit plusieurs des îles Hamoa, qu’il nommâmes des Navigateurs. Dans ce groupe, un des plus peuplés et des plus importants de l’Océanie, le type polynésien paraît développé au plus haut degré de perfection physique; mais l’assassinat de Delangle et de ses compagnons acquit , vingt années plus tard , une funeste célébrité à la férocité de ses habitants.
Bougainville traversa ensuite la partie septentrionale d’un autre archipel, que Quiros avait appelé, en 1606, Terres du Saint-Esprit. Croyant l’avoir vu le premier, parce que la navigation de Quiros était alors presque entièrement oubliée, il lui donna le nom de Grandes- Cyclades : ce sont les mêmes îles que Cook visita en entier pendant l’année 1774, et qu’il nomma Nouvelles-Hébrides.
La Nouvelle-Hollande, appelée aujourd’hui l’Australie, n’était pas encore bien connue à cette époque; sa côte orientale n’a été visitée avec soin qu’en 1770. Il se flattait, toutefois, d’y aborder en suivant le parallèle de 15 ou 16° de latitude sud. Il rencontra sur cette route un danger à fleur d’eau, et hors de vue de toute terre, qui est à environ cent vingt lieues du continent australien. Parvenu à l’éviter, il continua sa route à l’ouest, et eut connaissance, à quarante-cinq lieues plus loin, d’un autre récif très-étendu, au delà duquel on crut voir une terre dans un grand éloignement. Bougainville jugea que sa course pourrait être arrêtée s’il continuait à suivre la même direction: d’ailleurs le peu de vivres qui lui restaient ne lui permettait pas de s’engager dans un parage qui pouvait être très-périlleux, et d’où il aurait eu peut-être beaucoup de
peine à sortir. Il prit le parti sage de se diriger au nord, et de contourner la partie septentrionale de la Nouvelle- Guinée. Les terres inconnues qu’il nomma la Louisiade l’arrêtèrent dans cette nouvelle route. Heureusement que l’état de détresse où se trouvaient ses bâtiments l’empêcha une seconde fois de faire route à l’ouest; car il aurait trouvé la chaîne continue des récifs qui barrent le dangereux détroit de Torrès, situé entre la Nouvelle-Guinée et la Nouvelle-Hollande , et qui s’étendent encore à une distance prodigieuse le long de cette dernière terre, qu’ils cernent presque en entier. Plusieurs frégates anglaises s’y sont perdues depuis. Cook lui -même n’a pu pénétrer dans ce détroit que parce qu’il fut forcé de donner dans un passage très-resserré, qu’il découvrit au moment où son bâtiment allait se briser. Mais cette ouverture est à une grande distance au sud du parallèle où se trouvait Bougainville. Le navigateur français ne dut probablement son salut qu’à la persistance qu’il mit à éviter la route de l’ouest. Il fut obligé de lutter contre les vents de sud-est, qui sont constants dans cette partie du globe, et de louvoyer pour passer à l’est des terres de la Louisiade. Enfin, après une navigation de quinze jours, il parvint à la pointe la plus orientale, qu’il appela ajuste titre le Cap de la Délivrance.
Sa route fut ensuite continuée au nord; il passa dans le détroit qui sépare les îles Salomon d’une grande ile qu’il nomma Bougainville , ainsi que le détroit dont nous venons de parler : ces noms leur sont restés et figurent encore sur les cartes géographiques. Il longea ensuite les îles les plus septentrionales de ce grand archipel, qui n’avaient pas été vues depuis Mendana, et dont les naturels manifestèrent les dispositions les plus hostiles. Une relâche de quelques jours au port Praslin, de la Nouvelle- Irlande, lui donna le moyen de ravitailler un peu ses navires ; mais sur cette terre inculte et sauvage, il ne put
renouveler ses vivres : les habitants, sans doute effrayés de l’apparition des Européens, restèrent cachés. En quittant le port Pitislin, Bougainville se dirigea parallèlement à la côte nord de la Nouvelle-Guinée, et découvrit un grand nombre de petites îles auxquelles il donna des noms, entre autres l’ile Boudeuse, des Hermites, Commerson, des Anachorètes, etc. Enfin, après une navigation des plus pénibles, au moment où les vivres allaient manquer à ses équipages, parmi lesquels le scorbut faisait des ravages effrayants, il arriva dans l’archipel des Moluques, et vint relâcher au port de Gajeli, dans li’le Bourou, où les Hollandais avaient une station et un comptoir. Nous ne saurions résister au désir de reproduire ici quelques passages du récit de Bougainville, de son entrée et de son séjour à Cajeli.
« Ce ne fut pas sans d’excessifs mouvements de joie que nous découvrîmes, à ia pointe du jour, l’entrée du golfe de Gajeli. C’est où les Hollandais ont leur établissement ; c’était le terme où devaient finir nos plus grandes misères. Le scorbut avait fait parmi nous de cruels ravages depuis notre départ du port Praslin ; personne ne pouvait s’en dire entièrement exempt, et la moitié de nos équipages était hors d’état de faire aucun travail. Huit jours de plus passés à la mer eussent assurément coûté la vie à un grand nombre, et la santé à presque tous. Les vivres qui nous restaient étaient si pourris et d’une odeur si cadavéreuse, que les moments les plus durs de nos tristes journées étaient ceux où la cloche avertissait de prendre ces aliments dégoûtants et malsains. Combien cette situation embellissait encore à nos yeux le charmant aspect des côtes de Bourou ! Dès le milieu de la nuit, une odeur agréable, exhalée des plantes aromatiques dont les îles Moluques sont couvertes, s’était fait sentir plusieurs lieues en mer, et avait semblé l’avantcoureur qui nous annonçait la fin de nos maux. L’aspect
d’un bourg assez grand, situé au fond du golfe, celui de vaisseaux à l’ancre, la vue de bestiaux errants dans les prairies qui environnent le bourg, causèrent des transports que j’ai partagés, sans doute, et que je ne saurais dépeindre. »
Il lit aussitôt manœuvrer pour entrer dans ce port; mais à peine avait-il jeté l’ancre, qu’un obstacle inattendu vint causer à nos marins une cruelle déception, et leur faire éprouver pendant quelque temps le supplice de Tantale. Écoutons le récit de Bougainville.
« A peine avions-nous jeté l’ancre, que deux soldats hollandais, sans armes, dont l’un parlait français, vinrent à bord me demander, de la part du résident du comptoir, quels motifs nous attiraient dans ce port, lorsque nous ne devions pas ignorer que l’entrée n’en était permise qu’aux seuls vaisseaux de la compagnie hollandaise. Je renvoyai avec eux un officier pour déclarer au résident que la nécessité de prendre des vivres nous forçait à entrer dans le premier port que nous avions rencontré, sans nous permettre d’avoir égard aux traités qui interdisaient aux navires étrangers la relâche dans les ports des Moluques, et que nous sortirions aussitôt qu’il nous aurait fourni les secours dont nous avions un besoin indispensable. Les deux soldats revinrent peu de temps après pour me communiquer un ordre signé du gouverneur d’Amboine, duquel le résident de Bourou dépend directement, par lequel il est expressément défendu à celui-ci de recevoir dans son port aucun vaisseau étranger. Le résident me priait en même temps de lui donner par écrit une déclaration des motifs de ma relâche, afin qu’elle pût justifier aux yeux de son supérieur, auquel il l’enverrait, la conduite qu’il était obligé de tenir en nous recevant ici. Sa demande était juste, et j’y satisfis en lui donnant une déposition signée, dans laquelle je déclarais qu’étant parti des îles Malouines, et Voulant aller dans l’Inde en passant
par la mer du Sud, la mousson (1) contraire et le défaut de vivres nous avaient empêchés de gagner les îles Philippines, et forcés de venir chercher au premier port des Moluques des secours indispensables, secours que je le sommais de me donner en vertu du titre le plus respectable, l’humanité.
« Dès ce moment il n’y eut plus de difficulté ; le résident, en règle vis-à-vis de sa compagnie, fit contre fortune bon cœur, et il nous offrit ce qu’il avait d’un air aussi libre que s’il eût été maître chez lui. Vers les cinq heures je descendis à terre avec plusieurs officiers pour lui faire une visite. Malgré le trouble que devait lui causer notre arrivée, il nous reçut à merveille. Il nous offrit même à souper, et certes nous l’acceptâmes. Le spectacle du plaisir et de l’avidité avec lesquels nous le dévorions, lui prouva mieux que nos paroles que ce n’était pas sans raison que nous criions la faim. Tous les Hollandais en étaient en extase ; ils n’osaient manger, dans la crainte de nous faire tort. Il faut avoir été marin et réduit aux extrémités que nous éprouvions depuis plusieurs, mois, pour se faire un e idée de la sensation que produit la vue de salades et d’un bon souper sur des gens en pareil état. Ce souper fut pour moi un des plus délicieux instants de mes jours, d’autant que j’avais envoyé à bord des vaisseaux de quoi y faire souper tout le monde aussi bien que nous. »
Après six jours de relâche dans ce port, pendant lesquels on embarqua des provisions fraîches de toutes sortes et d’une excellente qualité, les navires remirent à la voile et se rendirent à Batavia, où ils séjournèrent quelque temps. De là Bougainville se dirigea sur l’ile de France, puis revint en Europe par le cap de Bonne-Espérance, l’ile Sainte-Hélène et l’Ascension, et il arriva à Saint-
(I) On nomme mousson un vent réglé, périodique, de la mer des Indes, qui souffle six mois du même côté et les six autres mois du côté opposé.
Malo le 16 mars 1769, après un voyage qui avait duré vingt-huit mois. Malgré les fatigues, les privations et les maladies qu’avait éprouvées son équipage pendant une si longue navigation, il n’avait perdu que sept hommes sur deux cent quatorze qui s’étaient embarqués. Sa conserve l’Étoile, qui rentra en France un mois après la Boudeuse , sur cent vingt hommes d’équipage, n’en avait perdu que deux de maladie.
Ainsi Bougainville eut l’honneur d’être le premier capitaine français qui eût fait le tour du monde ; mais ce qui lui assure un tout autre titre à l’immortalité, c’est d’avoir signalé à la géographie plusieurs terres entièrement inconnues avant lui, et dont quelques-unes forment des archipels importants.
Bougainville publia, deux ans après son retour, une relation de son voyage, sous ce titre : Voyage autour du monde sur la frégate du roi la Boudeuse et la flûte l’Étoile. Cette relation, écrite d’un style animé, gracieux et plein de mouvement, compléta le succès de cette expédition. Elle fut presque immédiatement traduite en anglais et en allemand. Une des particularités de ce récit, c’est que le caractère de l’auteur s’y trouve peint au naturel; on y reconnaît le marin intrépide qui ne s’étonne d’aucun danger, et s’est presque fait un jeu de les surmonter. Partout on remarque la même bonté et le même enjouement qui lui ont fait des amis de tous ceux qui ont vécu avec lui. Il avait toujours su maintenir ses équipages dans la joie, au milieu des plus grands périls et des plus grandes privations. On trouvait aussi un charme dans les détails neufs, précis, curieux, que Bougainville rapportait des pays qu’il avait visités, et dans la manière claire dont il les présentait, avec l’accent de la vérité et un style simple et gracieux. En le lisant, on est à chaque instant frappé du tact particulier qu’il avait pour l’observation. Dès qu’il arrive dans un pays, il l’envisage sous
tous les aspects : le climat , le sol , ses productions, ses habitants, le caractère de la société , tout est peint avec tant de vérité, en traits si saillants, qu’on s’en fait sur-lechamp une représentation vivante. Les cartes qui accompagnent sa relation, et qu’il a dressées pendant son voyage, n’ont pas, il est vrai, la perfection de celles qui ont été faites depuis ; elles méritent cependant de grands éloges, parce qu’elles sont ce qu’il était possible de faire de mieux avec les moyens qu’il avait à sa disposition. On ne doit pas oublier que l’usage d’une foule d’instruments de précision, et entre autres des montres marines, n’avait pas encore été introduit, et que par conséquent il n’avait aucun moyen d’observer la longitude en pleine mer. Le contre - amiral d’Entrecasteaux a visité plusieurs lieux dont Bougainville avait levé les cartes, et il rend souvent hommage à l’exactitude des positions en latitude fixées par lui, et à la justesse de ses remarques.
Cette campagne, qui le place au rang des premiers navigateurs, ne fait pas moins d’honneur à son humanité. Nous avons vu déjà que les soins qu’il prit de ses équipages prévinrent les maladies contagieuses. Dans ses communications avec les sauvages , il parvint facilement à se concilier leur amitié, et il usa des plus grands ménagements lorsqu’il s’agit de réprimer les excès. On peut en juger par le trait suivant : « En visitant les côtes de la Nouvelle-Guinée, quelques pirogues s’avancèrent auprès de la Boudeuse ; on fit quelques présents aux hommes qui les montaient; ceux-ci, après les avoir reçus , : firent signe qu’ils allaient chercher des noix de coco ; on leur répondit dans le même langage qu’on les recevrait avec plaisir. Ils s’éloignèrent aussitôt; mais, dit Bougainville, .à peine furent-ils à vingt pas, qu’un de ces hommes perfides tira sur nous une flèche qui heureusement m’atteignit personne. Ils fuirent ensuite à force de rames : nous étions trop forts pour les punir. »
Trente ans après son départ de l’ile Bourou, les Français de l’expédition de l’amiral d’Entrecasteaux y virent deux vieillards qui l’avaient connu, et qui ne purent s’empêcher de verser des larmes d’attendrissement lorsqu’ils entendirent prononcer son nom. C’est cette affection qu’il inspirait aux sauvages qui détermina un des insulaires de Taïti à l’accompagner en France. Voici comment Bougainville raconte l’embarquement du jeune Aotourou :
« Dès l’aube du jour, lorsqu’ils (les Taïtiens) s’aperçurent que nous mettions à la voile , Ereti (un des chefs de l’ile) avait sauté seul dans la première pirogue qu’il avait trouvée sur le rivage, et s’était rendu à bord. En y arrivant, il nous embrassa tous; il nous tenait quelques instants entre ses bras, versant des larmes et paraissant très-affecté de notre départ. Peu de temps après, la grande pirogue vint à bord chargée de rafraîchissements de toute espèce; ses femmes étaient dedans, et avec elles ce même insulaire qui le premier jour de notre atterrage était venu s’établir à bord de l'Étoile. Ereti fut le prendre par la main et il me le présenta, en me faisant entendre que cet homme, dont le nom est Aotourou, voulait nous suivre, et me priant d’y consentir. 11 le présenta ensuite à tous les officiers, chacun en particulier, disant que c’était son ami qu’il confiait à ses amis, et il nous le recommanda avec les plus grandes marques d’intérêt. On fit encore à Ereti des présents de toute espèce ; après quoi il prit congé de nous et fut rejoindre ses femmes, lesquelles ne cessèrent de pleurer tout le temps que la pirogue fut le long du bord. Il y avait aussi dedans une jeune et jolie fille que l’insulaire qui venait avec nous fut embrasser. Il lui donna trois perles qu’il avait à ses oreilles, et malgré les larmes de cette jeune fille, son épouse ou sa fiancée, il s’arracha de ses bras et remonta dans le vaisseau. Nous quittâmes ainsi ce bon peuple, et je ne fus pas moins surpris du chagrin que leur causait notre départ
que je l’avais été de leur confiance affectueuse à notre arrivée. »
Bougainville emmena le jeune insulaire à Paris, où il resta onze mois . Il devint pendant ce temps un objet de curiosité bienveillante de la part des uns, indiscrète ou futile de la part des autres. Parmi le grand nombre de personnes qui ont désiré le voir, il remarquait facilement ceux qui lui voulaient du bien, et son cœur reconnaissant ne les oubliait pas ; car la reconnaissance et l’affection étaient un besoin de son cœur. Il aimait Bougainville avec une tendresse toute filiale, et, pour lui prouver son attachement, il voulut changer son nom pour le sien, et il se fit appeler Poutavery, seule manière dont il pouvait prononcer le nom de Bougainville.
Au mois de mars 1770, Àotourou ou Poutavery partit pour l’île de France, dont le gouverneur et l’intendant devaient, d’après les ordres du ministre , le renvoyer à Taïti sur un navire armé, partie aux frais de l’État, partie aux frais de Bougainville. Il arriva en très-bonne santé à l’île de France, au mois d’octobre suivant. Après un séjour de quelques mois dans cette île, M. Poivre, l’intendant, le fit embarquer sur un navire chargé de présents pour sa famille et pour les chefs taïtiens, et, en outre, d’outils, d’instruments de fer de toute espèce, de graines de blé, de riz, de légumes, etc., de bestiaux, de chevreaux et d’une foule d’autres objets qu’on jugea devoir être utiles à. ces peuples.
En quittant file de France, le bâtiment se rendit à Madagascar, où il devait compléter son chargement. Pendant cette courte traversée, Aotourou, qui jusque-là avait joui d’une santé parfaite, tomba malade ; on reconnut bientôt tous les symptômes de la petite vérole, et au bout de quelques jours il succomba à cette terrible maladie. Le bâtiment, dont l’expédition devenait sans objet, retourna à l’ile de France, où il fut désarmé.