‹ Boule de suif, correspondanceChapitre 31 sur 35 · COCO, COCO, COCO FRAIS · texte numérisé non relu

COCO, COCO, COCO FRAIS

J'avais entendu raconter la mort de mon oncle Ollivier.

Je savais qu'au moment où il allait expirer doucement, tranquillement, dans l'ombre de sa grande chambre dont on avait fermé les volets à cause d'un terrible soleil de juillet; au milieu du silence étouffant de cette brûlante après-midi d'été, on entendit dans la rue une petite sonnette argentine. Puis, une voix claire traversa l'alourdissante chaleur : «Coco frais, rafraîchissez-vous, mesdames, coco, coco, qui veut du coco?» Mon oncle fit un mouvement, quelque chose comme l'effleurement d'un sourire remua sa lèvre, une gaieté dernière brilla dans son œil qui, bientôt après, s'éteignit pour toujours.

J'assistais à l'ouverture du testament. Mon cousin Jacques héritait naturellement des biens de son père; au mien, comme souvenir, étaient légués quelques meubles. La dernière clause me

iio «coco, coco, coco frais:»

concernait. La voici : «A mon neveu Pierre, je laisse un manuscrit de quelques feuillets qu'on trouvera dans le tiroir gauche de mon secrétaire; plus 500 francs pour acheter son fusil de chasse, et 100 francs qu'il voudra bien remettre de ma part au premier marchand de coco qu'il rencontrera!... »

Ce fut une stupéfaction générale. Le manuscrit qui me fut remis m'expliqua ce legs surprenant.

Je le copie textuellement :

« L'homme a toujours vécu sous le joug des «superstitions. On croyait autrefois qu'une étoile «s'allumait en même temps que naissait un en- «fant; qu'elle suivait les vicissitudes de sa vie, «marquant les bonheurs par son éclat, les misères « par son obscurcissement. On croit à l'influence «des comètes, des années bissextiles, des ven- «dredis, du nombre treize. On s'imagine que «certaines gens jettent des sorts, le mauvais œil. «On dit : «Sa rencontre m'a toujours porté mal- « heur. » Tout cela est vrai. J'y crois. — Je m'ex- «plique : Je ne crois pas à l'influence occulte «des choses ou des êtres; mais je crois au hasard «bien ordonné. II est certain que le hasard a fait <( s'accomplir des événements importants pendant «que des comètes visitaient notre ciel; qu'il en a «placé dans les années bissextiles; que certains ^malheurs remarqués sont tombés le vendredi, «ou bien ont coïncidé avec le nombre treize; que

« COCO, COCO, COCO FRAIS . » I l l

« la vue de certaines personnes a concordé avec «le retour de certains faits, etc. De là naissent «les superstitions. Elles se forment d'une obser- « vation incomplète, superficielle, qui voit la cause «dans la coïncidence et ne cherche pas au delà.

«Or mon étoile à moi, ma comète, mon ven- «dredi, mon nombre treize, mon jeteur de sorts, «c'est bien certainement un marchand de coco.

«Le jour de ma naissance, m'a-t-on dit, il «y en eut un qui cria toute la journée sous nos «fenêtres.

«A huit ans, comme j'allais me promener avec «ma bonne aux Champs-Elysées, et que nous «traversions la grande avenue, un de ces indus- «triels agita soudain sa sonnette derrière mon dos. «Ma bonne regardait au loin un régiment qui «passait; je me retournai pour voir le marchand «de coco. Une voiture à deux chevaux, luisante « et rapide comme un éclair, arrivait sur nous. Le «cocher cria. Ma bonne n'entendit pas; moi non «plus. Je me sentis renversé, roulé, meurtri..., «et je me trouvai, je ne sais comment, dans les «bras du marchand de coco qui, pour me récon- «forter, me mit la bouche sous un de ses robi- «nets, l'ouvrit et m'aspergea... ce qui me remit « tout à fait.

«Ma bonne eut le nez cassé. Et si elle con- «tinua à regarder les régiments, les régiments ne «la regardèrent plus.

Page 1