‹ Bouilly, Jean-NicolasChapitre 1 sur 7 · BOUILLY · texte numérisé non relu

BOUILLY

Bouilly s'est acquis une grande célébrité dans le mondd des lettres et à ce titre il me semble mériter une biographie plus développée que celles qui lui ont été consacrées jusqu'ici. De vagues et courtes indications sur ses débuts au barreau, une note banale concernant ses services administratifs, la nomenclature plus ou moins complète de ses travaux littéraires, voilà tout ce que l'on a trouvé à dire de lui. Quant à sa vie politique, beaucoup plus mouvementée qu'on ne le croit généralement, on l'a laissée à peu près complètement dans l'ombre.

Dans ses Récapitulations, où il a résumé

les principaux traits de son existence , Bouilly lui-môme a omis une foule de circonstances intéressantes.

Il ne se montre pas suffisamment expansif, lorsque s'occupant du régime de la Terreur en Touraine, il raconte la part qu'il prît aux événements de l'époque. Sur ce point il ne paraît pas avoir conservé un souvenir bien exact des faits, de sorte que, sous sa plume, son rôle revêt parfois une physionomie qui ne peut être sanctionnée par l'histoire.

Ainsi, il se représente comme ayant préservé la ville de Tours des fureurs de l'anarchie, et ceci a été reproduit comme une espèce de cliché par plusieurs de ses biographes. De plus, il serait resté entièrement étranger aux sanglants résultats de la Révolution dans son pays natal, et en somme, il n'aurait eu que des lauriers à cueillir.

Pas un mot, du reste, sur des fonctions terribles qu'il remplit à Tours et à la llaye- Descartes en 1793-94, et, chose étrange, alors que l'on s'est occupé si souvent de

Bouilly, il n*y a pas un seul ouvrage imprimé qui fasse mention de cette partie si dramatique de sa vie. C'est une lacune que je ne manquerai pas de combler, et tout en suivant pas à pas les succès de l'écrivain, je ferai passer sous les yeux du lecteur des documents certains, des traditions soigneusement contrôlées qui montreront l'homme politique sous son véritable jour.

Jean-Nicolas Bouilly, naquit le 23 janvier 4 7H3 à la Coudraie, charmante propriété située dans la paroisse de Joué, à deux lieues de Tours. (^)

(1) Voici le texte de l'acte de baptême, extrait des archives de la commune de Joué.

«< Ce viogl quatrième d3 janvier 1763, a été baptisé par nous ^oassigié, un garçon né d hier en légitima, mariage de défunt le sieur Jean- Fraoçûis Bouilly, s eur de la Coudraye, et de Marie-Ane e Baroabé, son épouse, auquel nous

Trois mois auparavant, son père, Jean- François Bouilly, était mort.

On ne sait rien de bien précis sur l'origine de cette famille ; cependant je serais porté à croire qu'elle était sortie de l'ile- Bouchard ou de ses environs. Yers 1740, on la trouve établie près de Joué et ayant alors pour chef Jean Bouilly, marié à Madeleine Riverain et père de Jean-François.

La Coudraie, où elle avait fixé sa résidence, était un fief d'une certaine importance relevant de Narbonne, autre fief, plus considérable, situé dans k même paroisse.

A la page 289 du tome I" de ses Récapitul liions, Bouilly présente le père de sa mère comme U premier magiairat d'une ville de

avons docné le nom de Jean-Nicolas. A été parrain, iM« iNicola-s Gervaize, conseiller du roy, en la vile de Tours, cousin issu de germain du côté maternel, et marraine dame Jeanne Aulin, épouse du sieur Etienne Bâtard, marchand, qui ont avec nous signé, — J. A. femme Bastard, Gervaize, Brlllon, curé. »

Towaine. J'ai eu la curiosité, pensant qu'il s'agissait de quelque président du présidial et bailliage de Touraine, de faire des recherches sur le personnage qui avait occupé ces hautes fonctions, et voici ce que j'ai découvert :

Use nommait Nicolas Barnabe et était à la fois officier au grenier à sel de Ste- Maure et sénéchal de ce comté.

Son père, François Barnabe, avait rempli également la charge d'officier au grenier à sel de Ste-Maure, et de plus il se quahfiait de seigneur de la Rocheploquin.

C'est un grand honneur sans doute de compter parmi ses aïeux des officiers au grenier à sel et un sénéchal de comté ; nombre de familles, les Montmorency, par exemple, n'ont pas eu cette bonne fortune. Mais je crois que Bouilly s'est beaucoup illusionné sur l'éclat de ces illustrations. Informations prises, il aurait su qu'il s'agissait tout simplement de modestes offices de judicature, l'un relevant de l'État, l'autre constituant 3 titulaire un des serviteurs du prince de

Rohan, duc de Monlbazon et comte de Sle- Maurn.

Bouilly passa les années de son enfance à Tours, où il reçut les preriiières leçons de M. Bouffi^iiin , homme de loi et professeur de physique, que sa mère avait épousé en secondes noces. Au printemps, il se rendait à la Couiiraie et s'y livrait avec ardeur à l'étude de l'histoire naturelle, faisant des collections et s'attachant surtout à connaître la classe des lépidoptères et à observer leurs alliances et leurs étranges métamorphoses.

Au milieu de ses excursions champêtres se produisit un incident enfantin qu'il n'est pas inutile de rapporter, parce qu'il eut selon lui et pour lui des conséquences morales d'une haute importance.

Un jour, dans un buisson, il découvre un nid de fauvettes. Après beaucoup d'efforts il parvient à s'en emparer; les petits étaient éclos; du même coup de flltt, il prend la mère et les oisillons ei il emporte le tout, comptant bien que, renfermée dans une cage, la fauvette n'en continuera pas moins de donner

des soins à sa couvée. Vain esfoir! Elle refuse la nourriture qui loi est présentée ; ses petits paraissent lui être indifférents et son unique occupation est de chercher une issue à travers les Dis de fer qui forment sa prison. Enûn elle succombe, et l'enfant la trouve morte sur son nid. Avant de mourir elle avait tué ses petits en leur brisant le crâne.

Grande désolation du jeune Bouillyl A ses cris son beau-père accourt, il s'informe. L'enfant, les larmes aux yeux, lui explique ce qui s'est pas^é dans la volière, et alors M. Buurguin loi donne cette leçon : c Tu «« vois, cher enfant, ce que produit la capti- « vite. Cette mère qui t'offre l'image de la tt pljs atroce barbarie m'offre à moi celle « de l'héroïsme que produit l'horreur de « l'esclavage. Privée de sa liberté, sans es- « poir qu'elle lui serait rendue, elle a voulu « préserver ses petits de l'affreux tourment a qu'elle ressentait sous ces barreaux. 0 « pouvoir irrésistible de l'indépendance, si u tu produis un pareil etfet sur les faibles

c( animanx, (j lelle sera donc la puissance « sur l'être qae le créateur dota de l'intel- « lij^ence suprême ! (I) »

Ce petit discours nous montre dans quelle direction d'idées M. Boiir^uin, que l'on vit plus tard, en 1793, faire partie du Conseil général d'Indre-et-Loire et naanifester des opinions fort avancées, dut pousser l'enfant dont il faisait l'éducation. Et , afin que cette leçon ne fût pas perdue, il lui lit solennellement promettre de la rappeler à son souvenir dans toutes les circonstances graves de sa vie. Bouilly promit, et il déclare sérieusement que l'histoire de la fauvette eut une grande influence sur ses destinées. Aussi, dans ses Mémoires, lorsqu'il raconte quelque trait où son indépendance lui a semblé menacée ne manque-til jamais de dire qu'il s'est écrié mentalement : « Souviens toi de ta fauvette ! » et que grâce à cette espèce de talisman son indépendance a toujours été sauvée.

(1) Récapitulations, ( ^^ p. 10.

Toutes ses études se firent au collège royal de Tours qui avait été contié depuis quelques années à des prêtres de la congrégation de l'Oratoire, société qui, soit dit en passant, eut la malchance de fournir beaucoup d'adeptes à la Révolution, notamment le célèbre Fouché, ministre de la police , et Ysabeau, conventionnel, ancien curé constitutionnel de St-Martin de Tours. Il reçut constamment des répétitions de M. Bourguin, son beau-père, et fut un des élèves les plus distmgués de l'établissement. Doué de beaucoup d'esprit naturel, d'une remarquable mémoire, d'une imagination vive, aimant passionément le travail, il réunissait en lui tous les éléments possibles de succès. De bonne heure ses goûts se prononcèrent pour la poésie ; il cultivait surtout le genre élégiaque et, il^y réussit avec tant de bonheur qu'en rhétorique le prix de vers français lui fut décerné.

Encouragé par ce triomphe et par les félicitations.dont sa famille et ses amis l'entouraient, il se mit à composer une comé-

(lie en un acte et en vers, sous le litre de La Matinée à la mode. Cette pièce, jouée sur le théâtre de Tours en 1782, fut fort applaudie. Le journal de la province en parla avec éloge, et le chevalier poëte Bojiïlers, ami du duc de Choiseul-Ainboise, qui avait assibté à l'une des représentations, complimenta le jeune auteur à l'occasion de cet heureux début.

Dans son enivrement, assurément bien naturel à son âge, Bouilly se sentit pris d'une belle passion p?ur le théâtre. Il ne rêva plus que composition de comédies et de drames.

Mais son mentor, M. Bourguin, homme positif, s'empressa d'éteindre ce beau feu. Membre du barreau, il avait dès longtemps formé le projet de faire suivre au jeune homme la même carrière que lui. Avec la docilité qui distinguait son élève, il n'eut pas de peine à le faire renoncer à cette fantaisie juvénile de travailler uniquement pour la scène et il le détermina à commencer son droit.

Bouilly avait alors vingt ans.

Après avoir étudié pendant quelque temps chez un des pr< cureurs au bailliage de Tours, il alla faire son droit à Orléans, puis il fut Ftçu avocat au parlement de Paris, ayant pour présentateur, lorsqu'on lui flt prêter le serment professionnel, l'avocat ^Tronson du Coudray, qui plus tard défendit 'il courageusement Marie- Antoinette devant ie tribunal lévolutionnaire.

Letransfèrement du parletient à Troyes \int tout à coup apporter un chaDgement complet dans ses projets d'avenir. Comme tiien d'auîres jeunes légistes, il ne voulut ^oint suivre le parlement à sa nouvelle résidence. Renonçant au barreau, il revint à \Gs travaux drama'iques et s'en alla sur les fcords de la Loire, où il écrivit un drame lyrique en trois actes, intitulé Pierre-le- Grand.

■ En juillet 1789, cette pièce fut lue à l'As- <semblée générale des sociétaires du Théâtre-Italien et acceptée à l'unanimité. Le célèbre Grétry corrposa la musique, et la

première rt^présentation eut lieu le 13jan vier 1790. La réus.^ite (uî complète, et de ce moment Bouilly voulut consacrer tou son talent au ihéàlre. \

Bien qu'un jour on l'ait enteLdu faire ui grand mérite à un de ses amis, le compo siteur Méhul, de ne jamais avoir flatté le! grands et recherché leurs bonnes grâces il n'en est pas moins vrai que lui-même, sou. ce rapport, ne prêcha pas toujours d'exem pie. On le vit, en effet, tout en protestan de ses principes égalitaiires et de son inal térable volonté de conserver sa chère indé pendance, s'attacher constamment à sol liciter, des têtes couronnées, non pas de! honneurs ou des emplois, il ne leur en demanda jamais, mais la haute faveur de leui approbation. Blâmant les courtisans , lei regardant de bien haut, hélas I il le fut lui même en mainte occasion. Homme d'esprit il maniait la flatterie avec beaucoup d'à dresse et le trait manquait rarement U but, quelque haut qu'il fùl placé.

/ Ce que l'on pourrait appeler ses premières

armes, dans ses relations avec les personnes royales et leur entourage, datent de la pièce de Pierre- le-Grand, où il avait glissé quelques allusions flatteuses sur les mérites du ministre Neck^jr, qui jouissait alors d'une grande popularité.

i Le haut personnage se montra très-sensib'e à cette louange. Sa satisfaction et celle de sa famille se manifestèrent par de chaleureux remercîments et une foule de délicates attentions, qui ne devaient pas trouver Bouilly insensible. L'auteur de Fierre-le-Grand, choyé, fêté, fut admis nonseulement dans les salons du ministre, mais aussi dans ceux de la célèbre baronne Mme de Steël, qui réunissait autour d'elle tout ce que la politique et la httéralure comptaient alors d'illustrations.

Jetant un grain d'encens à Necker, il n'avait pu, dans sa pièce, oublier le chef de l'Etat : c'eût été de mauvais goût et Bouilly n'était pas capable d'une pareille faute. Pour le ministre il avait usé de mots flnement transparents ; pour Louis XVI, dans le cou-

is —

I let final, l'éloge fut tout à fait direct ; fumée (J<3 l'encens se dégageait sans voiles comire étant l'expression franche des senti ments d'un sujet dévoué qui laisse libre cours aux élans de son cœur. Voici le coupletyLa poésie n'offre peut-être pas la forme élevée et le feu qui caractérisent la manière de Pindare, mais, il ne faut pas l'oublier ^ l'auteur en était encore à ses débuts. D'aili leurs la belle musique de Grétry suppléais largement à la pâleur des vers:

Si par ses travaux assidus Pierre i\i fleurir son empire, I>ouis, par ses grandes vertus, Force tous les Français à dire:

Béni soil à jamais Nntre prince, dont la tendresse S'occupe sans cesse Du bonhcir de ses sujets. .'

Si l'on veut bien se rappeler combien déjà à cette époque la royauté^ loin d'être habituée à la louange, était dénigrée, bifouée, mena-

cée même, on comprendra quelle agréable sensation le couplet fit à la cour.

La reine Marie-Antoinetle voulut assister à l'une des représsntalions de Pierre-legrand et Bouiliy nous apprend que u les voûu tes du théâtre, lorsqu'elle entra dans la îf salle, retentirent des cris mille fois repétés : « Vive la Reine! vive la plus belle et la meil- (( leare des femmes ! Tout pour elle et pour « la France ! tout pour elle, à la vie, à la « mort I »

Et il ajoute: /(le couplet final^ chanté pour (( le salut et la conservation du roi, fut répécc té en chœur par tous les spectateurs, les « mains tendues vers la reine qui, debout et « d'une expression qu'on ne pouvait corapa- « rer qu'au charme répandu sur toute sa (i personne, saluait à droite et à gauche, «dôbignant par un geste parlant qu'elle por- G lait dans son cœur tous les français dont a elle était environnée. » /

A la fin de la soirée, l'auteur fut cordialement complimenté par la Reine, et, le lendemain, il reçut un cadeau royal : une taba-

tière d'or ornée des poitrails de Marie-Antoinette et de Louis XYI.

De plus on lui (it savoir qu'il serait le bien- \enu à la cour.

<irétry avait une fille charmante, filleule de la Reine, et dont Bouilly s'était épris. On avait parlé d'un mariage, mais l'illustre compositeur croyait devoir, avant de donner son consentement à cette union, solliciter l'approbation de Marie-Antoinette et lui présenter le fiancé.

Conduit à Trianon, Bouilly fut affectueusement accueilli : « Du moment que vous épousez ma filleule, vous m'appartenez, lui dit la Reine ; vous resterez près de moi en Qualité de secrétaire de mes commandements. T>

— - Jd vous appartiens déjà comme français, répondit Bouilly. Qui ne serait heureux de vous avoir pour souveraine 1 mais... Et sorgeaol à .va chère indépendance, à sa fauvette, il refusa la faveur qui lui était offeitp, en fournissant une foule de raisons dont la meiTeure était que les occupations

de secrétaire des commandements lai prendraient sans doute beaucoup de temps et l'empêcheraient de se livrer comme il le désirait à, ses compositions dramatiques.

La Reine n'insista pas.

Pendant cette entrevue le Dauphin fut introduit « Je crus, dit Bouilly, que c'était « un ange qui descendait du ciel pour ve- <f nir prendre les ordres de Marie. Oh ! « quelle ravissante figure, quel son de voix « pénétrant ! quel présage d'un prince di- « gne de l'amour des Français; ses caresses « à sa mère, ce sourire d'innocence et de (f béatitude répandu sur ses traits, cettft « grâce naturelle dans ses moindres mouve- « ments, et surtout cet abandon d'un jeune « cœur qui croit être aimé de tous ceux (( qu'il aime, cette confiance irrésistible « d'un enfant royal ne voyant autour de lui ^c que des heureux à faire , tout m'inspira a pour le jeune dauphin ce tendre respect, M cette attraction du cœur, cette admiration « que je ne pouvais modérer. »

Comme on le voit, l'émotion de Bouilly

touchait à l'enthousiasme. Le plus fervent royaliste n'eut pas traduit les mouvements de son âme avec une sensibilité plus éloquente.

Ces tendres sentiments pour le jeune prince lui inspirèrent le sujet d'une pièce de théâtre: la Jevnesse de Henri IV.

Les bords de la Loire, où il avait composé Pierre-le- Grand, furent encore le lien qu'il choisit pour écrire son nouvel ouvrage.

Sa promenade la plus fréquente pendant cette courte résidence en Touraine était Tlleaux-Bœufs, à trois kilomètres environ audessous du pont de Tours. Cette fraîche solitude, ombragée par les oseraies et les peupliers, plaisait à son imagination et l'inspirait. Il passait là des journées entières, travaillant avec ardeur k sa pièce, qu'il comptait présenter à Grétry, dont la collaboration musicale lui était assurée. Le soir, il paraissait dans les salons des notabilités de Tours, chez l'intendant M. d'Aine, entre autres, où il était très-entouré et fêté : il comptait déjà parmi les célébrités du jour.

Lorsque sa pièce fut terminée, il retourna à Paris et la soumit à Grétry, qui la trouva parfaite. Elle devait être représentée sur le théâtre Ifaliei,au printemps de ^1791, mais, comme le- dit l'auteur, les événements révolutionnaires empêchèrent cette représentation « et le privèrent d'une seconde couronne dramatique à laquelle il attachait une graude importance comme flancé de la filleule de la reine. »

Sur ces entrefaites un coup terrible vint le frapper. Sa fiancée, Aatoinette Grélry, mourut, enlevée par une maladie de poitrine.

Bouilly décrit en termes touchants , dans ses Mémoires, les dernières luttes de cette malheureuse jeune fille contre le mal qui la consumait. Ces pages, où se révèle toute la sensibilité et le talent de l'écrivain et dans lesquelles éclate une douleur poignante, sont des plus belles qu'il ait tracées. C'est un drame affreux qui provoque des larmes brillantes et déchire le cœur.

Cette perte cruelle éloigrna pendant quelque temps Bouilly du théâtre. Lorsqu'il y

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revint ce fut pour faire jouer une petite pièce en un acte et en prose : Jean-Jacques Jiousscau à SCS derniers moments^ œuvre médiocre, mais qui cependant eut une certaine vogue, grâce au sujet, qui répondait aux idées du jour.

A la suite de ce succès de circonstance il quitta la capitale et se rendit à Tours, où nous le suivrons pour retracer le rôle politique qu'il y joui.

Elevé par son beau-père dans des idées de libéralisme exagéré, Bouilly se lança impétueusement danscette direction, si séduisante pour la bouillante jeunesse. Dès le temps de sa réception comme avocat au parlement de Paris, il s'était lié avec quelques jeunes têtes exaltées faisant partie du Tiers-état, et parmi ses amis il compta l'avocat Barnave, dont la fougue et le talent l'avaient charmé.

Barnave alliait, je ne sais comment, une sorte de dévouement à la famille royale avec des opinions politiques qu'aujourd'hui on appellerait radicales. L'histoire cite de lui un trait qui n'est pas en sa faveur.

Un jour, répondant à Lally-Tolendal qui demandait, au nom de la famille de M. Berthier, intendant de'Paris, arrêté à Compiègne, que l'Assemblée nationale envoyât une députation dans cette ville pour empêcher un crime, comme celui qui avait été com.mis sur Id personne de Foulon, Barnave laissa échapper cette exclamation féroce : « Le (( sang qui coule est-il donc si pur qu'on ne « puisse en répandre quelques gouttes !... »

Grâce sans doute à ses liaisons avec Barnave, Bouilly eut la faveur d'être admis aux réunions particulières de quelques députés. Assidu à ces conférences politiques, il acheva de s'inoculer un esprit ardent d'opposition en entendant ^Mirabeau, Mounier, Siéyès, Rabaut-St-Étienne, La Fayette, Dupont de Nemours et autres développer leurs brûlantes théories. Jeune alors, imprudent comme on peut l'être à son âge, il ne prévoyait pas les conséquences désastreuses que devaient fatalement causer les secousses violentes données sans cesse et avec une sorte de fureur au pouvoir suprême. Le ml-

rage trompeur de fausses doctrines lui empAchâit, comme à ses coreligionnaires , d'apercevoir derrière lui le flot des passions populaires montant rapidement, prêt à engloutir tout ce qui s'opposerait à son passage et ceux-là mômes qui l'avaient soulevé et excité.

La lumière se fit seulement pour lui lorsqu'il vit rouler sur l'échafaud la tête de son ami Barnave qui, après avoir été un des plus fougueux propagateurs de la liberté, un des défenseurs les plus ardents de ce que l'on appelait alors la cause du peuple, succombait victime des excès, de l'épouvantable licence que celte même liberté avait enfantés. Mais il était trop tard quand l'affreuse vérité lui apparut. Le torrent avait débordé de toutes parts et Bouilly, comme tant d'autres gui n'avaient voulu être que des libéraux modérés, se trouva lancé dans une voie effroyable où l'on ne marchait que sur des cadavres et dans le sang.

En 1793, il remplissait à Tours les fonctions de juge au tribunal du district et était

en même temps un des administrateurs de la même circonscription. Son beau-père, Bourguin, membre fort actif de l'administration départementale, avait été dénoncé comme fédéraliste et jeté en prison, s'attendant chaque jour à être traduit devant quelque commission militaire et conduit à l'échafaud.

Bouilly, plus heureux, et aussi manœuvrant plus habilement au milieu de la tempête, avait pu jusque-là éviter les écueils.

Son adhésion au régime révolutionnaire avait été formelle et maintes fois renouvelée, comme cela avait lieu pour tous les fonctionnaires. Il avait en outre donné publiquement un gage éclatant de son civisme : un jour, dans une séance de la Société populaire de Tours, affiliée à celle des Jacobins de Paris, ildéposa sur le bureau, comme une sorte de sacrifice offert à la Révolution, la boîte d'or, ornée des portraits de Louis XVI et de Marie-Antoinette, qu'il tenait de la générosité reconnaissante dd la Reine pour avoir célébré les vertus du roi dans le cou-

pleltinal de Picne-le (irand. li voulait prouver ainsi à la démagogie sa rupture complète avec tout souvenir de la royauté.

Plus tarfc!, il ^outient et propao^e les doctrines de la Révolution par de fréquents discours prononcés dans les réunions de la Société populaire.

On le voit ensuite signer une adresse des autorités d'Indre-el-Loire à la Convention nationale, adresse où il est dit; a Appelez (( tous les citoyens à un nouveau serment, « ou plutôt, puisque la sainteté des ser- « ments a été tant de fois violée, appelez- « les à déclarer sur leur honneur et sur « leur tête, leur résolution de maintenir la « liberté et l'égalité, l'unité et l'indivisibilitt té de la République, d'exécrer les rois et a la royauté, de punir de mort tout con- (.( spirateur qui voudrait rétablir un pouvoir « aboli par la loi. »

Dans le même temps, il prend part à la fête de l'Unité et de l'indivisibilité de la Républiqne, célébrée à Tours, et dans laquelle, après avoir promené par les rues de

la ville un char portant la Déesse de la liberté, représentée par une femme, on doit solennellement brûler sur la place'publique une énorme quantité de titres féodaux, une couronne royale, un sceptre, des portraits des rois de France et des recueils d'armoiries.

Lorsque le cortège est arrivé sur la place de Justice, où le bûcher aété préparé, Bouilly monte sur le chai', et placé aux pieds de la Déesse, il prononce, dit un écrit du temps, un discours bref et énergique.

« Il dévoue à Vexécration les rois et la (( royauté^ la féodalité barbare, l'aristocra- « tie et les préjugés, et précipitant sur le « bûcher les restes de ces divers genres de « tyrannie, il vote la destruction de quicon- « que oserait tenter de devenir le domina- « teur et l'oppresseur de ses concitoyens. » A la suite de cette fougueuse harangue, et tandis que les flammes dévorent les papiers et parchemins féodaux, Bouilly se mêle aux danses que le peuple et les auto > rites exécutent autour du bûcher.

Spectacle orip^inal ! Tableau aussi étrange que digne de compassion ! Voyez-vous d'ici celte foule de graves fonctionnaires, en costume olïiciel : membres du conseil général d'Indre-et-Loire, administrateurs du district, magistrats, officiers municipaux, notables, chefs des principales administrations, se livrant sur la place publique Au tumulte charmant des jeux de Terpsichorc.

Tous, les mains dans les mains, dansent une ronde animée, étourdis!^ante, tandis que le peuple, avec lequel ils se trouvent confondus, marque la mesure eu chantant la Carmagnole.

Un représentant du peuple, Jean Guimberteau, en grande tenue, prend part aux exercices chorégraphiques et anime de la voix et du geste les mouvements cadencés de cette sauterie révolutionnaire.

Le récit d'une si balle fête méritait bien d'être transmis à la postérité pour faire son admiration. Aussi fut-il consigné dans une pièce qui se trouve dans les archives

de la commune de Tours et publié dans le journal-affiche de l'époque.

Peu de temps après, Bouilly fut nommé accusateur près le tribunal civil et criminel d'Indre-et-Loire, en remplacement de Jacques Foucher, père, et c'est de ce temps que date sa liaison avec le représentant du peuple, Jean Guimberteau, député de la Charente.

Guimberteau avait fait ses preuves comme révolutionnaire, en votant la mort de Louis XVI et toutes les lois draconnienes qui suivirent cet épouvantable événement.

Il venait d'être chargé par la Convention (le se rendre dans les départements d'Indreet-Loire et de Loir-et-Cher pour s*y occuper de la réquisition des chevaux, qui manquaient dans les armées et il devait, en même temps, s'immiscer, autant que les circonstances l'exigeraient, dans tout ce qui pourrait intéresser l'administration des deux départements. A cet effet on lui avait donné les pouvoirs les plus absolus.

Un jour il manda Bouilly à son bureau

et eut avec lui une singulière entrevue que celui ci raconte lon^uemeni dans ses llccapituladons. Le fait est vraiment curieux.

Guimberteau reçut le visiteur avec Varro- (jance qu'il lui était habituelle (celte expression est de Bouilly). Pour toute salutation il le traita de vil suppôt des ennemis de l'État et le menaça de le faire fusiller.

Bouilly répondit par un éclat de rire, le déQant de faireexécuter sa rr;enace et ajoutant que lui-même n'avait qu'un signe à faire pour rassembler 3 ou 400 gardes nationaux qui viendraient ledéfendre. «Crois- (( moi, dit-il, quitte ce masque pénible qui (( sied mal à ti tlgure, où je crois démêler <c quelques traces d'homme de bien ; nous « sommes seuls, personne ne peut nous entt tendre, parlons à demi-voix et laisse-moi (( te sauver toi-même d'une mort inévitable « si tu étais assez insensé pour attenter à « mes jours. »

Et il lui raconta que, pendant une nuit, dix habitants de Tours appartenant aux plus notables famillei et entourés d'une grande

popularité, s'étaient réimis dans l'île Simon, près Tours, et avaient fait le serment de s'emparer des fonctions principales pour empêcher qu'elles ne fussent occupées par les terroristes. Ils s'étaient engagés à se dévouer en tout et partout pour l'intérêt et le salut de leurs concitoyens.

« Je fais partie de ces fédérés, ajouta c( Bouilly ; tu nous trouveras toujours dis- (( posés à faire le sacrifloe de nos fortunes, de « notre existence pour le maintien de l'ordre « public. Mais si tu nous commandes des {( meurtres^ si tu as promis de faire couler le •( sang dans nos murs, crois-moi, fuis au plus a vite ; car à l'instant même tu paierais de <f ta tête l'affreuse mission dont tu serais (( chargé. C'est à toi à te décider sur le rôle « qij-e tu veux jouer parmi nous. »

Guiaibsrteau répondit : « Ce rôle sera celui de votre admirateur et de votre ami. Le règnede la Terreurmepèseautantqu'àvous.

Le masque dont je suis forcé de me servir me brûle souvent le visage, mais il est indispensable à mon salut... Ne trahissez pas

rnon secret, il est devenu le vôtre et je ne peux résister à presser sur mon cœur un véritable ami de l'humanité. »

« A ces mots, écrit Bouilly, Guiraberteau me tend les bras : je m'y précipite, et nos larmes se co?tfonderjt... (1)

Que de réflexions à taire sur ce tableau bizarre, sur les aveux plus étranges encore du proconsul Guimberteau I Mais je ne m'y arrêterai point pour le moment ; je préfère laisser la paro'e aux événements ; mieux que tout ce que je pourrais dire ils éclaireront le lecteur sur le caractère singulier de la scène qui précède, aussi bien que sur les enseigneoLents qu'on doit en tirer.

La protection du proconsul eut pour premier effet de rendre un éminent service à son nouvf^l ami, en lui permettant de soustraire aux persécutions et aux menaces d'un nommé Héron la famille Mercier, qui s'était récemment établie dans une propriété appelée la Plaine, commune de Fondettes.

(I) Mes récapitulât fons, t. 2, p. 7")

Héron était un personnage justement redouté. Après avoir joué un rôle fort actif dans les massacres de septembre il était devenu Tagent, ou plutôt, comme le dit Jérôme Sénard dans ses Mémoires, le loupcervier du Comité de sûreté générale.

Il avait connu à Paris, avant 1789, la famille Mercier, dont le chef, échevin de cette ville, et possédant une grande richesse, avait été anobli à l'occasion du sacre de Louis XVI.

Devenue veuve, Mme Mercier fut recherchée en mariage par Héron qui, pohment éconduit, chercha alors à ?e venger de son insuccès par des dénonciations qui devaient, dans la pensée de ce sans-culotte, envoyer à l'échafaud la femme dont il avait vainement coiivoité la main... et surtout la fortune.

Guimberteau, sur la recommandation chaleureuse de Bouilly, prit en main, vis-à-vis du Comité de sûreté générale, la défense de Mme Mercier et de sa famille et parvint

— ar» —

aies préserver d'une arrestation, qui était imnoineiite.

Ufie grande intiraité s'établit à partir de ce moment entre cette famille et Bouilly qui, peu de temps après, épousa Mlle Eugénie Rével, nièce de Mme Mercier.

Qai le croirait ! Au milieu de ses occupations administratives et de la tourmente révolutionnaire, il sut trouver, vers le mois d'avril 1793, assez de quiétude d'esprit pour écrire une pièce detbéàire Léonore, ou lAmoitr con/ugal, dont le sujet lui était fourni par un trait d'héroïsme et de dévouement d'une dame de Touraiae. 11 l'écrivit à laPliine et la lut à la famille Mercier et à quelques amis de Tours sur lesquels, il nous l'apprend lui-même, a elle produisit un effet très-remarquable.»

Mais elle re^ta en portefeuille jusqu'à l'an "VU, époque à laquelle elle fut représentée à Paris avec un certain succès. La musique était de Gaveaux.

Bouilly venait d'achever son œuvre dramatique, lorsque le Conseil général du dé-

partemerit le ctiargea d'une mission à Loches.

La nouvelle des dernières victoires des Vendéens et de leur entrée dans le département avait jeté la panique dans celte ville. L'administration, fort alarmée, s'était hâtée de dirisjer ses archives sur un point moins menacé, et les royalistes de la contrée, profitant de ce moment d'émotion, mettaient tout en œuvre pour que l'on relâchât les suspects détenus dans le château de Loches et parmi lesquels il y avait un grand nombre de prêtres. Quelques-uns parlaient d'abattre les arbres de la liberté.

Envoyé pour rétablir l'ordre et ranimer le courage des patriotes, Bouilly rendit compte de ses actes au conseil général dans une lettre datée du 16 juin et qui se terminait ainsi :

« ... Après avoir rassuré les citoyens sur (( leurs craintes, leur avoir détaillé les gran- « des et vigoureuses mesures que vous aviez « prises, je les ai ralliés autour de la co- « lonne de la liberté. La séance (une séance

(( -ie la société populaire) fut des plus impor- « tantes et j'os^ dire des plus salutaires. (( Chacun a repris son caractère et sa place, « La force civique s'est ranimée et l'aristo- « cratie a baissé de nouveau sa tête altière « et sanguinaire. Grande joie d'èire débar- « rassédes prêtres détenus à la forteresse et « qui vont être transférés plus loin !

a BOUILLY. »

Par l'organe des membres de son comité de correspondance, de Vaulivert et P. L. A.th. Veau Ddlaunay, le Conseil répond à celte lettre. Il ne paraît pas ajouter une foi entière aux résultats qui lui sont signalés. Il interpelle les Lochois assez vivement, leur reprochant avec amertume d'avoir eu la p:5nsée de proposer Vélargissement des gens suspects et d'abattre l'arbre de la liberté « autour duquel ils se sont réu- 0 nis tant de fois avec tant d'enthou- « siasme. »

Puis s'adressant à Bouilly : <( Dites leur, continue-t-il, que les administrateurs se

(f disposent à marcher à la têto des colonnes « pour aller repousser les rebelles ; dites- « leur qu'ils mourront pour la défense de a la liberté, qu'ils y sont tous décidés : « dites-leur qu'ils n'épargneront aucun a làohe, aucun royaliste quel qu'il soit et « qu'ils sauront distinguer parmi les admi- « nisirés ceux qui auront conserva leur « énergie et leur caractère républicain. »

Il est bon peut-être de rassurer immédiatement le lecteur sur le sort des braves administrateurs qui , dans un langage si belliqueux, anuoDÇiient qu'ils allaient courir à une mort héroïque : ils ne se mirent point à la tête des colonnes pour repousser les rebelles, aucun d'eux ne mourut pour la cause de la liberté bien quils y fussent fer^ mement décidés; enfin, tous traversèrent fort heureusement la révolution dont ils célébrèrent la chute avec enthousiasme.

Bouillyfit tous ses efforts pour se mettre à la hauteur de l'é'an patriotique du conseil général. 11 prêcha de son mieux les fonctionnaires du district ainsi que les membres de

— ÎO —

la Société populaire et, le 4 8 juin, il adressa à l'administration du département la lettre suivante que l'on est fort étonné de trouver sous la plume du doux auteur des Contes à ma fille :

a J'espère remplir la tâche que vous m'a- « vez imposée; j'ai fait moi-même la procla- « mation solennelle de vos arrêtés, j'ai fait (( entendre le cri de la loi.... Déjà la con- (( fiance renaît, chacun a repris son poste <i et tout est en i^arde.

a Les premiers articles de notre constitu- « tion et le discours de Hérault de Séchelles, (( que j'ai lus pendant deux séances, ont « produit tout l'effet que j'en attendais ; tout « le monde a senti comme moi que ce grand (( acte social allait être un point de rallie- (( ment, une colonne inébranlable, aux pieds « de laquelle viendraient se briser les rosai- « res du fanatisme et s'éteindre les torches « de la discorde.

(.1 f ai prononcé en votre nom la peine de « mort contre toute personne qui, par un <( acte quelconque, paraîtrait favoriser l'in-

« vasion des brigands, qui porterait ou pré- « parerait des cocardes blanches, qui refusea rait en un mot la monnaie créée par la na- G tion, où n'est pas l'effigie du ci devant Roi.

a J'ai sommé tous les fonctionnaires pua blics de vous faire conduire pieds et mains (( liés ceux qui contreviendraienc à ces gran- « des meiures^ et J'ai juré que, vingt quatre « heures après, leurs têtes seraient renvoyées a pour servir de leçon aux traîtres qui ten- «. feraient de les imiter.

« Tout cela a été accueilli avec transport ; « la surveillance s'est ranimée, les protes- « talions de vivre libre ou de mourir ont été tt répétées, et j'espère m'en retourner au- « près de vous avec la plus douce récomu pense que puissent me procurer mes tra- (( vaux, je veux dire l'union et la concorde « de la ville de Loches.

« La translation des prêtres et de tous les « détenus pour cause d'émigration a pro- « duit aussi le meilleur effet ; tous les ci- « toyens s'y sont prêtés avec zèle.

« Il n'est arrivé aucun accident, et je puis

« môme dire que, dans cette circonstance, a l'humanité a marché d'un pas égal avec le v( patriotisme.

<( Il faut absolument que ceux qui tien- «« nent en ce moment les rênes de l'adminis- (( Iration prennent une attitude forte et 'c prononcée, fassent lever tous les citoyens « en masse pour frapper un coup unanime « et bien ordonB'^ ; pour cela il serait né- « cessaire que la commission centrale en- « voyât plusieurs de ses membres dans les a districts et les cantons du département, « qui là déployassent leur grand caractère, et « fissent remuer à la fois tous les ressorts « de l'autorité et du patriotisme. » (1 )

Lorsque Bouilly, après avoir rétabli l'ordre à Loches revint à Tours, une autre mission bien autrement grave, une mission terrible lui fut donnée par Guimberteau ; elle se rattache à un drame judiciaire que je vais raconter.

(1) B lUlel in d'Indre-et-Loire n° 6, J9juin nQS.

A l'époque de la Terreur, les habitaGts de Cussay, petite commune du canton de Lahaye-Descartes, étaient notés près de l'administration départementale comme des contre-révolutionnaires toujours prêts à donner la main à l'insurrection de la Vendée.

Depuis nOi, on avait fait tout ce qui était possible pour les détacher de leurs idées religieuses et politiques, mais la propagande la plus active n'avait pu réussir à les convaincre, et un jour ils maltraitèrent, assez rudement pour les eGQpêcher d'y revenir, des démagogues de Preuilly qui s'étaient donné la peine de se déranger pour leur prêcher les doctrines du jacobinisme.

En vain, l'autorité leur avait enjoint de fermer leur église ; ils persistèrent à y aller prier et ne prêtèrent aucune attention aux injonctions qui leur étaient faites d'abattre les croix qui se trouvaient dans la paroisse.

Il y avait, alors à Laliaye-Descartes une Société populaire ayant pour but d'exciter et d'entretenir l'esprit révolutionnaire comnae aussi de surveiller la conduite de de ceux que l'on appelait suspects.

Quelques-uns de ses membres, des jeunes gens, irrités de la résistance soi-disant anti-patriotique des habitants de Cussay projetèrent une expédition dont le but était de détruire, en employant la force si on tentait de s'opposer à leur dessein, tous les signes religieux existant dans l'église et sur le territoire de la commune.

Ils étaient dix, et parmi eux les documents de lépoque citent le nommé Lalette. Tout en étant membres de la Société populaire ils appartenaient à une sorte de milice volontaire et s'intitulaient Us Dcfensfurs de la liberté, titre bien trouvé pour des gens qui se proposaient d'opprimer leurs concitoyens. Ils se coiffaient d'un bonnet rouge ilanqué d'une énorme cocarde et étaient armés les uns de piques, les autres de. fusils.

Dans la matinée du 31 janvier J79/i, ces

jeunes gens arrivèrent à Cussay. Ils ne renconlièrent personne, si ce n'est quelques enfants qui les regardaient avec le plus vif étonnecreni. Tous les habitants étaient alors dans les champs, où ils se livraient à leurs travaux habituels. La petite troupe put donc pénétrer dans l'église sans être inquiétée et là elle détruisit toutes les croix, tableaux et autres objets de piété qui s'offrirent à sa vue.

A la suite de ce facile exploit, elle se dirigeait vers le cimetière, lorsque le vie dre de Cussay, Antoine Ansault, vint à sa rencontre.

C'était un prêtre constitutionnel. La Révolution l'avait trouvé vicaire dans cette commune et il avait pu conserver sa place en consentant à prêter le serment civique. Depuis lors, on l'avait laissé parfaitement tranquille dans cette position, une véritable sinécure, car les paysans refusaient absolument le ministère des ecclésiastiques assermentés.

L'abbé Ansault, pour assurer davantage

sa séourilé, avait ju^é à propos d'afiirmer son e.^prit de ['atriote en se faisant recevoir ujernlire de la SociHtô populaire de Lah;iye, ce qui lui avait pernjis d'obtenir uuccrti/îcat de civisme y sans lequel il tût encouru la déportation ou au moins la réclusion.

En voyant arriver ses jeunes confrères de la Société populaire et en apprenant le but de leur expédition, il fut consterné. Ses croyances religieuses, ses sentiments de vénération pour les choses saintes, auxquelles il avait voué sa vie par son serment de prêtrise, lui donnèrent le courage de s'opposer énergiquement au dessein de ces nouveaux iconoclastes ; mais on l'entoura, et il fut entraîné dans le cimetière avec l'intention de le contraindre à abattre lui-même la grande croix. D'après une pièce que j'ai sous les yeux, il aurait obéi à cette injonction ; mais, je dois le dire, ce document n'est pas d'accord avec une tradition du pays, d'après laquelle l'abbé Ansault se serait résolument refusé au sacrilège qu'on exigeait de lui.

Quoi qu'il en soit, la grande croix fut ren-

versée, et les jeunes gens continuaient leur œuvre abominable en saccagant les petites croix placées sur les tombes, quand une vingtaine de paysans, armés de fourches et de fusils apparurent à la porte du cimetière.

Dans le même moment, d'autres habitants couraient au clocher et sonnaient le tocsin.

En un clin-d'œil plus de deux cents personnes furent réunies.

Pris de peur à la vue de ce rassemblement menaçant, les Défenseurs de la liberté pressent l'abbé Ansault de s'avancer vers les paysans pour les sommer, au nom de la loi, de mettre bas les armes et de se disperser. Ils poussent devant eux le malheureux prêtre; mais les premiers mots que celui-ci prononce soulèvent de violentes clameurs. Les paysans l'écartent; ils se précipitent dans le cimetière et courent sus aux démagogues, qui, sans chercher à se défendre, s'enfuient de tous côtés, comme des lièvres, franchissent les murs et gagnent la campagne.

La bande est vivement poursuivie. A une certaine distance du cimetière, un des jeu-

nés révolutionnaires, nommé Lalelte, s'arrête et fait face aux assaillants, dans une attitude de déli. Un coup de feu se fait entendre; Lalette, atteint par une chevrotine, est blessé légèrement près de l'œil ; il se sauve et rejoint ses camarades qui fuient à toutes jambes sur la route de Civray-sur- Esvrts.

Quelques paysans continuent encore la poursuite jusqu'aux environs du château d'Aleth, mais les fuyards finissent par leur échapper en se jetant dans les bois épais dont cette contrée est couverte.

Le coup de fusil avait été tiré par René Guérin, laboureur et huilier.

Guérin demeurait à l'Arlandière, village éloigné de 500 mètres environ du bourg de Cussay. 11 avait alors une cinquantaine d'années.

De mœurs irréprochables, type de la droiture et de l'honnêteté, obligeant, dévoué envers tous, il était entouré de la considération et de l'amitié de ses concitoyens. Sincèrement religieux, il avait vu avec au-

tant de douleur que d'indignation les mesures décrétées par le gouvernement contre l'exercice du culte catholique, et il avait été un des premiers à prendre les armes à la nouvelle des profanations commises dans l'église et le cimetière de sa paroisse.

Originaire de Ligueil, il avait pendant plusieurs années occupé le modeste emploi de garçon meunier au moulin de Demaine. Dans un moment où les affaires de son maître l'appelaient fréquemment à Cussay il fit la connaissance d'Anne Louzillière, veuve Mamour, exerçant la profession d'huilière, et peu de temps après il l'épousa.

La veuve Mamour avait eu de son premier mariage un flis qui, à l'époque où se passaient les événements que je raconte, était âgé de douze ans environ. Ce fils existait encore en 1865, à Noizay, près de Ligueil et je tiens de lui, par le bienveillant intermédiaire d'un habitant de ces contrées, quelques détails curieux qui figurent dans mon récit.

Après la triste scène du cimetière, René

(îuérin était rentré dans sa demeure, où plusieurs de ses amis, prévoyant les conséquences (jue pourrait avoir pour lui le coup de feu tiré sur un révolutionnaire, accoururent pour le presser de se mettre à l'abri des poursuites qui seraient certainenier-t exercées par le procureur de la commune de la Haye.

— (( Le coup de feu est parti de ta main, nous le savons, lui dirent-ils, et nous sommes gens à souffrir la mort plutôt que de te trahir ; mais un autre pourrait être moins discret, el te désigner à la vengeance de la Société populaire de Lahaye. Fuis au plus vite, à l'instant même ; demain il serait trop tard ! Si tu manques d'argent, nous en avons, nous venons te rolïVir. »

En disant cela, ces amis dévoués déposèrent sur la table ce que chacun avait pu réunir de numéraire, le l'ruit de leurs épargnes ; le tout formait une somme assez élevée.

René Guérin était touché jusqu'aux larmes de cette manifestation de l'amitié.

— Merci, dit-il, en serrant avec émotion la main de ces braves gens ; je vais suivre votre conseil, mais je ne m'éloignerai pas beaucoup d'ici, et dès lors ^argent que vous m'offrez si généreusement me serait inutile. J'avais d'abord songé à gagner la Vendée, où l'un de mes parents sert dans les armées royales. Mais, continua-t-il en désignant sa femme et son fils, pourrai-je jamais consentir à aller si loin de ceux que j'aime tant, mon seul bonheur ! Je quitterai Cussay sans doute, mais pour me retirer dans les environs, en un lieu où les plus habiles agents du procureur ne me découvriront pas et j'y attendrai des jours meilleurs.

On se sépara, et, cette nuit môme, René Guérin, un panier de provisions au bras et muni de son fusil, quitta le village de L'Arlandière.

ri

Comme l'avaient prévu les amis de Guérin, le procureur de la commune de Lahaye mit toute la force pub'ique en mouvement pour découvrir l'auteur du coup de l'usil et l'arrêter ; mais les recherches furent inutiles. Il ne se trouva pas dans la commune, où cependant le fait était bien connu, une seule voix pour désigner Guérin aux agents de l'autorité.

Kn commençant son enquête, le procureur n'avait pas négligé d'instruire l'administration départementale de ce qui s'était passé à Cussay, et celle-ci avait transmis immédiatement la lettre d'avis au conventionnel Jean Guimberteau, qui continuait de résider à Tours.

D'un autre côté, ce dernier reçut, sur le môme sujet, un rapport dre^-sé par quelques républicains de Lahaye, parmi lesquels liguraient les nommés de Vaulivert, Turquand et Charceliay.

Je ne dépeindrai pas les senliments du proconsul lorsqu'il apprit l'événeraent. On pourra mesurer toute l'ampleur de son courroux en lisant l'arrêté suivant dans lequel il lance ses foudres les plus redoutables :

« Au nom de la République française une et indivisible,

« Jean Guimberteau, représentant du peuple dans la M^ division ;

« Sur le compte qui nous a été rendu par les citoyens de Vaullvert, Charcellay, Turquand et autres, d'une explosion insurrectionnelle de fanatisme et contre-révolutionnaire, dans la commune de Cussay, canton de Lahaye, district de Preuilly, département d'Indre-et-Loire, où dix citoyens, qui s'y étaient transportés pour éclairer Vesprit publiCy ont failli perdre la vie et sur lesquels on a tiré, sonné le tocsin et crié : Au diable la République !

« Considérant que cet événement inattendu et spontané peut avoir été concerté avec quelques restes des scélérats qui ont si longtemps infesté ces contrées ;

« Considérant que la commune de Cussay a été la ^eu\e dans le district de Preuilly, qui, an mépris des réquisitions n'ait pas donné ses armes \ qu'elle aurait dans ce moment à sa disposition des poudres et munitions de guerre dont elle a fait un usage perfide contre les patriotes;

« Considérant que les communes de la rébellion de la Vendée ne portaient pas de caractère plus effrayant, et voulant éviter par tous les moyens qui sont en notre pouvoir une résurrection iriévitable de ces brigands ;

Arrête :

Art. 1". — Le général de brigade Desclozeaux, commandant la réserve à Tours, fera sur-le-champ partir cent hommes armés, dont quarante hommes de cavalerie, commandés par un officier expérimenté et dont le patriotisme est connu et éprouvé et â qui il donnera ses instructions particulières.

« Art. 2. — Ces cent hommes se rendront de suite et dans ce jour s'il est possible dans

la commune de Cassay pour rechercher et arrêter les coupables, les traduire à la commission militaire, rétablir l'ordre et la tranquillité en ramenant ces mutins à l'obéissance.

(( Art. 3. — Une section de trois membres de la commission militaire établie à Tours se rendra ce jour-ci à Lahaye , chef-lieu de canton, où elle étiblira le siège de son tribunal et jogera sans désemparer et révolutîoanairement les prévenus déjà arrêtés ou qui pourraient l'être.

(( Art. 4. — Cette section pourra s'adjoindre sur les lieux le nombre de membres qu'elle jugera nécessaire et qu'elle choisira parmi les sans-culottes les plus prononcés et les plus révolutionnaires.

« Art. 5. — Cette commission ainsi formée demeure revêtue de tous les pouvoirs confiés aux tribunaux révolutionnaires. Elle se fera suivre par le citoyen chargé de l'exécution des jugements et par la guillotine, qui restera permanente sur la place publi-

que de Lahaye, tant qu'il y aura des coupables à punir.

« Art. 6. — Tous les citoyens de la commune de Cussa y seront désarmés et leurs armes, de' quelque nature qu'elles soient, ainsi que les munitions de guerre qu'ils pourraient avoir en leur possession, seront envoyées à Tours et déposées dans les magasins del'Arsenal.

a Art. 7. — Les fusils qui ont été saisis sur les coupables par les dénonciations, lors de la révolte, resteront au greffe de la commission tant qu'ils seront utiles comme pièces de conviction ; ils seront ensuite envoyés aux magasins de Tours avec le surplus des armes saisies chez les citoyens.

« Art. 8. — Comme il paraît, par la dénonciation, que toute la commune de Cussay était en armes et que l'insurrection a éclaté auprès de la ci-devant église de cette commune, la force armée s'àssurera des principaux citoyens qui habitent les environs de cette ci- devant église, pour qu'aucun coupable ne puisse échapper.

« Art. 9. — La force armée aura ia responsabilité du commaDderaent , sera aux ordres de la commission militaire et protégera l'exécution de ses jugements.

({ Art. \0. — Toutes les gardes nationales environnant la commune de Cussay sont dès ce moment en réquisition et obéiront ponctuellement aux ordres qui leur seront donnés par le commandant du détachement à qui il sera donné deux pièces de canon et le nombre de canonniers nécessaires pour le service.

« Art. {\. — Le présent arrêté sera, sans perte de temps, envoyé au général Desclozeaux et à la Commission militaire ; il leur est enjoint de s'y conformer sur le champ, il sera aussi imprimé, affiché et envoyé au Comité du salut public pour avoir son approbation.

« A Tours, le -16 pluviôse, Tan II de la République française, une et indivisible, signé : gujmberteau et rouhière, commissaire ordonnateur, secrétaire de la Commission. »

La commission militaire dont une section , d'après l'arrêté qu'on vient de lire, devait se transporter à Cussay et à Lahaye-Descartes, avait été établie par Gnimberteau, à l'occasion d'un inoiiient futile qui s'était passé à une représentation, dans le théâtre de Tours. Un individu avait crié : A bas le bonnet rouge ! en apercevant un spectateur paré de cette coilFiire, et cela avait suffi pour motiver la création d'un tribunal d'exception, chargé de rechercher et de punir l'auteur de ce cri conlre-révolulionnaire et aussi (( tous ceux qui par leurs discours où (' leurs écrits chercheraient à provoquer un « changement de forme de gouvernement, a ou à avilir la Convention nationale ou les « autorités constituées. «

Ce tribunal n'avait de militaire que le nom. Sa création était un acte évident de défiance vis-à-vis du tribunal ordinaire et du jury d'Indre-et-Loire, dont la compétence s'étendait de droit à toutes les affaires criminelles, hormis celles qui concernaient spécialement l'armée. On semblait craindre

— su —

de ne pas rencontrer dan^ leurs verdicts l'inflexibilité réclamée par les terroristes et que ceux-ci prétendaient élever à la hauteur d'une nécessité, d'une vertu républicaine. Les enquêtes préalables faites par les officiers de police judiciaire, l'instruction dirigée par le jury d'accusation, les formalités qui précédaient la mise en jugement, tout cela constituait aux yeux des partisans des Commissions militaires une procéJure inutile, embarrassante, lorsqu'il s'agissait de délits politiques. On voulait une justice rapide, sommaire, frappant avec la promptitude de la foudre.

Les sentences rendues par ces tribunaux d'exception suivaient de très-près l'arrestation des inculpés.

Elles étaient sans appel.

L'exécution de l'individu condamné à mort avait lieu dans les vingt-quatre heures.

Ses biens étaient frappés de confiscation.

Oa appelait cela la Justice révolutionnaire.

Dans le principe, la commission militaire créée à Tours par Guimberleau fut ainsi composée: Gabriel-Etienne Bassereau, président, Joseph GuiOT, flls, vice-président, Thomas De^planques, ancien prêtre, Gilles De- LAUNAY , Jean-Gabriel FIaruv , Voiturier , et Claude Barré, membres.

Depuis sa création jusqu'à l'époque de sa modiQcation, en février 1794, elle prononça plusieurs condamnations à mort, parmi lesquelles on remarque celle d'un nommé Alexandre Chartier, envoyé à l'échafaud pour avoir tenu des propos attentatoires à la souveraineté du peuple français.

Au commencement de février, par suite de je ne sais quelles circonstances, le personnel de la Commission éprouva quelques changements.

Voici sa nouvelle composition :

BOUILLY ( Jean -Nicolas, ) président.

Membres :

DESPLANouEs (Thomas), ex -prêtre ;

BÉNÉVENT (Jeaa-Baptiste-François,) exprêtre ; HARDY (Jean-Gabriel) ; BARRÉ (Charles) ; BOL'TARD (Jacques.) Léo février, cette Commission se réunit et désigna, en exécution de l'arrêté de GuimberiBau, ceux de ses membres qui formeraient la section destinée à se rendre à Lahaye- Descartes.

Furent nommés : Jean-Nicclas Bouilly, président, Charles Barré et Jacques Boutard, membres, qui s'adjoignirent le nommé Ferrand, comme secrétaire, et le nommé Besnard, comme huissier.

En même temps, l'exécuteur des hautesœuvres, Louis-Charles-Martin Sanson, fut requis d'accompagner la Commission, avec la guillotine. Ce personnage se fit assister de Nicolas Sanson, son frère, et de Bonavenlure Charmay, son beau-frère.

Enfin, l'expédition se compléta par cent soldats, dont quarante cavaliers, avec deux pièces de canon, le tout sois les or-

dres d'Alexandre Roger, adjoint du général Desclozeaux.

A la tète de cet appareil formdiable, placé sous soQ commandement suprême , Bouilly se mit immédiatement en route. Il lit grande diligence, car le lendemain il se trouvait à Lahaye- Descartes. Son ami Jean Guimberteau dut être satisfait : il avait demandé de la célérité ; on ne pouvait en mettre davantage, ni déployer un plus beau zèle.

Le premier acte du président de la Commission fut de faire dresser la guillotine sur la place de Lahaye où, suivant l'arrêté du proconsul, elle devait rester exposée aux yeux des habitants jusqu'à la punition de tous les coupables que l'on pourrait saisir.

Après avoir exhibé ses pouvoirs à la municipalité, Bouilly se présenta devant la Société populaire et ouvrit la séance par un discours, dans lequel il exposa le but de son transport à Lahaye en compagnie de la force armée et de l'exécuteur des hautesœuvres. J'aurais été curieuxd'en connaître les

termes précis, mais la modestie de l'orateur s'est refusée à la publicité de l'impression. Toutefois, un écrit du temps , dont on ne pourrait contester l'authenticité, m'indique en substance les paroles qui furent prononcées.

« Le citoyen Bouilly, dit cet écrit, a rap- « pelé l'abominable scène de Cuss^y, qui a « indigné tous les bons citoyens; ila démon- (( tré la nécessité des mesures de sévérité (( que la commission militaire est chargée « de remplir. Il a concilié la fermeté avec a la prudence, la rigueur de la Ici avec la « justice, la rigidité du républicanism© « avec l'humanité et la fraternité; et il a préci venu la Société que la Commission mili- « taire tiendrait dès demain des séances « publiques dans ce local ; il a invité tous « les bons citoyens patriotes, notamment « le Comité de surveillance, à lui transmet- « Ire tous les renseignements relatifs à « l'objet [Sic] de la Commission mihtaire « révolutionnaire. »

Ce discours souleva les plus vifs applau-

ilissements, et un des membres de la réunion, dont l'enthousiasme débordait, supplia l'orateur de remettre le manuscrit de sa harangue à la Société populaire qui le ferait imprimer à ses frais.

Le citoyen Bouilly, a avec la modestie

a d'un réputilicain ph losophe, dit h docu-

« ment que j'ai cité plus haut, a exprimé à

« la Société sa sensibilité et a dit que son

« discours est l'effusion d'un cœur brûlant

« de patriotisme et nen de plus, et qu'il en-

« gageait la Société à ne pas s'occuper du

« soin de son impression. »

Mais la Société insiste, elle veut absolument donner les honneurs de la publicité à ce discours, dans lequel, dit le président, on reconnaît l'auteur estimable de plusieurs ouvrages intéressants sur la liberté, entre autres a celui qui retrace les derniers mo- « ments du bon Jean-Jacques Rousseau, « ce grand homme qui a si puissamment « concouru à nous faire recouvrer la Uberté '■ qui triomphe des chaînes que la coalition

« du tyran et du sacerdoce nous a fait, « porter si longtemps. >;

Touchée par la flamme d'une si belle éloquence, la résistance de Bouilly veut bien se laisser vaincre. Il donne son consentement et la Société décide « aux acclamac tions et applaudissements de tout Taudia toire l'impression du discours, aussitôt « qu'il aura été recueilli et remis. »

Mais ce morceau oratoire ne fut ni recueilli, ni remis, ni imprimé. Bouilly, qui n'ignorait pas le proverbe : Verba volant scripta marient, ne tenait peut-être pas énormément à le faire passer à la postérité an moyen de l'impression.

Pendant qu'il recueillait ainsi les hommages et l'encens de la fine fleur des démagogues de Lahaye, la force armée ne restait pas inactive. Sous la direction du procureur de la commune, elle alla à Cussay pour y désarmer d'abord les habitants, suivant la volonté exprimée par Guimberteau, et ensuite pour y opérer les arrestations qui lui seraient indiquées.

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