I \\\1\ (.1 \ PI MU PASSA.N I
Cette fois, ce n'est plus Olivier Bertin, ce n'est plus André Mariollequi parlent. II faut que Mau- I hissant cède à cette impérieuse nécessité d'exhaler ses rancœurs, ses souffrances; il prend la parole en son nom, sans artifices et sans détours et, dans un soliloque admirable, il nous donne un chefd'œuvre.
Depuis que le mal en lui se précise et s'exaspère, que la nuit obscurcit ses jeux et descend sur son âme, c'est aux pays de la lumière, c'est à la Cote d'Azur qu'il va demander l'illusion dernière. II ne fait plus à Paris que de brefs séjours; il consulte ses médecins, voit ses éditeurs, et repart aussitôt. Là-bas, dans le vieux port d'Antibes, derrière la digue de Cannes, le yacht qu'il chérit comme un frère, son Bel-Ami, se balance et l'attend. II l'emportera vers les cités blanches du golfe de Gènes, vers les palmiers d'Hyères ou les rouges calanques d'Anthéor.
C'est dans une de ces croisières indolentes, au large d'Agay et de Saint-Raphaël, qu'il a écrit Sur l'Eau. C'est sur la mer auguste des vieux philosophes et des vieux poètes, sur la mer dont la voix a bercé la pensée du monde, qu'il a jeté dans
GUY DE MAU PASSANT. LXXXV
l'ombre cette longue plainte si déchirante et sublime que la postérité en frémira longtemps. Les strophes amères de ce lamento semblent cadencées par la Méditerranée elle-même et rythmées comme sa mélopée; tantôt elles brasillent, avec leurs incidentes uniformes, pareilles aux vagues courtes et pressées; tantôt elles se replient et s'apaisent avec un clapotis berceur, monocorde, dans la fadeur des calmes plats.
Sur l'Eau, c'est le testament, c'est la confession générale de Maupassant; à ceux qui viendront, il lègue ses suprêmes pensées, puis il dit adieu à tout ce qu'il a aimé, aux rêves, aux nuits étoilées et à l'haleine des roses.
Sur l'Eau, c'est le livre du désenchantement moderne, le miroir fidèle du dernier pessimisme. Le journal de bord, décousu et hâtif, mais si noble en son tumulte, a pris place pour jamais à côté de VSerther et de René, de Manfred et d'Ohermann.
I \\W I CUV Dl MAI PASSW I .
L'homme est guary, qui se lamente.
Il a menti le vers de Ronsard : le glorieux écrivain est entré dans les sombres défilés de la folie et de la mort.
Longtemps, douloureusement, il s'est vu défaillir sous les attaques d'un mal obscur qui lui laissait, avec son irrésistible talent, assez de conscience pour sentir la diminution de son être et son entrée dans la nuit. Les symptômes de la paralysie générale sont venus, irrécusables enfin, se confondre avec les désordres de la névrose. Maupassant est méconnaissable; ceux qui, comme moi, le rencontrèrent, maigri et grelottant en ce pluvieux dimanche de novembre où l'on inaugurait à Rouen le monument de Flaubert, eurent peine à le reconnaître. Toute ma vie, je reverrai son visage diminué par la souffrance, ses grands yeux aux abois où la protestation contre l'inique fatalité faisait passer des lueurs mourantes.
A dater de ce lugubre hiver, la sinistre maladie évolue sur le terrain le plus propice, avec une aveugle rigueur. Sans doute, il n'est pas seul à
GUY DE MAUPASSANT. LXXXVII
subir un sort infligé à tant de pitoyables victimes, mais son supplice, à lui, connaît d'exceptionnels raffinements. A travers les crises de persécution et de mégalomanie, dans les alternatives d'excitation et d'affaissement, il garde, durant de longs mois, une lucidité suraiguë qui le convie sans merci au spectacle de sa lente destruction. II semble que,, par cette torture opiniâtre, la Nature le veuille punir d'avoir lu si clair en son cœur de marâtre.
Maupassant s'est réfugié à Cannes, non loin de sa mère. II lit des traités de médecine et, en dépit des verdicts qu'ils énoncent, il persiste à attribuer ses souffrances à un « rhumatisme localisé au cerveau», contracté naguère parmi les brouillards de la Seine. Et, par instants, le précaire espoir d'une rémission palpite en lui. II écrit au printemps :
« II fait si chaud en ce moment sous le soleil «qui emplit mes fenêtres! Pourquoi ne suis-je pas « tout entier au bonheur de ce bien-être? Certains «chiens qui hurlent expriment très bien cet état. «C'est une plainte lamentable qui ne s'adresse «à rien, qui ne va nulle part, qui ne dit rien et «qui jette dans les nuits le cri d'angoisse enchaînée «que je voudrais pouvoir pousser. Si je pouvais «gémir comme eux, je m'en irais quelquefois, «souvent, dans une grande plaine ou au fond d'un «bois, et je hurlerais ainsi durant des heures en-