‹ Boule de suif, correspondanceChapitre 7 sur 35 · GUY DE MAL'PASSA.NT. XXXIX · texte numérisé non relu

GUY DE MAL'PASSA.NT. XXXIX

la nature. L'observation a tracé la route; jamais l'imagination n'en détournera l'écrivain, jamais elle ne l'entraînera, fussent-ils fleuris, dans les sentiers nonchalants de la fantaisie. Confiant dans son instinct, il n'interroge pas de guides : il renonce à l'expérience de ses devanciers et se refuse à leur contrôle.

Flaubert, avant d'écrire une ligne, sait tout ou du moins s'est efforcé de tout apprendre. Si Maupassant se réclame de quelqu'un, c'est de Schopenhauer et d'Herbert Spencer dont il parle souvent, sans qu'on sache bien toutefois s'ils les a pénétrés très profondément. Dans tous ses livres, en dehors bien entendu des vers des grands mélancoliques, on ne relève qu'une seule référence avouée : un extrait de l'ouvrage de Sir John Lubbock sur les fourmis, intercalé dans Yvette.

Nul moins que lui ne fut livresque. C'est un dessinateur, et un des plus prodigieux de la littérature.

Ses héros, petites gens, artisans ou ruraux, bureaucrates ou boutiquiers, filles ou rôdeurs, il les installe dans des décors faiblement cqlojrésjjnais rigourejjs^mejn^lantés. Et tout de suite le paysage simplifié donne le ton du récit.

Ljtction est-elle prompte, où s'agiteront des âmes élémentaires, il se contentera de fixer ses plans, d'établir solidemênTson terrain^d'indiquer un effet sommaire en larges touches.

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Pourtant, parfois, quand des âmes un peu plus complexes hésitent ou s'attardent, lui aussi s'arrêtera pour regarder un coin de nature, dans le détail méticuleux d'un buisson ou d'une touffe de fleurs, d'un fossé ou d'un remous. L'horizon s'amplifiera si, d'aventure, les personnages sont enclins à la rêverie; le paysage se teintera de mélancolie s'il faut mettre en valeur quelque silhouette pensive et alors le décor reparaîtra à chaque tournant, bouleversé au gré des passions qu'il encadre.

Dans ses descriptions , Maupassant résiste à l'atti.n'r d'affirmpr In subtilité de sa vision personnelle. II se refuse la permission de montrer de ses paysag£s pjus que ses héros n'en aperçoivent euxmêmes. Aussi prend-il soin d'en bannir les nota>7 tions et les termes raffinés, de n'y introduire aucun élément supérieur à l'indigente sensibilité de ses acteurs.

Jamais il ne fait intervenir directement dans les tribulations humaines la nature insensible : elle se moque de nos joies et de nos deuils. Les arbres ne sont ni des conseillers, ni des amis et ils ne sauraient jouer sur la scène où nous nous agitons le rôle du chœur antique. Une fois, une seule clans l'oeuvre du maître, ils uniront leur plainte à la lamentation universelle : les grands hêtres tristes pleureront à l'automne sur l'âme, la petite âme de la petite Roque.

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Cependant Maupassant l'adore, cette nature qui, seule, l'attendrit, et l'on sent dans ses évocations un lyrisme contenu. Mais en dépit de cette passion exclusive, il se possède : l'artiste a conscience du préjudice qu'il causerait à son récit s'il y tolérait les transports de l'amant.

Un inconnu paraît Nous le voyons longer

une haie, frapper à une porte et tout de suite nous savons d'où il vient et ce qu'il demande. Une parole tombée de ses lèvres, la façon dont il traîne la jambe, un tic, la place d'un bouton de veste ont suffi à le camper dans notre esprit. Nous devinons ses instincts , son caractère , ses habitudes. Peu de mots, très simples, groupés naturellement, comme au hasard, ont réalisé ce prodige. Avec un flair natif, Maupassant tombe du premier coup sur le détail péremptoire, la particularité essentielle qui définit un être et le résume. Aussi détient-il dans la présentation de ses personnages une autorité qu'aucun écrivain, pas même le grand Balzac, n'égala jamais.

Ses héros, c'est sans effort réfléchi qu'il les pénètre et les explique. II les regarde, tout simplement. II saisit et il note tous ces gestes dont il

devine l'origine, l'enchaînement et la portée, et qui, pour lui, sont plus ^explicites et révélateurs que des confidences et des aveux. D'un seul coup il a scruté les physionomies, soupçonné tristesses

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et sourires, surpris les paroles des mains. Rien n'échappe à son œil impitoyable. Cet œil velouté, pourtant si malade, est un instrument de précision rigoureux et sensible qui le dispense des interprétations logiques et supplée à toutes les déductions, qui lui fait lire à son gré,

Tous ces vagues secrets qu'un cœur peut renfermer.

Maupassant a hérité du docteur Larivière de Madame Bovary ce regard «plus tranchant que les « bistouris, qui vous descendait droit dans l'âme et «désarticulait tout mensonge à travers les alléga- « tions et les pudeurs». On lit dans les Cahiers de Sainte-Beuve cette note saisissante : «Homère dit «voeu, je vois, je conçois. Voir et concevoir, c'est «la même chose, ce n'est plus la sensation, c'est «déjà la pensée, la perception.» Pour Maupassant aussi, voir et concevoir, c'est la même chose.

Et ce qu'il a vu, il l'indique en traits rapides. Son œuvre est un vaste recueil d'esquisses puissantes, de croquis synthétiques. Comme tous les grands artistes, c'est un simplificateur; il sait «sa- «crifier» comme les Egyptiens et les Grecs.

Aucune poésie voulue, aucune naïveté affectée dans son dessin, mais une sûreté et une agilité de lignes, un sens parfait du mouvement, l'aisance rythmique et l'afflux même de la vie. L'exécution de ses portraits est toujours scrupuleuse; mais jamais Maupassant ne la réchauffe de tendresse ou

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ne l'estompe de bonhomie; à peine, épandu sur ses figures, ce tiède reflet d'humanité qu'y jetaient les maîtres hollandais.

Par moment, cependant, la main appuie davantage et le caricaturiste surgit. C'est Callot ou Hogarth, Goya ou Monnier, Daumier surtout. Comme celui-ci il se plaît à étaler les formes déjetées, les anatomies honteuses des sédentaires et des vieillards. Le corps féminin qui «tant fut «tendre» il nous l'exhibe, avec un ricanement discret, bafoué par l'âge, stigmatisé par les rides et les vergetures,dans l'horreur des atrophies ou des ballonnements. La terrible série des Bains Publics était certes moins sinistre que le charnier vivant où parfois Maupassant nous promène. Et, comme Daumier aussi, il excelle à animaliser les visages sous la poussée des appétits brutaux, de la vulgarité furieuse, des rêves stupides et de l'incurable Bêtise. Et c'est peut-être dans ces moments qu'if ressent au plus haut degré ce que notre vieil Institut appelait «la joie de peindre!»

D'ailleurs, il semble qu'avec coquetterie il ban- , nisse de ses contes toute psychologie. II n'en met pas davantage dans Une Vie et Bel-Ami, ces deux romans inséparables de son œuvre de nouvelliste. La psychologie, Maupassant la conteste et veut la méconnaître. Dans l'humanité qu'il étudie, les personnages, soumis au plus étroit déterminisme s'ignorent eux-mêmes et ne pétrarquisent

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pus. Leurs passions ont-elles des mobiles? Peu leur en chaut, et d'ailleurs ils seraient incapables de les analyser. Ils ont la moralité de leur condition et les sentiments que leurs moyens leur périmai nt. Ils se démènent en impulsifs, «en vrais « fiançais», ajoute Maupassant, a d'un mouvement

.pu agit plus vite qu'ils ne pensent». Dès lors, pourquoi leur prêter d'hypothétiques ressorts et d'incertaines spéculations? C'est dans une synthèse des gestes et des manifestations que le maître installe ses héros. Puis, il les lance au milieu des événements, la bataille s'engage et, plein de sérénité, il assiste avec nous à ses péripéties. Lui-même nous le fait savoir : «J'arrive à cette certitude «que, pour bien écrire, en artiste, en coloriste, «en sensitif et en imagier, il faut décrire et non « pas analyser. Toutes les ressources séduisantes a de la langue, les reliefs de sa précision, l'imprévu

de ses évocations s'atténuent quand elle exprime « les transitions des sentiments plutôt que les ap- « parenecs de ces sentiments. Au fond, notre art «consiste à montrer l'intimité des âmes de façon cà la rendre visible, émouvante et surtout esthé- « tique. Pour moi, la psychologie dans le roman «ou la nouvelle se résume à ceci : mettre en scène « l'homme secret par sa vie(1). »

Tel est le système auquel il s'est astreint et dont

Lettre inédite.

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il a tiré tant d'effets aussi prompts qu'irrésistibles. Système suffisant quand il s'applique à cette horde sauvage où, selon le conteur, se résume l'humanité, quand il s'agit de montrer ces anthropopithèques et ces quaternaires qui sursautent et bondissent derrière des barreaux de fer, excités par l'éclair d'une pièce d'or ou l'aiguillon de l'instinct génésique. Mais cette méthode sera-t-elle encore de mise le jour où Maupassant romancier tentera de l'exercer sur des mentalités moins rudimentaires, plus conscientes, sinon moralement supérieures?

Grâce à ces moyens rapides, le maître «ciné- « matographie » , si j'ose dire, des histoires intarissables. Parmi elles chacun trouve son compte, l'artiste et le commis, le penseur et le sous-officier. Avec une agilité déconcertante, il passe d'Eschyle à Pigault-Lebrun et de Shakespeare à Chavette. Mais dans ces voltes brusques, son récit, qu'il soit héroïque ou bouffon, hautain ou canaille, ne déviera point. La marche de la comédie ou du drame importe seule au conteur qui ne s'attarde pas à rechercher des raisons obscures ou à dégager une moralité inutile.

L'exposition ne saurait languir, car les situations sont toujours prises à l'extrême. Et, en cours de route, aucune de ces haltes fraîches où se complaisent les âmes de demi-teintes; l'esprit délicat, le songe ingénu, l'intimité souriante sont résolu-

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ment sacrifiés. Ce n'est pus que Maupassant méconnaisse le charme des sentiments nuancés :

dans certaines rêveries, dans des souvenirs de voyage, il a su les exprimer avec un captivant lyrisme. Mais dans ses contes, il se refuse à flâner.

En dehors de son pessimisme, qui est très eourt, aucune théorie. Lorsqu'il a une intention philosophique, il la cache si jalousement qu'il faut avoir pénétré l'homme et médité l'œuvre dans son ensemble pour la sentir. D'émotion, aucune : l'écrivain implacable met son point d'honneur à n'y pas céder, et cette supériorité dédaigneuse ne va pas sans grandeur.

Mau passant est toujours impatient de «réaliser» ses observations. L'oubli pourrait venir, et surtout la fleur de la sensation, perdre son parfum. Dans Une Vie, il se hâte d'enclore ses souvenirs d'enfance. Et il confesse à des amis qu'il obéit non à un de ces retours mélancoliques fréquents à son âge, mais à une véritable nécessité de délimiter la plaine natale telle qu'elle charma ses jeunes années. Quant à Bel-Ami, il l'écrit au jour le jour tandis qu'il hante les bureaux de rédaction.

D'ordinaire les sujets qu'il traite, dans leur choix et leur décor, se déroulent parallèlement à sa propre vie. Ce qu'il a vu, ce qu'on lui a raconté, il se met aussitôt à l'écrire et après un préambule presque toujours banal, auquel il n'attache d'ailleurs aucune importance, il constate,

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