IWWIII GU\ DE .MAL PASSANT
«tières, dans ks ténèbres. Il me semble que cela « me soulagerait lI). »
Vainement il essaie de travailler, il sombre, et l'idée de suicide s'impose davantage : «Mon esprit « suit des vallons noirs qui me conduisent je ne sais «où. Ils se succèdent et s'emmêlent, profonds et «longs, infranchissables. Je sors de l'un pour ucntier dans un autre et je ne prévois pas ce qu'il « v aura au bout du dernier. J'ai peur que la Ias- «situde ne me décide plus tard à ne pas continuer «cette route inutile (2).»
Les mois s'écoulent cependant et, en juin, il peut aller faire une cure à Divonne. Après un accès d'optimisme très caractéristique, il se rend brusquement à Champel et il y stupéfie son entourage par ses effroyables divagations. Un soir pourtant qu'il se trouve mieux, il veut lire au poète Dorchain le début de son roman V Angélus, qui sera, il l'affirme, son chef-d'œuvre. Quand il eut fini, il pleura. «Et nous aussi, nous pleurâmes, rap- « porte éloquemment Dorchain, voyant tout ce «qui restait encore de génie, de tendresse et de « pitié dans cette âme qui jamais plus n'achèverait «de s'exprimer pour se répandre sur les autres
«âmes Dans son accent, dans ses paroles,
«dans ses larmes, Maupassant avait je ne sais quoi
(,) Lettre inédite.
Ihid.
GUY DE MAU PASSANT. LXXXIX
«de religieux qui dépassait l'horreur de la vie et la «sombre terreur du néant-1'.))
A la fin de septembre, le revoici à Cannes. Mais l'heure de l'échéance prédite par les médecins a sonné. Comme une bête traquée, il erre, à l'automne, sur la Croisette, devant ces deux îles où si souvent il s'est étendu à l'ombre des pins embaumés, devant ces horizons nacrés vers lesquels, jamais plus, ne cinglera le Bel-Ami. Puis, au crépuscule, il gravit la Californie et, de son œil morne, regarde là-bas l'Estérel, qui change de couleur et d'expression sous le ciel verdissant, l'Estérel dont il a tant couru les sentiers, les forêts et les ravins où éclosent les fleurs tropicales, l'Estérel qu'il a si fervemment décrit et qui fut son dernier amour. . . Du moins la dolente montagne gardera-t-elle associé à son nom léger le nom du Maître : elle lui appartient pour toujours, comme la baie de Saint-Malo à Chateaubriand, et le lac du Bourget à Lamartine.
Maupassant annonce sa fin prochaine, et dans ses lettres dernières, pauvres billets semés de fautes, troués de lacunes et criblés de surcharges, ce ne sont que des cris épouvantés, des appels de noyé venus du large : « II y a des jours entiers «où je me sens perdu, fini, aveugle, le cerveau « usé et vivant encore
ilJ LuMBROSO, Souvenirs sur Maupassant.
\( GUY DE MAUPASSANT
« le n'ai pas une idée qui se suit, j'oublie
o les mots, les noms de tout et mes hallucinations «et mes douleurs me déchirent
« Je ne peux pas écrire, je n'y vois plus ;
«c'est le désastre de ma vie(1). »
Après des semaines tragiques, où d'instinct il lutta en désespéré, le Ier janvier 1892, il se sent irrémédiablement vaincu et, dans une minute de clarté suprême , comme naguère Gérard de Nerval, il voulut se tuer. Moins favorisé que l'auteur de Sylvie, il se manqua. Mais son esprit, désormais « indifférent à toute misère», était entré dans les ténèbres éternelles.
On le ramena à Paris pour l'interner chez le docteur Meuriot. Après dix-huit mois d'une existence machinale, tout doucement le «météore»
s <. teignit.
Les moralistes d'autrefois, plus préoccupés d'humanité que de pathologie, auraient commenté cette fin en répétant la belle phrase de Cureau de la Chambre : «Il ne faut pas s'estonner si la Mort «suit souvent les grands succès, parce qu'ils font « perdre l'Espérance, qui est l'Ancre véritable qui «arreste l'âme, la vie et les années.»
Septembre 1007. . «.,„«,..,»,„
1 y ' POL NEVEUX.
(l) Lettres inédites.
Nous croyons intéressant de publier au seuil de cette édition les notes de collège de « l'élève Guy de Maupassant » suivies de la lettre de Mmc Caroline Flaubert. Le lecteur verra naître les aptitudes et se développer le caractère du grand écrivain.