I 12 K COCO, COCO, COCO FRAIS
«A seize ans, je venais d'acheter mon premier «fusil, et, la veille de l'ouverture de la chasse, je a me dirigeais vers le bureau de la diligence, en s donnant le bras à ma vieille mère qui allait fort « lentement à cause de ses rhumatismes. Tout à «coup, derrière nous, j'entendis crier: «Coco, «coco, coco frais!» La voix se rapprocha, nous «suivit, nous poursuivit. Il me semblait qu'elle « s adressait à moi, que c'était une personnalité, « une insulte. Je croîs qu'on me regardait en riant; « et l'homme criait toujours : « Coco frais ! » «comme s'il se fût moqué de mon fusil brillant, «de ma carnassière neuve, de mon costume de «chasse tout frais en velours marron.
«Dans la voiture je l'entendais encore.
«Le lendemain, je n'abattis aucun gibier, mais «je tuai un chien courant que je pris pour un «lièvre; une jeune poule que je crus être une «perdrix. Un petit oiseau se posa sur une haie; «je tirai, il s'envola; mais un beuglement terrible «me cloua sur place. II dura jusqu'à la nuit... « Hélas! mon père dut payer la vache d'un pauvre fi fermier.
«A vingt-cinq ans, je vis, un matin, un vieux «marchand de coco, très ridé, très courbé, qui « marchait à peine, appuyé sur son bâton et comme " écrasé par sa fontaine. II me parut être une sorte «de divinité, comme le patriarche, l'ancêtre, le «grand chef de tous les marchands de coco du
«COCO, COCO, COCO FRAIS.» l 13
«monde. Je bus un verre de coco et je le payai «vingt sous. Une voix profonde qui semblait «plutôt sortir de la boîte en fer-blanc que de «l'homme qui la portait, gémit : «Cela vous por- «tera bonheur, mon cher monsieur».
«Ce jour-là je fis la connaissance de ma femme «qui me rendit toujours heureux.
«Enfin, voici comment un marchand de coco « m'empêcha d'être préfet.
«Une révolution venait d'avoir lieu. Je fus pris «du besoin de devenir un homme public. J'étais «riche, estimé, je connaissais un ministre; je de- « mandai une audience en indiquant le but de ma «visite. Elle me fut accordée de la façon la plus «aimable.
«Au jour dit (c'était en été, il faisait une cha- «Ieur terrible), je mis un pantalon clair, des gants «clairs, des bottines de drap clair aux bouts de «cuir verni. Les rues étaient brûlantes. On en- « fonçait dans les trottoirs qui fondaient; et de « gros tonneaux d'arrosage faisaient un cloaque des «chaussées. De place en place des balayeurs fai- « saient un tas de cette boue chaude et pour ainsi «dire factice, et la poussaient dans les égouts. Je «ne pensais qu'à mon audience et j'allais vite, «quand je rencontrai un de ces flots vaseux; je «pris mon élan, une..., deux... Un cri aigu, ter- «rible, me perça les oreilles : «Coco, coco, coco, «qui veut du coco?» Je fis un mouvement invo-
] 14 «coco, coco, coco frais!»
«Iontaire des gens surpris; je glissai... Ce fut une e chose lamentable, atroce — j'étais assis dans cette «fange..., mon pantalon était devenu foncé, nia i chemise blanche tachetée de boue; mon chapeau « nageait à côté de moi. La voix furieuse, enrouée «à force de crier, hurlait toujours : «Coco, coco! » «Et devant moi, vingt personnes, que secouait a un rire formidable, faisaient d'horribles grimace s «en me regardant.
«Je rentrai chez moi en courant. Je me changeai. « L'heure de l'audience était passée. »
Le manuscrit se terminait ainsi :
«Fais-toi l'ami d'un marchand de coco, mon «petit Pierre. Quant à moi, je m'en irai content «de ce monde, si j'en entends crier un, au moment «de mourir. »
Le lendemain, je rencontrai aux Champs- Elysées un vieux, très vieux porteur de fontaine qui paraissait fort misérable. Je lui donnai les cent francs de mon oncle. II tressaillit stupéfait, puis me dit : «Grand merci, mon petit homme, cela vous portera bonheur.»
Guy de Valmont.
La Mosaïque, 1876.
Dès le début de la campagne, le lieutenant Laré prit aux Prussiens deux canons. Son général lui dit : «Merci, lieutenant», et lui donna la croix d'honneur.
Comme il était aussi prudent que brave, subtil , inventif, plein de ruses et de ressources, on lui confia une centaine d'hommes, et il organisa un service d'éclaireurs qui, dans les retraites, sauva plusieurs fois l'armée.
Mais comme une mer débordée, l'invasion entrait par toute la frontière. C'étaient de grands flots d'hommes qui arrivaient les uns après les autres, jetant autour d'eux une écume de maraudeurs. La brigade du général Carrel, séparée de sa division, reculait sans cesse, se battant chaque jour, mais se maintenait presque intacte, grâce à la vigilance et à la célérité du lieutenant Laré, qui semblait être partout en même temps, déjouait toutes les ruses de l'ennemi , trompait ses
prévisions, égarait ses uhlans, tuait ses avantgardes.
Un matin, le général le fit appeler.
— Lieutenant, dit-il, voici une dépêche du général de Lacère qui est perdu si nous n'arrivons pas à son secours demain au lever du soleil. Il est à Blamville, à huit lieues d'ici. Vous partirez à la nuit tombante avec trois cents hommes que vous échelonnerez tout le long du chemin. Je vous suivrai deux heures après. Etudiez la route avec soin; j'ai peur de rencontrer une division ennemie.
II gelait fortement depuis huit jours. A deux heures, la neige commença de tomber; le soir, la terre en était couverte, et d'épais tourbillons blancs voilaient les objets les plus proches.
A six heures le détachement se mit en route.
Deux hommes marchaient en éclaireurs, seuls, à trois cents mètres en avant. Puis venait un peloton de dix hommes que le lieutenant commandait lui-même. Le reste s'avançait ensuite sur deux longues colonnes. A trois cents mètres sur les flancs de la petite troupe, à droite et à gauche, quelques soldats allaient deux par deux.
La neige, qui tombait toujours, les poudrait de blanc dans l'ombre; elle ne fondait pas sur leurs vêtements, de sorte que, la nuit étant obscure, ils tachaient à peine la pâleur uniforme de la campagne.
On faisait halte de temps en temps. Alors on n'entendait plus que cet innommable froissement de la neige qui tombe, plutôt sensation que bruit, murmure sinistre et vague. Un ordre se communiquait à voix basse, et, quand la troupe se remettait en route, elle laissait derrière elle une espèce de fantôme blanc debout dans la neige. II s'effaçait peu à peu et finissait par disparaître. C'étaient les échelons vivants qui devaient guider l'armée.
Les éclaireurs ralentirent leur marche. Quelque chose se dressait devant eux.
— Prenez à droite, dit le lieutenant, c'est le bois de Ronfi; le château se trouve plus à gauche.
Bientôt le mot : « Halte ! » circula. Le détachement s'arrêta et attendit le lieutenant qui, accompagné de dix hommes seulement, poussait une reconnaissance jusqu'au château.
Ils avançaient, rampant sous les arbres. Soudain tous demeurèrent immobiles. Un calme effrayant plana sur eux. Puis tout près, une petite voix claire, musicale et jeune traversa le silence du bois. Elle disait :
— Père, nous allons nous perdre dans la neige. Nous n'arriverons jamais à Blainville.
Une voix plus forte répondit :
— Ne crains rien, fillette, je connais le pays comme ma poche.
1 l8 LE MARIAGE DU LIEUTENANT LARE.
Le lieutenant dit quelques mots, et quatre hommes s'éloignèrent sans bruit, pareils à des ombres.
Soudain un cri de femme, aigu, monta dans la nuit. Deux prisonniers furent amenés : un vieillard et une enfant. Le lieutenant les interrogea, toujours à voix basse.
— Votre nom ?
— Pierre Bernard.
— Votre profession?
— Sommelier du comte de Ronfi.
— C'est votre fille?
— Oui.
— Que fait-elle?
— Elle est Iingère au château.
— Où allez-vous?
— Nous nous sauvons.
— Pourquoi?
— Douze ulhans ont passé ce soir. Ils ont fusillé trois gardes et pendu le jardinier; moi, j'ai eu peur pour la petite.
— Où allez-vous?
— A Blainville.
— Pourquoi?
— Parce qu'il y a là une armée française.
— Vous connaissez le chemin?
— Parfaitement.
— Très bien; suivez-nous.
On rejoignit fa colonne, et la marche à travers
champs recommença. Silencieux, le vieillard se tenait aux cotés du lieutenant. Sa fille marchait près de lui. Tout à coup elle s'arrêta.
— Père, dit-elle, je suis si fatiguée que je n'irai pas plus loin.
Et elle s'assit. Elle tremblait de froid et paraissait prête à mourir. Son père voulut la porter. Il était trop vieux et trop faible.
— Mon lieutenant, dit-il en sanglotant, nous gênerions votre marche. La France avant tout. Laissez-nous.
L'officier avait donné un ordre. Quelques hommes étaient partis. Ils revinrent avec des branches coupées. Alors, en une minute, une litière fut faite. Le détachement tout entier les avait rejoints.
— II y a là une femme qui meurt de froid, dit le lieutenant; qui veut donner son manteau pour la couvrir?
Deux cents manteaux furent détachés.
— Qui veut la porter maintenant?
Tous les bras s'offrirent. La jeune fille fut enveloppée dans ces chaudes capotes de soldat, couchée doucement sur la litière, puis quatre épaules robustes l'enlevèrent; et, comme une reine d'Orient portée par ses esclaves, elle fut placée au milieu du détachement, qui reprit sa marche plus fort, plus courageux, plus allègre, réchauffé par la présence d'une femme, cette sou-
vendue inspiratrice qui a fait accomplir tant de progrès au vieux sang français.
Au bout d'une heure, on s'arrêta de nouveau et tout le monde se coucha dans la neige. Là-bas, au milieu de la plaine, une grande ombre noire courait. C'était comme un monstre fantastique qui s'allongeait ainsi qu'un serpent, puis, soudain, se ramassait en boule, prenait des élans vertigineux, s'arrêtait, repartait sans cesse. Des ordres murmurés circulaient parmi les hommes et, de temps en temps, un petit bruit sec et métallique claquait. La forme errante se rapprocha brusquement, et l'on vit venir au grand trot, l'un derrière l'autre, douze uhlans perdus dans la nuit. Une lueur terrible leur montra soudain deux cents hommes couchés devant eux. Une détonation rapide se perdit dans le silence de la neige, et tous les douze, avec leurs douze chevaux tombèrent.
On attendit longtemps. Puis on se remit en marche. Le vieillard qu'on avait trouvé servait de guide.
Enfin une voix très lointaine cria : Qui vive!
Une autre plus proche répondit un mot d'ordre.
On attendit encore; des pourparlers s'engageaient. La neige avait cessé de tomber. Un vent froid balayait les nuages, et derrière eux, plus haut, d'innombrables étoiles scintillaient. Elles pâlirent et le ciel devint rose à l'Orient.
Un officier d'état-major vint recevoir le déta-
chement. Mais comme il demandait qui l'on portait sur cette litière, elle s'agita; deux petites mains écartèrent les grosses capotes bleues, et rose comme l'aurore, avec des yeux plus clairs que n'étaient les étoiles disparues, et un sourire illuminant comme le jour qui se levait, une mignonne figure répondit :
— C'est moi, monsieur.
Les soldats, fous de joie, battirent des mains et portèrent la jeune fille en triomphe jusqu'au milieu du camp qui prenait les armes. Bientôt après le général Carrel arrivait. A neuf heures les Prussiens attaquaient. Ils battirent en retraite à midi.
Le soir, comme le lieutenant Laré, rompu de fatigue, s'endormait sur une botte de paille, on vint le chercher de la part du général. II le trouva sous sa tente, causant avec le vieillard qu'il avait rencontré dans la nuit. Aussitôt qu'il fut entré, le général le prit par la main et s'adressant à l'inconnu :
— Mon cher comte, dit-il, voici le jeune homme dont vous me parliez tout à l'heure; un de mes meilleurs officiers.
II sourit, baissa la voix et reprit :
— Le meilleur.
Puis, se tournant vers le lieutenant abasourdi, il présenta «le comte de Ronfi-Quédissac». Le vieillard lui prit les deux mains :
— Mon cher lieutenant, dit-il, vous avez
sauvé la vie de ma fille, je n'ai qu'un moyen de
VOUS remercier , vous viendrez dans quelques
mois me dire si elle vous plaît
Un an après, jour pour jour, dans l'église Saint-Thomas-d'Aquin, le capitaine Laré épousait M"c Louise-Hortense-Geneviève de Ronfi-Quédissac.
Elle apportait six cent mille francs de dot et était, disait-on, la plus jolie mariée qu'on eût encore vue cette année-là.
La Mosaïque, 1877.