‹ Boule de suif, correspondanceChapitre 13 sur 35 · C CORRESPONDAIS I · texte numérisé non relu

C CORRESPONDAIS I

ayez vu R. Duval à Rouen pendant les vacances

du jour de l'an, je viens vous expliquer les choses et vous demander conseil.

Lorsque M. R. Duval m'a demandé quelques articles littéraires, il s'est refusé à prendre des études longues et sérieuses comme celle que je lui proposais, et il m'a recommandé de fane amusant. Pour lui plaire, je lui ai donné mon article sur Balzac, qui est de la critique à l'usage des dames et des messieurs du monde, mais où il n'est pas question de littérature. II l'a trouvé charmant et il en a parlé avec enthousiasme à M,u0 Lapierre, qui me l'a répété. Là-dessus, je fais un article très littéraire et très sérieux sur une question fort grosse et fort grave, ['invasion de la Bizarrerie, procédé des médiocres pour remplacer l'originalité qu'ils ne trouvent pas. Le livre qui me servait de prétexte pour cette étude était Les morts bizarres, de Jean Richepin. R. Duval m'a objecté que cela n'était point intéressant pour ses lecteurs, que M. Richepin n'était point digne de la réclame qui résultait toujours d'un article même ennemi (comme s'il s'agissait de Richepin!!!), etc., etc. Là-dessus, je prends la réédition du Ier livre de S,n-Beuve sur la poésie française au xvic siècle et je fais un troisième article. Raoul Duval a paru l'apprécier, m'a demandé la permission de couper en deux quelques phrases, parce que dans le journalisme il faut faire la phrase courte : et m'a annoncé qu'il paraîtrait

CORRESPONDANCE. CI

prochainement. J'attends encore!!! Comme le M. Noël qui fait la chronique dramatique dans la Nation est au-dessous de Mallarmé comme galimatias, et que le journal ne peut réellement pas le conserver, M. R. Duval m'a prié de lui faire quelques critiques de pièces. J'ai pris d'abord L'ami Fritz, qui est certes ce qu'on a donné de meilleur cette année. C'est l'avis de Daudet, de Zola, de Tourgueneffet, ce qui me suffisait, c'est le mien. J'apprends aujourd'hui que M. R. Duval a trouvé cette pièce imbécile, atroce, et dit à tout le monde de n'y pas aller. Est-ce son opinion ou celle du monde bonapartiste? Je l'ignore, toujours est-il que mon article n'a pas dû lui plaire, quoique j'aie fait un éloge bien modéré de cette œuvre.

Or je vois par mes jeux, je juge par ma raison et je ne dirai point que ce qui est blanc est noir, parce que c'est l'avis d'un autre. Je compte faire encore un article d'épreuve pour la Nation, après quoi je me tiendrai tranquille. Non seulement j'ai dépensé 25 francs en livres et places de théâtres à analyser, dépense dont je me serais certes abstenu, mais j'ai perdu grandement un mois de travail, ce qui est beaucoup plus important. Cette indécision continue me tracasse, ces articles divers, irréguliers me troublent, je ne sais encore rien, et avec l'indécision de M. Raoul Duval et la crainte qu'il a de sa rédaction évidemment hostile à un nouveau venu, il peut me faire passer ainsi tout le

Cil CORRESPONDANCE.

printemps en me demandant des articles d'épreuve qui ne me mèneront à rien et ne sont point pavés. J'ai pensé que vous vous étiez peut-être rencontrés chez M"" Lapierre et qu'il avait pu vous parler de moi. Je voudrais, en ce cas, savoir si j'ai quelque chance de remplacer M. Noël, sans quoi il est inutile que je continue à dépenser de l'argent et du temps pour rien. Je ne sais même quelle pièce choisir pour faire un second article, et cette critique après coup ne peut avoir aucune espèce d'originalité. II est inutile dans tous les cas d'écrire pour moi à M. R. Duval; je vous parlerai beaucoup plus longuement de tout cela quand vous sciez ici. Croyez-moi bien, cher maître, aucun journal ne me laissera faire des articles vraiment littéraires et dire ce que je pense. Je lis tous les jours la Nation; cette feuille est radicalement imbécile, c'est le royaume des préjugés et du convenu, toute chose nouvelle les effarouchera comme idée et comme forme. M. Noël dit bien que la chanteuse, M"1* Ritter, est la ((personnification de la gracieuse figure de jeune fille que le compositeur (Victor Massé) a choisie pour l'encadrer de ses perles les plus mélodieuses! ». Je

vous envoie, en outre, le feuilleton d'aujourd'hui, il est impossible d être plus mauvais. Je vous adresse, en même temps, un article de Zola qui trouve que le Drame scientifique est une heureuse innovation qui mène au drame naturaliste. Cette

CORRESPONDANCE. CII1

fois, c'est trop fort!!! Quand donc reviendrezvous? Je suis désolé de vous voir rester si longtemps là-bas

M. TourguenefF m'a dit hier que vous ne

seriez peut-être pas ici avant la fin de février, et cela m'a rempli de tristesse. J'ai un besoin énorme de causer avec vous, j'ai le cerveau plein de choses à vous dire : je suis malade d'une trop longue continence d'esprit, comme on l'est d'une chasteté prolongée.

II y a sur Paris, en ce moment, une atmosphère de lubricité qui m'est douce. On ne parle que des histoires de Mrae Ch. H., du prince de Hohenlohe, et d'une autre dame qu'on ne nomme pas. Demandez à Mme Lapierre de vous raconter tout cela.

Je travaille trop en ce moment Mais l'impudi-

cité du bon public me réjouit.

Revenez vite, cher maître, je vous embrasse en attendant avec une affection toute filiale.

Guy de Maupassant.

MINISTERE DE LA MARINE ET DES COLONIES

Paris, ce 10 décembre 1877.

II y a longtemps que je veux vous écrire, mon bien-aimé maître, mais la Politique ! !.. . m'a empêché de le faire. La politique m'empêche de travailler, de sortir, de penser, d'écrire. Je suis

( |\ CORRESPO.NDAN'CE.

comme ks indifférents qui deviennent les plus passionnés, et comme les pacifiques qui deviennent féroces. Paris vit dans une fièvre atroce et j'ai de cette fièvre : tout est arrêté, suspendu comme avant un écroulement. J'ai fini de rire et suis en colère pour de bon. L'irritation que causent les manœuvres scélérates de ces gueux est tellement intense, continuelle, pénétrante, qu'elle vous obsède à toute heure, vous harcèle comme des piqûres de moustiques, vous poursuit...

...J'ai l'air de faire des phrases — tant pis. — Je demande la suppression des classes dirigeantes : de ce ramassis de beaux messieurs stupides qui batifolent dans les jupes de cette traînée dévote et béte qu'on appelle la bonne société.

Eh bien, je trouve maintenant que 93 a été doux, que les septembriseurs ont été cléments, que Marat est un agneau, Danton un lapin blanc et Robespierre un tourtereau. Puisque les vieilles classes dirigeantes sont aussi inintelligentes aujourd'hui qu'alors, aussi incapables de gouverner aujourd'hui qu'alors, aussi viles, trompeuses et gênantes aujourd'hui qu'alors, il faut supprimer les classes dirigeantes aujourd'hui comme alors, et noyer les beaux messieurs crétins avec les belles dames catins. O radicaux, quoique vous ayez bien souvent du petit bleu à la place de cervelle, délivrez-nous des sauveurs et des militaires qui n'ont dans la tête qu'une ritournelle et de l'eau bénite.

CORRESPONDANCE. CV

Voilà huit jours que je ne puis plus travailler, tant je suis exaspéré par le bourdonnement que me font aux oreilles les machinations de ces odieux cuistres.

Pourtant, j'aurai achevé de refaire mon drame (tout à fait remanié) vers le 15 janvier. Enfin je vous le soumettrai peu de temps après votre retour. J'ai fait aussi le plan d'un roman que je commencerai aussitôt mon drame terminé.

Et (par-dessus tout) Hugo — notre poète, — qui donne à dîner à tous les journalistes de Paris, — et qui demande à avoir auprès de lui Sarcey et Vitu, lesquels ne daignent pas venir. — On remarque leur absence et on les regrette. — II y avait là Albert Delpit! Cochinat! et cent inconnus que Hugo a traités de grands artistes. — Lisez son discours, du reste.

Je ne vais pas mal, malgré tout, et vous embrasse en espérant causer bientôt avec vous.

Guy de Maupassant.

Ma lettre n'a peut-être pas le sens commun. Elle vous prouvera toujours que je pense souvent à vous.

Compliments au bon Laporte. Je pense, d'après votre dernière lettre, que Mme Commanville est à Paris et je tâcherai de la voir demain.

CVI CORRESPONDANCE

MINISTÈRE OE LA MARINE ET DES COLONIES

Paris, ce 5 juillet 1878.

Vous me demandez des nouvelles, mon cher maître: elles sont toutes mauvaises, hélas! D'abord ma mère ne va pas bien du tout »

...Ajoutez à cela que mon ministère m'énerve, que je ne puis travailler, que j'ai l'esprit stérile et fatigué par des additions que je fais du matin au soir, et qu'il me vient par moment des perceptions si nettes de l'inutilité de tout, de la méchanceté inconsciente de la création, du vide de l'avenir (quel qu'il soit), que je me sens venir une indifférence triste pour toutes choses et que je voudrais seulement rester tranquille, tranquille dans un coin, sans espoirs et sans embêtements.

Je vis tout à fait seul parce que les autres m'ennuient, et je m'ennuie moi-même parce que je ne puis travailler. Je trouve mes pensées médiocres et monotones, et je suis si courbaturé d'esprit que je ne puis même les exprimer. Je fais moins d'erreurs dans mes additions, ce qui prouve que je suis bien bête.

De temps en temps, je vais passer une heure ou deux chez notre bonne amie Mrae Brainne, qui est la meilleure femme de la terre et que j'aime de tout mon cœur. Je lui raconte beaucoup d'histoires qui lui semblent, je crois, par moments un peu crues. Elle me trouve bien peu sentimental.

CORRESPONDANCE. C\ II

Elle me raconte ses rêves et je lui narre des réalités.

J'enseigne, tout bas, à d'autres belles dames que je rencontre chez elle, les arcanes de la lubricité, et je me déconsidère dans leurs cœurs parce qu'elles ne me trouvent pas assez « à genoux ».

J'ai rencontré des Indiens qui m'excitent.

Zola, propriétaire à Médan (Seine-et-Oise), s'est aperçu qu'un plancher de sa maison pliait; il en a fait lever un bout et a reconnu que les poutres étaient pourries. Alors, sans architecte, avec le conseil du maçon du pays, il les a remplacées par des poutrelles en fer. De sorte que je m'attends à voir quelque jour la maison tout entière s'écrouler. O réalistes!

II n'a pas l'air trop triste de la disparition du Bien Public.

Moi, je dis chaque soir, comme saint Antoine : « Encore un jour, un jour de passé. » — Ils me semblent longs, longs et tristes; entre un collègue

imbécile et un chef qui m'eng Je ne dis plus

rien au premier; je ne réponds plus au second. Tous deux me méprisent un peu et me trouvent inintelligent, ce qui me console.

Les figures des étrangers font grimacer les rues. On sent le nègre sur le boulevard; et, de place en place, un encombrement de provinciaux vous arrête. Les chevaux de fiacre me font pitié, tant ils sont maigres. Ils ne meurent plus, ils dis-

CVI1I ( OKRESPONDAN'CE.

paraissent, ils se dissipent. II flotte clans Pans tant de bêtises venues de tous les coins du monde, qu'on en éprouve comme un accablement.

Adieu, mon cher maître, je vous embrasse en VOUS serrant les mains.

Guy ue Maupassant.

Rien de nouveau pour M. Bardoux.

MINISTÈRE DE LA MARINE ET DES COLONIES

Paris, ce 3 août 1878.

Mon cher Maître,

Je viens de voir notre amie Suzanne Lagier qui m'a supplié de vous écrire tout de suite pour obtenir de vous un fort coup d'épaule auprès de Zola. Elle a été à l'Ambigu, on lui a parlé du rôle de Gervaisc dans L'Assommoir et elle meurt d'envie de le jouer. Elle affirme, elle jure qu'elle en fera sa plus belle création, qu'elle étonnera Paris (ce qui est possible), et que personne ne jouerait ce rôle comme elle (ce que je crois).

Elle m'a montré qu'elle était énormément maigrie de partout (c'est vrai), et m'a affirmé qu'à la scène elle aurait vingt ans. Elle est tellement emballée qu'il est possible qu'elle réussisse fort bien. Dans tous les cas, à mon avis, elle vaudrait infiniment mieux que la chanteuse Judic.

CORRESPONDANCE. CIX

Qu'en pensez-vous?

Je suis en ce moment en grande correspondance avec Mme Brainne, qui prend les eaux de Plombières. Elle m'envoie des encouragements, des exhortations à la patience et à la gaieté. Malheureusement, je n'en profite guère. Je ne comprends plus qu'un mot de la langue française, parce qu'il exprime le changement, la transformation éternelle des meilleures choses et la désillusion avec énergie

L'amour des femmes est monotone comme l'esprit des hommes. Je trouve que les événements ne sont pas variés, que les vices sont bien mesquins, et qu'il n'y a pas assez de tournures de phrases.

Je vous serre les mains et je vous embrasse, mon cher maître.

Donnez-moi des nouvelles de Bouvard et Pécuchet.

Guy de Maupassant.

Paris, ce 21 août 1878.

Je ne vous écrivais point, mon cher maître, parce que je suis complètement démoli moralement. Depuis trois semaines j'essaye de travailler tous les soirs sans avoir pu écrire une page propre. Rien, rien. Alors je descends peu à peu dans des noirs de tristesse et de découragement dont j'au-

( \ ( OKKKSPONDANCE.

rai bien du mal à sortir. Mon ministère nie détruit peu à peu. Après mes sept heures de travaux administratifs, je ne puis plus me tendre assez pour rejeter toutes les lourdeurs qui m'accablent l'esprit. J'ai même essayé d'écrire quelques chroniques pour le Gaulois afin de me procurer quelques sous. Je n'ai pas pu. Je ne trouve pas une ligne et j'ai envie de pleurer sur mon papier. Ajoutez à cela que tout va mal autour de moi. Ma mère, qui est retournée à Etretat depuis deux mois environ, ne va nullement mieux. Son cœur surtout la fait beaucoup souffrir, et elle a eu des syncopes fort inquiétantes. Elle est tellement affaiblie qu'elle ne m'écrit même plus, et c'est à peine si, tous les quinze jours, je reçois un mot qu'elle dicte à son jardinier.

Elle compte toujours sur la visite de M. et Mrac CommanviIIe au commencement d'octobre et elle espère aussi que vous voudrez bien venir passer quelques jours près d'elle; cela la distrairait et lui ferait beaucoup de bien. J'attends pour demander mes quinze jours de congé que vous m'ayez répondu si vous pourrez, ainsi que Mmc CommanviIIe, être libre à cette époque.

Notre amie Mmc Brainne ne s'amuse guère à Plombières. Elle m'écrit de temps en temps et je lui envoie beaucoup d'histoires qui ne sont pas toujours très convenables, mais qui, du moins, peuvent l'égayer.

CORRESPONDANCE. CXI

Suzanne Lagier vient quelquefois me voir à mon ministère; elle met tout Pans en mouvement pour jouer Gervaise. Elle est bien farce, mais monotone, et sa personnalité de cabotine tient dans son esprit une place démesurée.

Comment se fait-il que Zola n'ait point été décoré après la promesse de M. Bardoux? La chose a fait du bruit, du reste, car tous les journaux avaient annoncé sa décoration. Je dois bientôt aller passer un dimanche chez lui, j'ai envie de voir ce qu'il me dira. Je suis sûr qu'il est très embêté. Qu'avait-il besoin de cela?

J'ai rencontré Tourgueneffquelques jours avant son départ pour la Russie et je l'ai trouvé triste et inquiet. Quelques accidents qu'il avait eus au cœur l'avaient décidé à consulter, et le médecin avait constaté une maladie du ventricule gauche. Tout le monde a donc le cœur détérioré?

Je vous embrasse de grand cœur, mon cher maître, et vous prie de m'écrire quelques mots entre deux phrases de Bouvard et Pécuchet.

Je vous serre encore les mains.

Guy de Maupassant.

Paris, ce mercredi.

Mon cher Maître,

Mon chef, pour l'unique raison de m'être

désagréable, sans doute, vient de me donner le

CXII CORRESPONDANCE

plus horrible service de bureau, service que remplissait fort bien un vieil employé abruti : c'est la préparation du budget et les comptes de liquidation des ports : des chiffres, rien que des chiffres; de plus je me trouve auprès de lui, ce qui me met dans l'impossibilité de travailler pour moi, même quand j'ai une heure de répit; c'est là, je pense, le but qu'il veut atteindre.

J'ai des tristesses de tous les côtés. Ma mère va fort mal et ne se trouve même pas en état de quitter Etretat.

Je vous embrasse bien fort, mon cher maître, et vous demande pardon des embêtements que je vous donne.

Guy de Maupassant.

Ce 2 ck'cembrc 1878.

Zola nous a lu deux nouveaux chapitres de Nana; j'aime peu le second, le troisième me paraît mieux. La division du livre ne me plaît pas. Au lieu de conduire son action directement du commencement à la fin, il la divise, comme le Nabab, en chapitres qui forment de véritables actes se passant au même lieu, ne renfermant qu'un fait et, par conséquent, il évite ainsi toute espèce de transition, ce qui est plus facile. — Ainsi : irr chapitre : Une représentation aux Variétés. — 2' chapitre :

CORRESPONDANCE. CXIII

L'appartement de Nana. — 3e chapitre : Une soirée chez le comte Nupha. — 4'' chapitre : Un souper chez Nana, etc.

Ma mère ne va pas mieux, mais les médecins sont plus rassurants sur la maladie quoiqu'ils ne s'entendent pas sur le traitement à suivre.

Adieu, mon cher maître, je vous embrasse fort et vous serre les mains. Rappelez-moi au bon souvenir de Mme Commanville.

Guy de M au passant.

Ce 13 janvier.

Mon cher Maître,

J'ai vu Zola hier soir et il m'a dit que vous ne viendriez pas cet hiver!

Cette nouvelle m'a tellement étonné et désolé que je vous prie de me dire tout de suite si elle est vraie. Passer l'hiver sans vous voir ne me paraît pas possible; c'est mon plus grand plaisir de l'année d'aller causer avec vous chaque dimanche pendant trois ou quatre mois et il me semble que l'été ne peut pas revenir sans 'que je vous aie vu. — Mme Commanville doit être à Paris, mais comme je ne puis quitter mon bureau avant 6 heures et demie du soir, il m'est impossible d'aller chez elle. Je ne sais trop ce que nous allons devenir. Je crois le ministère fini et j'ai peur

CXIV CORRESPONDANCE

d'être oublié clans la débâcle. Je suis titularise à [,8oo francs, mais si on ne me laisse que cela, c'est peu; d'autant plus que je ne sais vraiment pas pourquoi notre ministre ne m'a point pris plus tôt. Rien ne l'en empêchait.

Zola n'est pas décoré — à cause de l'article qu'il a écrit dans le Figaro ! I ! I . . Le chef du cabinet m'a dit que le ministère ne pouvait vraiment pas lui

donner la croix en ce moment!!!... on rêve

En quoi un article de critique détruit-il le talent de Zola?

Du reste je vois des choses ineffables. Plus on est haut, plus on est (ou devient) imbécile. Et j'ai devant certains spectacles qui me sont donnés ici, des envies subites de crier comme si j'étais pris d'une rage de dents. Oh le beau roman sur les ministères!!... M. Bardoux qui n'est pas bête, bien loin de là, s'est entouré d'une façon étonnante et ils ont tous, comme pour la croix de Zola, des subtilités de raisonnements politiques

et malins d'hommes qui dans leurs chausses

à faire la joie du garçon.

La première de YAssommoir aura lieu jeudi ou samedi. Zola est navré que vous ne veniez pas; il dit qu'on ne se retrouve que chez vous et qu'il va passer un hiver solitaire.

On répète ma petite pièce au 3" théâtre Français, mais je n'ai pas encore eu le temps d'aller voir une seule répétition. J'arrive ici à 9 heures et

CORRESPONDANCE. CXV

je pars à 6 h. 1/2. Vous comprenez qu'il me reste peu de loisirs. Je me sépare de plus en plus de mon pauvre roman : j'ai peur que le cordon ombilical soit coupé. Et cependant je voudrais que le ministre restât, car je tâcherais de me faire une petite place ici. Je crois la chose fort possible. Après cela je pourrais enfin travailler un peu tranquille.

Notre pauvre amie M'"c Brainne n'a pas de chance. Elle a en même temps une inflammation d'un œil qui l'empêche de lire et d'écrire, et une entorse! — Dites-moi vite si vous viendrez.

Je vous embrasse, mon cher maître, et vous supplie de quitter Croisset, ne serait-ce que 15 jours afin que nous puissions un peu causer. Ce monde est un désert où on ne parle même pas, faute de gens à qui on puisse rien dire.

Tout à vous,

Guy de Maupassant.

CABINET DU MINISTRE DE L INSTRUCTION PUBLIQUE, DES CULTES ET DES BEAUX-ARTS.

Ce 28 janvier 1879.

Mon bien cher Maître,

Le Figaro annonce que vous vous êtes cassé la jambe. Je suis plein d'angoisse et d'inquiétudes. J'écris à Pouchet qui devait être à Croisset di-

CWI CORRESPONDANCE.

manche; mais si l'immobilité à laquelle on doit vous condamner ne vous empêche pas d'écrire, envoyez-moi un mot, je vous prie.

Je m'efforcerai de me faire libre un dimanche (car je viens ici tous les jours maintenant) et d aller vous voir, causer avec vous, vous apporter dis nouvelles, l'air de Paris, un peu de distraction dans vos tristesses. Vraiment cela est trop. Le ciel a donc comme les gouvernements la haine de la littérature? Que vous devez être malheureux dans votre ht, sans travailler. Je ne pense qu'à vous depuis ce matin. Quand la lourde fatalité tombe sur quelqu'un, il faut qu'elle l'écrase de toutes les façons.

Ce malheur ne fait pas que me désoler, il me révolte, parce qu'il m'a l'air d'une lâcheté de la Destinée qui, ne pouvant vous atteindre complètement en votre esprit, vous frappe en votre corps. Ne serait-il pas possible de vous faire apporter ici, où, au moins, on irait vous voir, on vous entourerait!

Je vous embrasse bien fort, mon bien cher maître, et vous demande en grâce de m'écrire ou <le me faire écrire un mot.

Votre

Guy de Maupassant.

Il m'a été impossible jusqu'ici d'aller voir M Commanville; j'en suis honteux et désolé,

CORRESPONDANCE. CXVI1

mais j'arrive à mon bureau à 9 heures : j'en pars au plus tôt à 6 heures et demie, ce qui ne me laisse pas une minute. Naturellement je n'ai pu voir non plus Tourgueneff.

Paris, ce mercredi.

Mon cher Maître,

Ma pièce va passer dans dix jours chez

Bal lande. Pouvez-vous, mon cher maître, m'envover une lettre d'introduction pour Théodore de Banville que je voudrais prier d'j venir. Je tache d'avoir autant de critiques que je pourrai et je tiens à celui-là, parce que la pièce est en vers.

J'ai vu Banville chez vous mais il ne me reconnaît pas quand je le rencontre.

Je sais par Mrae Commanville que vous allez mieux. Quand vous verra-t-on? Vous ne vous imaginez pas combien j'ai envie et besoin de vous voir.

Je vous embrasse, mon bien cher maître, en vous serrant les mains.

Bien des choses à Laporte.

Votre

Guy de Maupassant.

CABINET DU MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQl 1., DES CULTES ET DES BEAUX-ARTS.

Paris, le 18 février 1879.

Je ne vous écris qu'un mot en courant, mon cher maître, parce que je suis surchargé de besogne. Puis ma pièce sera jouée demain soir et j'ai un travail considérable de distribution de places. J'espère que ce ne sera pas mal. J'ai écrit à Daudet pour lui demander s'il pourrait venir. // ne m'a pas plus répondu que pour la feuille de Rose. Je lui envoie tout de même deux fauteuils sous enveloppe.

Banville a été charmant. II viendra. J'ai aussi Lapommcraye et le Gaulois. (Peut-être!!! le Fi-

saro-)

Je vais essayer d'aller vous voir; mais je

ne réponds pas de réussir

Enfin je verrai l'état de mes finances à la fin du mois et j'espère que je pourrai aller passer un jour avec vous. J'en ai grande envie et grand besoin. Je désire aussi vous parler de vous, et vous donner, sur l'histoire Gambette, une appréciation que je crois plus juste que les autres.

Je vous écrirai aussitôt que ma pièce aura été jouée, en attendant, je vous embrasse.

Guy de Maupassant.

CORRESPONDANCE. CXIX

26 février 1879.

Ma pièce a bien réussi : mieux même que je n'aurais espéré. Lapommeraye, Banville, Claretie, ont été charmants; le Petit Journal très bon, le Gaulois aimable, Daudet perfide : il a dit : «M. de M. a remis à la scène, sans s'en douter, les roses jaunes d'Alphonse Karr. Personne sans doute n'a oublié le sujet, le voici». Puis il fait l'analyse des roses jaunes (que je ne connaissais nullement) de façon à ce que cela ait une ressemblance absolue avec ma pièce, tandis que, d'après les renseignements que j'ai pris, les différences entre les deux sujets sont très sensibles; il termine par quelques mots d'éloge. — Zola n'a rien dit, j'espère que c'est pour lundi. Du reste sa bande me lâche, ne me trouvant pas assez naturaliste; aucun d'eux n'est venu me serrer la main après le succès. Zola et sa femme ont applaudi beaucoup et m'ont vivement félicité plus tard. — D'autres journaux en ont parlé avec éloge, je n'ai pu encore me les procurer. — Mme Pasca va la jouer dans le monde.

Adieu, mon cher maître, je vous embrasse bien fort et j'ai grande envie de vous voir.

Votre

G. de M.

Paris, 2-f. avril 1879.

Je serai toujours, mou cher maître, une victime des ministères. Voici huit jours que je veux vous écrire, et je n'ai pas pu trouver une demi-heure pour le faire. J'ai ici des rapports très agréables avec Charmes, mon chef; nous sommes presque sur un pied d'égalité, il m'a fait donner un très beau bureau, mais je lui appartiens, il se décharge sur moi de la moitié de sa besogne, il marche et j'écris du matin au soir; je suis une chose obéissant à la sonnette électrique et, en résumé, je n'aurai pas plus de liberté qu'à la Marine. Les relations sont douces, c'est là le seul avantage; et le service est beaucoup moins ennuyeux. Et le soir de ma petite pièce Charmes me disait : « Décidément il faut que nous vous laissions du temps pour travailler et, soyez tranquille, nous vous en laisserons!!!!!» Ah bien oui!! je lui suis utile et il en abuse; c'est toujours ainsi du reste, j'ai voulu me faire bien voir de lui et j'ai trop réussi.

Que dites-vous de Zola? moi je le trouve absolument fou. Avez-vous lu son article sur Hugo!! son article sur les poètes contemporains et sa brochure «la République et la littérature»? — «La république sera naturaliste ou elle ne

SCia DaS», «JE NE SUIS QU'UN SAVANT» !!!!

CORRESPONDANCE. CXXI

(rien que cela! — quelle modestie), — «l'enquête sociale», - — le document humain, — la série des formules , — on verra maintenant sur le dos des livres «grand roman selon la formule naturaliste». — Je ne suis qu'un savant!!! !! cela est pyramidal ! ! ! et on ne rit pas

Vous n'avez pas reçu le nouveau livre d'Hennique, parce qu'il ne l'a envoyé à personne. C'est un roman qu'il a écrit à 18 ans pour le journal l'Ordre et que Dentu lui avait acheté , il ne le montre pas. — M"* Pasca (ceci entre nous) a failli mourir de chagrin de sa rupture avec Ricard et vous pouvez être assuré qu'elle ne jouera pas ma pièce chez la princesse Mathilde : elle n'a pas autre chose en la tête que son désespoir d'amour. Nom de Dieu, que les femmes sont bêtes! — Zola m'a chargé de vous dire qu'il vous attendait avec impatience pour donner le dîner qu'il a promis pour la 50e édition de Y Assommoir ; il espère que vous serez ici dans les tout premiers jours de mai, parce qu'il compte partir immédiatement après; il a retardé son départ pour cela. — Les Charpentier descendent dans des profondeurs de stupidité prodigieuses, la femme est encore plus étonnante que l'homme.

Je vous attends avec impatience, je m'embête, je suis un peu souffrant, le sang circule mal, et les .médecins ne peuvent que répéter leur éternelle phrase : «de l'exercice, faites de l'exercice». Je

c Wll ( ORRESPONDANCE.

n'ai pas le temps de travailler, ce qui me rend fort grincheux. Adieu, mon cher maître, je vous embrasse finalement.

A VOlls, G. DE M.

I tBINET OU MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE, DES CULTES ET DES BEAUX-ARTS.

Ce 26 décembre.

J'ai été fort bousculé ces jours-ci, mon bien cher maître, et je n'ai pu encore vous écrire. Enfin je suis installé dans un beau bureau sur des jardins, mais je trouve que ça sent le provisoire

Par exemple, pour du temps je n'en ai pas. J'arrive à 9 heures du matin et je pars à 6 h. 1/2 du soir. Je sors deux heures dans le jour pour déjeuner. Mais cela n'est qu'un moment à passer et je serai fort libre quand je rentrerai dans l'administration.

Je jouis d'une haute considération. Les directeurs me traitent avec déférence et les chefs de bureau m'adorent. Le reste me regarde de loin. Mes collègues posent. Ils me croient, je crois, trop simple.

Je vois des choses farces, farces, farces, et d'autres qui sont tristes, tristes, tristes; en somme, tout le monde est bête, bête, bête, ici comme ailleurs.

Une chose me gêne, j'ai déplu au lampiste, qui

CORRESPONDANCE. CXXIII

n'a pas voulu me donner de lampe. Si cela continue, j'en rendrai compte au chef du cabinet.

J'ai été de nouveau à la Librairie nouvelle. M. Achille n'a pu se procurer nulle part le Bien et le mal des femmes. C'est tout à fait épuisé.

Et Zola ! Cet article-là quinze jours avant

Y Assommoir! La jolie presse qu'il aura!! Ballande va jouer en matinée (quand? je l'ignore) mon Histoire du vieux temps. — C'est toujours ça; malheureusement ça ne rapporte rien les matinées.

Détail embêtant. Au cabinet du ministre on vient tous les dimanches jusqu'à midi. Je crois que j'aurai cependant du temps pour travailler, la besogne de la maison ira vite quand j'y serai accoutumé, elle n'est pas difficile.

Je vous embrasse tendrement, mon cher maître, en vous remerciant, et je vous prie de présenter à Mme Commanville mes compliments respectueux et dévoués.

Guy de Maupassant.

CABINET DU MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE, DES CULTES ET DES BEAUX-ARTS.

Mat a Ce lundi.

on cher Maître,

C'est aujourd'hui que le ministère doit

tomber. Je n'ai pas de chance.

L'Assommoir est un succès !

Par exemple c'est interminable et pas très mordant. Mais les décors sont superbes et il y a des scènes bien venues. Le delirium tremens fait évanouir les femmes. On ira voir. La première a été fort bonne. Quelques murmures ébauchés ont été arrêtés par trois salves d'applaudissements. Je crois que la pièce tiendra longtemps.

Je vous embrasse, mon cher maître, et vous prie de venir le plus tôt possible.

Guy de M au passant.

A l'obligeance de M'ue Comman ville, aujourd'hui Mm* Franklin Grout, nièce de Gustave Flaubert, nous devons communication des Lettres à Gustave Flaubert.

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