ETUDE
GUY DE MAUPASSANT
«Je suis entré dans la vie littéraire comme un «météore et j'en sortirai comme un coup de foudre. » Ces paroles de Maupassant à José-Mana de Heredia, lors d'une suprême rencontre, résument, non sans exactitude en dépit de leur solennité morbide, la brève carrière, où pendant dix années, l'écrivain tour à tour intrépide et douloureux, produit avec une magistrale fertilité, vers, nouvelles, romans et voyages, pour s'abîmer prématurément dans la folie et la mort. Les étapes brèves et le rayonnement triomphal de cette vie hâtive, j'en veux tenter l'étude. Comment une génération, la sienne, envisagea et comprit Maupassant, comment elle expliqua sa maîtrise et pourquoi elle l'admira, c'est ce que j'essaierai de dire, avec la modestie d'un obscur assistant. Au manque d'originalité inévitable dans l'entreprise où je me hasarde, après tant de critiques, et non des moindres, j'essaierai de suppléer par des cita-
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tions puisées dans des documents et des lettres inédites, trop heureux si, aidé par le grand écrivain lui-même, je puis apporter à mon tour un jugement équitable et probe.
Au mois d'avril 1880, paraissait dans le Gaulois un article'1' annonçant la publication des Soirées de Midun. Il était signé d'un nom encore inconnu : Guy de Maupassant. Apres un juvénile anathème lancé sur le romantisme et une agression passionnée contre la littérature langoureuse, l'auteur exaltait l'étude de la vie, disait la genèse de l'œuvre nouvelle. Elle était pittoresque et séduisante : dans la paix nocturne d'une île de la Seine, sous les peupliers uni plaçant les cyprès napolitains chers aux amis de Boccace, dans la rumeur continue de la vallée, et non plus à la voix du gave pyrénéen accompagnant en sourdine les récits des gentilshommes de Marguerite, le patron et les disciples s'étaient tour à tour narré quelque saisissant ou pitoyable épisode de la guerre. Et la publication en commun de ces récits, dans un volume où le maître coudoyait ses élèves, prenait les allures d'un manifeste, le ton d'un défi ou d'un acte de foi.
En réalité, les choses s'étaient passées plus simplement et l'on s'était borné, sous les arbres de
M Voir œt article à la page 81.
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Médan, à décider du titre commun; Zola avait donné le manuscrit de Y Attaque du Moulin et c'est chez Maupassant, rue Clauzel, que les cinq jeunes gens se communiquèrent leurs œuvres. Chacun lut sa nouvelle, Maupassant le dernier. Quand il eut terminé Boule de Suif, d'un élan spontané, avec une émotion dont ils gardèrent la mémoire, enthousiasmés par cette révélation, tous se levèrent et, sans phrases, le saluèrent un maître.
II se chargea d'écrire l'article du Gaulois et d'ac-
cord avec ses amis, il le rédigea dans les termes que l'on sait, brodant et enjolivant, cédant sans violence à un goût naturel pour une mystification qu'innocentait sa jeunesse. L'essentiel, disait-il, est de faire «démarrer» la critique.
Elle démarra. Le lendemain Wolff au Figaro polémiquait, entraînait ses confrères. Le succès du volume fut éclatant grâce à Boule de Suif. En dépit de la nouveauté, de la probité de l'effort de tous, on se tut sur les autres nouvelles. Reléguées au second plan, elles passèrent indifférentes. Dès sa première bataille, Maupassant dominait la littérature.
Du coup, toute la presse s'empara de lui et l'on dit ce qui convenait sur une célébrité naissante. Biographes et reporters s'enquirent de sa vie. Comme elle était fort simple, toute droite, ils inventèrent. Et c'est ainsi qu'aujourd'hui Mau-
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passant nous apparaît connue ces héros antiques dont [es origines et la mort s'obscurcissent de légende s-
J'insisterai peu sur la jeunesse de Guy deMaupassant. Ses proches, ses vieux anus, lui-même ça et là dans son oeuvre, nous ont fourni sur [es années qui précèdent ses débuts dans les lettres assez de- révélations précieuses et d'émouvants souvenirs. F.n colligeant avec intelligence tous les textes, [es condensant, [es rapprochant, son pieux biographe, M. Edouard May niai, a su écrire sur cette époque lointaine des pages définitives.
,k rappellerai simplement qu'il est né le 5 août 1850, près de Dieppe, au château de Miromesnil qu'il décrira dans Une Vie. C'était une lourde et majestueuse demeure de la Régence, avec une corniche parée de pots à feu et de balustres; de m s liantes et minces fenêtres, par delà une prairie qu'attiédissait une double allée d'arbres, on voyait moutonner au loin la mer septentrionale.
Normand, Maupassant l'était, comme Flaubert, par sa mère et par le lieu de sa naissance. II appartenait à eette race curieuse et aventurière, dont il se plaisait à évoquer les courses héroïques, les longues erreurs sur les nefs vagabondes. Et de même que l'auteur de l'Education sentimentale semble avoir hérité, par la lignée paternelle, du réalisme narquois de la Champagne, de même
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Maupassant paraît tenir de ses ancêtres lorrains l'indestructible discipline et la froide lucidité.
Ce fut à Etretat que s'écoula son enfance, sa belle enfance, que s'éveilla son instinct dans I'éclosion de son âme de préhistorique. Des années passèrent d'une félicité physique extasiée : enivrement des galopades furieuses à travers les champs d'ajoncs, attrait des voyages de découverte par les cavées et les valleuses, expansion des jeux sous les sombres hêtraies, passion de suivre en mer les pêcheurs et, par les nuits sans lune, de rêver sur leurs barques à de chimériques navigations.
Mme de Maupassant, qui avait guidé les premières lectures de son fils, et contemplé avec lui les grands spectacles de la nature, retarda le plus possible l'heure de la séparation. II fallut bien, un jour pourtant, conduire l'enfant au petit séminaire d'Yvetot. Plus tard, élève du lycée de Rouen, il eut pour «correspondant» Louis Bouilhet. C'est chez lui, durant ces dimanches d'hiver où la pluie normande noyait les clochers et cinglait les vitres, que l'écolier apprit à rimer.
Les vacances ramenaient le rhétoricien en pays cauchois. Et c'étaient des chasses à la Saint-Julienl'Hospitalier, à travers les plaines, sur les marais et dans les bois. Dès lors se concluait son pacte avec la terre et poussaient en lui ces «profondes et délicates racines)) qui l'attachaient au sol natal. C'est à la Normandie, large, fraîche et forte, qu'il
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demandera bientôt son inspiration, fervente et drue comme un amour d'adolescent; c'est près d'elle qu'il se réfugiera quand, traqué par la vie,
il implorera une trêve OU quand, simplement, il voudra travailler et se revivifier dans l'allégresse ancienne. Alors aussi naissait en lui cet amour voluptueux pour la mer, qui plus tard saura seule l'isoler du monde, l'insensibiliser, le consoler.
En 1870, il fait campagne, puis il arrive à Pans et pour vivre, car la fortune des siens s'émiette, il doit prendre un emploi. Durant des années, il est attaché au Ministère de la marine où il remue de mornes paperasses, dans l'insipide compagnie des ronds-de-cuir de Y Héritage,
Puis il émigré à l'Instruction publique : la servilité bureaucratique y est moins amère. Certes, les besognes quotidiennes n'y sont guère plus palpitantes, mais il a comme clicfs ou collègues Xavier Charmes et Léon Dierx, Henry Roujon et René Billotte, mais son bureau prend jour sur un beau jardin triste, aux platanes géants, autour desquels l'hiver met de noues guirlandes de corneilles.
I )e sis heures préservées, Maupassant avait fait deux parts, l'une pour le canotage, l'autre pour la littérature. Tous les soirs de belle saison, tous les jours de loisir, il courait vers le fleuve dont l'eau mystérieuse, voilée de brouillards ou étincelante (U- soleil, l'appelait et l'ensorcelait. Dans ces fies de la Seine qui s'étirent entre Cliatou et Port-
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Marly, sur les rives de SartrouvJIIe et de Triel, longtemps, parmi le peuple disparu des canotiers, il fut célèbre pour ses biceps inlassables, pour sa gaieté cynique de franc-luron, ses farces aux effets certains, ses gauloiseries robustes. Tantôt, dans une vitesse éperdue, il tirait de l'aviron, libéré et joyeux, à travers les flammes qui dansent sur les courants. Tantôt, il rôdait le long des berges, interrogeant les mariniers, bavardant avec les ravageurs, ou, étendu parmi les iris et les tanaisies, il épiait durant de longues heures les existences légères qui se jouent à la surface, les araignées d'eau ou les papillons blancs, les demoiselles qui se poursuivent entre les saulaies mouvantes ou les grenouilles qui sommeillent sur les feuilles de nénuphars.
Le travail prenait le reste de sa vie. Sans jamais se rebuter, silencieux et obstiné, il accumula les manuscrits, poésie, critique, pièces de théâtre, romans et nouvelles. Chaque semaine il soumettait docilement son labeur au grand Flaubert, l'ami d'enfance de sa mère, de son oncle Alfred Le Poittevin. Le maître avait consenti à guider le
jeune homme, à lui révéler les secrets qui font les chefs-d'œuvre immortels. C'est lui qui l'astreint à la documentation copieuse et à l'observation directe, qui lui inculque l'horreur du vulgaire et le mépris de la facilité.
Maupassant nous a raconté lui-même ces fortes
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initiations de la rue Murillo ou du pavillon de Croisset : il a évoque l'implacable didactique du vieux patron, ses tendres brutalités, les paternels conseils de son cœur généreux et candide. Durant sept années Flaubert dépeça, pulvérisa les gauches essais de l'élève, dont les progrès restaient incertains.
Soudain, dans un essor de perfection spontanée, il écrivit Boule de Suif. La joie du maître fut grande et suprême : il devait mourir deux mois après.
Jusqu'au bout Maupassant demeurera éclairé du reflet laissé par le bon géant disparu, de ce touchant reflet dont les morts aiment à parer les âmes qu'ils ont profondément remuées. Le culte de Flaubert fut la religion dont rien ne sut le distraire, ni le travail, ni la gloire, ni les vagues lentes, ni les nuits embaumées. A la phrase douloureuse et grave qui clôt la préface des Dernières chansons, il obéira pieusement : la mémoire de l'ancêtre sera son réconfort, cet «oratoire domestique où «murmurer ses chagrins et détendre son cœur».
A la fin de sa brève existence, dans une heure lucide encore, il écrira à un ami : «Je songe tou- « jours à mon pauvre Flaubert et je me dis que je «voudrais être mort si j'étais sûr que quelqu'un «penserait à moi de cette façon (,)>.
(l) Lettre inédite.
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Au cours de ces longues années de noviciat, Maupassant avait pénétré les milieux littéraires. II y demeurait muet, préoccupé, et à qui s'étonnait de ce silence, l'interrogeait sur ses projets, il répondait simplement : «J'apprends mon mé- «tier. » Pourtant, sous le pseudonyme de Guy de Valmont, il donnait déjà quelques articles aux journaux et plus tard, avec l'assentiment et sur la recommandation de Flaubert, il publiait dans la République des Lettres des poèmes signés de son nom. II devait les réunir en volume quelques semaines après l'impression des Soirées de Médan.
Ces vers débordants de sensualisme, où l'hymne à la terre se pâme dans des transports de possession physique, où l'impatience d'amour clame mélancolique et forte comme ces appels d'animaux dans les nuits printanières, sont surtout attachants pour ce qu'ils nous révèlent l'être d'instinct, le faune échappé des forêts natales que fut en sa jeunesse Maupassant. Mais ils n'ajoutent rien à sa gloire : «vers de prosateur», a pu dire Jules Lemaître. Assouplir l'expression de la pensée selon des lois plus strictes et I'« étrécir » en quelque sorte, tel fut le but. A l'exemple de l'un de ses camarades de Médan, s'entraînant avec bonheur à la précision du style et à l'équilibre de la phrase, par l'impérieuse norme de la ballade, du pantoum ou du chant royal, Maupassant, lui aussi, voulut se soumettre au régime du rythme. Jamais d'ail-
WIN GUY DE MAI l'ASSAM .
leurs il n'aima ce recueil qu'il se repentait souvent d'avoir publié : ses démêlés avec la prosodie lui avaient laissé la monotone lassitude que le cavalier et l'escrimeur gardent des reprises de manège et des séances de plastron.
Telle est, à très grands traits résumée, l'histoire de la vocation de Mau passant.
Au lendemain de Boule de Suif, rapidement, sa réputation grandit. La qualité de son conte était hors de pair, mais aussi, il faut bien le dire, certains avaient le polémique besoin d'opposer une jeune renommée à la triomphante brutalité de Zola.
Dès lors, Maupassant, sollicité par toute la presse, se met à la besogne et donne nouvelles sur nouvelles. Son talent dégagé de tout système, sa personnalité libre de toutes influences, ne sont pas discutés un instant. Bientôt il est intronisé comme le successeur de Flaubert; d'un pas pressé, exact et désinvolte, il s'avance dans la gloire, une gloire dont il n'a pas lui-même conscience, mais qui est si universelle que, vivant, aucun auteur contemporain n'en connut de pareille. Le «météore» irradie et, d'article en article, de volume en volume, son rayonnement se prolonge et s'illimite
Le voilà célèbre et riche. Tous le lisent : bourgeois et militaires, commerçants et mondains, hommes de loi et de finance, chacun espère qu'un
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jour ou l'autre il dira, dans quelque livre joyeux ou triste, le foyer ou la caserne, le magasin ou le salon, le prétoire ou la coulisse. On l'aime d'autant plus qu'on le croît heureux et fort. Mais ce que tous ignorent, c'est que ce gars au visage haie, au large col et aux muscles saillants, qu'on compare invariablement à un jeune taureau en liberté et dont on chuchote à l'oreille les héroïques exploits d'amour, est malade et bien malade. Dans le moment même où le succès est venu vers lui, il a rencontré aussi la Maladie, laquelle ne le quitte plus, est assise immobile à ses côtés et, de sa figure de ténèbres, le regarde. II souffre de terribles migraines, suivies de longues insomnies. Des phénomènes nerveux l'agitent : il les apaise par les stupéfiants et abuse des anesthésiques. Espacés d'abord, des troubles de la vue se sont déclarés et un oculiste célèbre a parlé d'anomalie, d'asymétrie pupillaire. Le glorieux jeune homme tremble en secret et les phobies le hantent, multiformes.
Le lecteur est ravi par la santé de cet art renouvelé et pourtant, çà et là, il est surpris en découvrant, parmi ces tableaux de nature pleins de sève, d'inquiétantes échappées vers le surnaturel, de troublantes évocations, voilées d'abord, du plus banal, du plus vertigineux des frissons, de la Peur aussi vieille que le monde et éternelle comme l'inconnu. Mais loin de s'alarmer, il pense seule-
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ment que l'auteur est doue d'une intuition infaillible pour suivre ainsi les tares de ses personnages jusqu'en leurs plus inquiétants dédales. Il ignore, le lecteur, que ces hallucinations si copieusement détaillées, Maupassant les éprouve; il ignore que la Peur est en lui, la Peur angoissante «qui ne se « produit ni devant le danger, ni devant la mort «inévitable, mais dans certaines circonstances « anormales, sous certaines influences mystérieuses, «en face de risques vagues», la «peur de la peur, «la peur de cette horrible sensation de la terreur « incompréhensible ».
Comment expliquer ces misères physiques et cette détresse morbide que pendant longtemps, seuls, connurent les intimes? Hélas! l'explication n'est que trop simple : toute sa vie, conscient ou inconscient, Maupassant lutta contre le mal, obscur encore, mais qui est déjà son hôte.
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Qui voyait Maupassant pour la première fois à l'époque des Contes de la Bécasse et de Bel-Ami était quelque peu dérouté. C'était un solide garçon , de taille un peu courte mais bien prise, avec un front plein sous des cheveux châtains, un nez droit sur une moustache militaire, un menton large, une encolure puissante. L'aspect était résolu et fort, un peu rude et sans ces nuances qui déterminent la qualité d'esprit et la condition sociale. Les mains pourtant étaient fines et déliées et les yeux cernés de belles ombres.
II accueillait le visiteur avec les souples façons d'un chef de bureau courtois qui, sachant son devoir, entend les solliciteurs et s'est résigné aux requêtes prolixes. Beaucoup de politesse, mais aucune expansion. Avec un sourire effacé, il vous laissait parler et son calme vous déroutait. Le regard semblait peu soucieux de dévisager ou de scruter et pourtant on se sentait surveillé.
Çà et là, il laissait tomber une phrase simple, comme choisie parmi les moins significatives et les plus vagues. Et, quel que fût son effort pour la dissimuler, sa placide indifférence s'étalait. Ce qu'on lui avait dit, ce qu'il avait répondu, il s'en moquait
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évidemment, comme de son interlocuteur, comme
de lui-même. Il était resté sur le qui-vive et cela lui suffisait. Jamais il n'attaquait; décidé à rompre, il ne livrait pas de fer, gardait la pointe basse, mais eut détaché sans doute, au besoin, quelque coup d'arrêt bien amené.
Comme il était réfrigérant, ce premier contact, pour les jeunes enthousiastes qui avaient écouté Zola développant en formules lyriques d'audacieux systèmes ou qui s'étaient enivrés de la parole caressante de Daudet, semant avec prodigalité les images vibrantes, les traits pittoresques et les raccourcis lumineux! Les propos de Maupassant, aussi bien en tête-à-tête que dans une conversation générale, c'étaient à l'ordinaire des banalités coulantes et des lieux communs fort uses. Convaincu de la supcrfluité des paroles, les confondait-il toutes dans un même néant, prisant la pensée noblement exprimée à l'égal de la boutade grossière? On pouvait le croire à le voir opposer un pareil détachement aux caquets des plus authentiques médiocrités comme aux discours des plus fiers esprits d'alors. Pas un aveu, pas une confidence qui éclairât sa vie ou son labeur; parcimonieux de ce qu'il observait, jamais il ne contait une anecdote typique ou ne livrait une remarque avisée. L'éloge même le laissait froid et s'il s'animait par hasard, c'était pour raconter des farces solides, des blagues d'atelier, comme s'il se fût
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abandonné au plaisir fallacieux de surprendre et de mystifier.
D'ailleurs il semblait considérer l'art comme un passe-temps, la littérature comme une occupation au moins mutile, il réduisait volontiers l'amour au jeu d'une fonction et suspectait les mobiles des actes les plus méritoires.
Tout ceci, a-t-on dit, était le fond naturel de sa propre psychologie. Je n'en crois rien. Qu'il ait tenu l'humanité en médiocre estime, qu'il se soit méfié de son désintéressement, qu'il ait contestela qualité de sa vertu, cela est possible, certain même. Mais qu'il n'ait pas personnellement surpassé ses héros, je me refuse à l'admettre. Et si je vois dans cette attitude comme dans ce langage une manifestation du pessimisme invétéré de Maupassant, j'y vois aussi et surtout une défense de ses pensées secrètes contre la curiosité du vulgaire.
Peut-être a-t-il dépassé le but. A force de l'entendre nier la morale , l'art et la littérature , à force de le voir préoccupé de canotage, à force d'écouter de sa bouche le récit de bonnes fortunes qu'il n'a pas toujours cherchées dans une classe très élevée, beaucoup ont fini par voir en lui un de ces terribles Normands qui, au long de ses romans ou de ses nouvelles, ripaillent et forniquent avec une si magistrale aisance et une si tranquille amoralité.
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Normand, il l'était sans doute et divers traits de son caractère, au dire des gens qui l'ont connu, montrent que l'atavisme n'est pas toujours un vain mot D'instinct il était patient, méfiant, fermé et craignait d'être dupe. II ne paraît pas avoir méprisé l'argent et telles de ses lettres publiées après sa mort, non sans indiscrétion, le montrent soucieux de ses intérêts, voire quelque peu processif. Alors que son maître travaillait pour l'Art et suivant l'expression populaire, pour la Gloire, dans un parlait mépris de tout profit matériel, Mau passant, sans rien abandonner d'ailleurs de son indépendance, considère que son métier doit lui rapporter. Il produit beaucoup et il encaisse. Il n'a pas de fortune et, au début surtout, comme ses Cauchois, il a peur de «manquer)). Plus tard, rassuré sur l'avenir, devenu élégant et mondain, il aimera encore l'argent pour les agréments qu'il procure et il le dépensera avec facilité. II le recherchera enfin pour des raisons plus hautes : il aune les siens et, pour faire à sa mère une vieillesse exempte de soucis, pour assurer l'avenir de son frère, puis de sa nièce, il saura, avec une pieuse délicatesse, consentir tous les sacrifices.
Identifier Maupassant avec ses personnages, l'erreur est grossière, mais elle a des précédents. Nous avons toujours eu ce besoin de trouver l'auteur dans le héros du roman et de rechercher
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l'acteur sous le masque. Sans doute, ainsi que l'a dit Taine, «les œuvres d'esprit n'ont pas l'esprit «seul pour père et l'homme entier contribue à les «produire». Mais dans l'homme entier il y a sa propre vie, il y a ses souvenirs, il y a ses observations. Au temps de sa jeunesse Maupassant a vécu avec les paysans normands, il a suivi leurs travaux, noté leurs gestes et parlé leur patois. Et c'est précisément pour cela que le père Amable et maît' Hauchecorne sont si vivants. C'est pour cela et c'est encore pour une autre raison que l'écrivain va nous dire lui-même : «Non, je n'ai pas «une âme de décadent, s'écne-t-il, je ne peux «pas regarder en moi et l'effort que je fais pour « pénétrer les âmes inconnues est pour moi mees- «sant, involontaire, dominateur. Ce n'est pas un «effort; je subis une sorte d'envahissement, «de pénétration de ce qui m'entoure. Je m'en «imprègne, je m'y soumets, je me noie dans les « influences environnantes 'dl ».
C'est là, à vrai dire, le propre des grands romanciers. Cette pénétration, cet envahissement, qui les a subis plus que Balzac? «II est hanté de «ses personnages, dit Taine, il en est obsédé, il «en a la vision, ils agissent et souffrent en lui, «si présents, si puissants que désormais ils se «développent d'eux-mêmes avec l'indépendance
(1 Lettre inédite.
XXXI] Gl i DE MU PASSANT.
«et la nécessité des etres réels.» C'est ïaimperiosus vates •• des anciens qui reparaît. Sous sa domination toute -puissante, Balzae a vraiment, quand il écrit la Cousine Bette, les séniles ardeurs du baron llnlot; il a les terribles appétits de Philippe Bridan quand il compose Un ménagt ih garçon, et Flaubert éprouve de réels symptômes d'empoisonnement en retraçant le suicide d'Emma Bovary. Tel à son tour Maupassant. Il est, la plume à la main, son propre personnage, il en a les passions, les haines, les vices et les vertus; il s'incarne tellement en lui que l'auteur disparaît et que vainement nous nous demandons ce qu'il pense lui-même de ce qu'il vient de nous raconter. Ce qu'il pense? Rien peutêtre? ou s'il pense quelque chose, il ne nous le dit pas.
Cela s'accorde d'ailleurs merveilleusement avec la théorie de l'impassibilité en littérature, si en faveur lors des débuts de Maupassant. Mais en dépit de cette théorie il est, à k bien prendre, autre chose qu
Un être sans pitié qui contemplât souffrir.
Sa commisération est profonde pour les faibles, pour les victimes du mensonge social, pour [es sacrifiés obscurs. Si l'arriviste Lesablc, si le beau Maze sont l'objet de son ironie voilée, il garde ou k. ssent une tendresse attristée, un peu dédaigneuse
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toutefois, pour ce pauvre père Savon, le vieil expéditionnaire du Ministère de la marine qui est le souffre-douleur du bureau et dont les collègues se rient parce que sa femme l'a trompé, sans espoir d'« héritage».
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Pourquoi Maupassant du premier coup conquiert-il l'universelle faveur? C'est qu'il a le génie direct, la claire vision d'un « primitif ». Son bagage était tout juste celui d'un bachelier qui, sorti du collège, a satisfait quelques curiosités. Empoignant l'outil ingénieux et naïf, mais vaillant e\ solide qu'il s'est forgé lui-même, il s'engagea dans la foret romantique; au lieu de subir l'ensorcellement de son mystère, sans une halte, il la traversa d'un pas allègre. Longtemps il marcha, et revenant en deçà des plaines lumineuses des siècles classiques, il suivit les bords intimes de la rivière où se sont vivifiés nos vieux conteurs. Il en reconnut le cours qui s'égare si souvent, en retrouva, par hasard, la source abondante et délaissée. ..
Il fut un jongleur. Neveu d'une race et non héritier d'une formule, il raconta à ses contemporains, déroutés par les déformations lyriques du romantisme, des histoires humaines, simples, Iogiques, comme celles qui jadis avaient enchanté nos pères.
Le lecteur français, qui veut être amusé, se retrouva tout de suite chez lui et de plain-picd. Il
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se délecta aux Contes de la Bécasse comme les manants du xne siècle s'étaient gaudis aux Perdrix, au Vilain Mire et aux Trois Bossus ménestrels. L'âme survivait en Maupassant de ces clercs errants qui, révélateurs de l'esprit naissant du Tiers, chantaient aux foires, aux fêtes et aux veillées leurs fabliaux irrespectueux. Du premier coup, le jeune Normand se plaça plus près d'eux que Brantôme et des Periers, Voltaire et Grécourt. Plus spontané encore que les premiers trouvères, il bannit de son œuvre les types abstraits et généraux, « enromancia » la vie elle-même et non les mythes, les légendes éternelles, errant par les routes du monde.
Etudiez de près ces jongleurs dans les récents travaux, lisez le beau livre de M. Joseph Bédier(1) et vous verrez comme renaissent dans la prose de Maupassant des ancêtres que sans doute il ne connut jamais.
C'est une conception réaliste, une observation directe des petites gens qui s'oppose dans leurs récits à l'esprit idéaliste des lais d'amour, des romans de la Table Ronde, que prisent les chevaliers et les dames. Les auteurs des fabliaux sont du peuple, ils se gaussent avec une ironie railleuse et clignent de l'œil sur le passage du noble
(,) Joseph BÉdier, Les Fabliaux. Paris, Em. Bouillon, 1895, in-8".
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(. t du prêtre. Ils s'effacent derrière leur sujet et n'ont même pas l'idée que le conteur puisse révéler sa propre individualité. Chez eux, le rire esl liane et hostile, le goût sans cesse affûté pour la caricature; ils peignent leurs personnages grotesques ou vils, tels cj ni Is les voient :
\ nih n'en épargnez point et chacun a son tour.
Ce n'est pas d'ailleurs que le jongleur éprouve colère ou sympathie; il n'a cure d'épiloguer ou de moraliser. Au surplus, il ignore la véritable satire, car le moyen âge satisfait ne conçoit pas la possibilité d'un monde différent. Bref, rapide, dédaigneux des intentions et des systèmes, il n'a d'autre but que de récréer ses auditeurs. Amusé et narquois, il ne poursuit que « risée et gabet ».
D'ailleurs, chez le jongleur comme chez notre nouvelliste, les sujets demeurent à peu près identiques. Les mêmes passions, les mêmes vices immortels s'y rencontrent. Dans le plus célèbre des fabliaux, l'histoire de la courtisane Richeut, nous pressentons L'Armoire, Un divorce, de même que Bel-Ami est en puissance dans le drille Sansonnet, cynique et beau parleur, si prompt à exploiter marchandes et ribaudes. Partout la sensualité et la brutalité, partout la haine des femmes, créatures inférieures, menteuses et redoutables. Partout la rancune contre qui exerce l'oppression et détient
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l'autorité, partout la défaite finale du plus faible et du plus pauvre.
Mais les contes de Maupassant diffèrent singulièrement par le caractère. Au xixe siècle l'esprit gaulois a depuis longtemps sombré dans la bassesse et la crapule. Au fond de nos provinces, l'antique bonhomie défaille; on bavarde encore sur des riens, mais sans malice, ni belle humeur; c'est fini de niaiser comme on dit en Champagne. La nauséabonde pâture du journal, la basse intrigue politicienne ont flétri l'âme française. Ame délicate et fine dont les nuances dernières se meurent dans les récits alsaciens d'Erckmann-Chatrian, dans les contes provençaux d'Alphonse Daudet, dans les nouvelles quercynoises d'Emile Pouvillon. Maupassant n'est pas des leurs. La bonhomie, il l'ignore, car il ne l'a plus rencontrée dans la vie.
Le dépôt des jongleurs est échu à un cœur chagrin et sceptique. Pas plus qu'eux, Maupassant n'a d'arrière -pensées et ne se soucie d'instruction ou de morale; comme eux il est réfractaire à la satire, car sa misanthropie est aussi rebelle que leur optimisme à imaginer une humanité meilleure.
Et son ambition n'est plus de faire rire; il conte pour la joie de retracer avec indifférence une vérité qu'il trouve sinistre et médiocre. Incapables de généraliser, les «goliards» se conten-
WWIIl GUY DE MAUPASSAM.
taieiit de railler leurs personnages. De par sou pessimisme, Maupassant méprise la race, la société, la civilisation et le monde.
Sans doute, le jongleur du xixe siècle écrira Ce Cochon de Morin et La Bête à Maît' Belbomnn , La Rouille et La Confidence , Le Pain maudit et Le Cas de Madame Luncau, nombre de fabliaux encore, sans autre but que de rire; mais par combien de lugubres histoires se croira-t-il oblige de racheter ces échappées joyeuses vers la sensualité robuste, vers le comique énorme et le rire goguenard? Cependant la reconnaissance des lettrés lut telle pour la matière retrouvée des vieux contes qu'ils acceptèrent cet «assombrissement». Et puis, il faut bien le dire, si parmi les lecteurs, certains étaient encore de cette vieille souche plaisante et gaillarde, qui adorait «les contes, les petits contes « polissons et aussi les histoires vraies arrivées dans «l'entourage», les autres, et la plupart, angoissés et crispés sous l'abjection de leur temps, allaient à des nouvelles en harmonie avec leur sensibilité souffrante. Grâce à ce que son esprit avait de hautement traditionnel, Maupassant les rallia tous dans une admiration commune.
C'est que l'ordonnance de ses récits, précise et nette de contours, porte en elle une force singulière, bien faite pour conquérir les cerveaux latins. Rien ne vient interrompre la promptitude de sa vision; pas d'intermédiaire entre le conteur et