LE BIBLIOPHILE
[vermeilles,
L'amant peut raffoller de sa belle aux joues
le marin peut chanter la mer [bouteille :
et les buveurs parler des charmes de la
les livres ont plus de beauté pour moi.
Un livre est un trésor plus précieux que l'or, un héritage légué au genre humain, une cassette de sagesse où se voient les plus princiers joyaux de l'esprit.
[soucis moroses.
Bien qu'humble soit mon sort, je défie les ayant les livres pour doux alliés, folie et vice fuiront ma présence, si ma pensée va aux bons et aux sages.
[feu.
Quand je m'assieds, à l'aise, au coin de mon un vieux livre fameux sur les genoux, l'amant en tête à tête avec sa belle fiancée ne m'inspirerait qu'une mince envie.
[cœur se sent en paix ; Je m'égare dans le monde des livres et mon
[à moi ; les beaux royaumes de la fantaisie sont
[mon foyer, l'esprit sacré de l'amour se repose alors à
[Divin I et le livre que je lis est vraiment le Livre
Si les livres ont un tel attrait, comment s'étonner qu'on soit si porté à les emprunter et à les garder?
« Il n'y a rien que l'on rende moins fidèlement que les livres. L'on s'en met en possession par la même raison que l'on dérobe volontiers la science des hommes, desquels on ne voudrait pas dérober l'argent. »
Qui a dit cela? Je ne sais plus, mais quel que soit son nom, c'était un sage.
Charles Lamb établit des classes et des catégories parmi les emprunteurs de livres. D'après lui, « les uns sont longs à lire; les autres ont l'intention de lire, mais ne lisent pas ; d'autres enfin ne lisent pas et n'ont jamais eu l'intention de le faire, ne vous empruntant que pour vous donner une bonne opinion de leur mérite intellectuel». Il ajoute: «Je dois rendre cette justice à ceux de mes amis à qui je prête de l'argent, qu'ils ne sont jamais mus par un caprice ou une vanité de ce genre. Quand ils m'em-
pruntent une somme, ils ne manquent jamais de s'en servir. »
Il est à croire que le résultat final était pour l'excellent Charles Lamb le même dans les deux cas, et qu'en fait de livres comme en fait d'argent, prêté se trouvait être, le plus souvent, synonyme de perdu.
En effet, peu nombreux sont les possesseurs de livres qui partagent entièrement l'avis de l'Encyclopédiste D'Alembert, l'ami de Mlle de Lespinasse, déclare que « l'amour des livres n'est estimable que dans deux cas : lorsqu'on sait les estimer ce qu'ils valent et,., qu'on les possède pour les communiquer. »
Communiquer des livres ! Rien de plus généreux et rien de plus utile assurément. Mais les bibliophiles y sont généralement peu enclins. Je me dispenserai de répéter à ce sujet des citations qui sont dans toutes les mémoires; je m'en tiendrai à quelques autres moins connues parce qu'elles viennent de l'étranger.
Je trouve, dans une petite revue littéraire allemande (i),la description enthou-
(i) Litterarische Korrespondanz und Kritische Rundschau.
siaste des saintes blessures et des nobles laideurs du livre dont la destination est d'être prêté. Le morceau est assez curieux pour que je me hasarde à le citer tout au long.
Le Livre de la Bibliothèque de Prêts
Celui-là que je tiens ici dans mes mains,
ce livre tout cassé, ce bouquin
atrocement barbouillé de crayon et d'encre,
richement orné de coins en oreilles d'âne,
taché de café, de thé, de bière,
souillé par les mouches, la graisse et l'huile,
auquel, comme vestiges de ses vagabondages,
milles mauvaises odeurs s'attachent, —
ce livre en lambeaux, tout déformé,
l'univers entier le lit !
La cuisinière le lit près de Tâtre
avec un air de plaisir ému,
et le sang bout dans son sein gonflé
où se joue mollement le souffle des Muses.
Quand la cuisinière en a fini tout à fait,
le jouvenceau de seconde le lit
en le froissaut à moitié sous la table ;
puis c'est le soldat au corps de garde,
le commis près de son aune,
et le condamné dans sa cellule,
et le vieux garçon dans son lit,
et l'hôpital tout entier...
Enfin, la plus belle de toutes les dames,
portant le nom le plus éclatant,
prend cette chose tellement fanée
et empuantie de toutes les puanteurs
dans sa tendre et blanche main.
Arrachée par le talent du poète,
dans un doux accord avec le beau,
une larme lentement s'écoule
et tendrement fait sa part dans l'œuvre com-
nul lecteur qui n'y laisse une tache ! [mune :
O pensée grandiose et puissante !
O résultat merveilleux !
Qu'il est béni des dieux le poète
âui possède un si noble talent I rrands et Petits, Pauvres et Riches, cette crasse est l'œuvre de tous I Ah! celui qui vit encore dans l'osbcurité, qui lutte pour se hausser jusqu'au laurier, assurément sent, dans sa brûlante ardeur, un désir lui tirailler le sein.
Dieu bon, implore-t-il chaque jour.
Accorde-moi ce bonheur indicible :
fais que mes pauvres livres de vers soient aussi gras et crasseux !
Mais si les poètes aspirent aux embrassements « de la grande impudique
Qui tient dans ses bras l'univers,
s'ils sont tellement avides du bruit qu'ils ouvrent leur escarcelle toute grande à la popularité, cette «gloire en gros sous», il n'en est point de même des vrais amants des livres, de ceux qui ne les font pas, mais qui les achètent, les parent,
les enchâssent, en délectent leurs doigts, leurs yeux, et parfois leur esprit.
Ecoutez la tirade mise par un poète anglais dans la bouche d'un bibliophile qui a prêté à un infidèle ami une reliure de Trautz-Bauzonnet et qui ne l'a jamais revue :
Une fois prêté, un livre est perdu... [plus. Prêter des livres! Parbleu, je n'y consentirai
[je redoute.
Vos prêteurs faciles ne sont q^ue des fous que
[Grolier, qu'ils les achètent!
Si les gens veulent des livres, par le grand
[se dispenser du prêt?
Qui est-ce qui prête sa femme lorsqu'il peut
[plus que nos livres chères?
Nos femmes seront-elles donc tenues pour
[livres ne prêterai.
Nous en préserve de Thou ! Jamais plus de
Ne dirait-on pas que c'est pour ce bibliophile échaudé que fut faite cette imitation supérieurement réussie des inscriptions dont les écoliers sont prodigues sur leurs rudiments et Selectœ :
Qui ce livre volera, Pro suis criminibus
Au gibet il dansera, Pedibus penditibus.
Ce châtiment n'eût pas dépassé les mérites de celui contre lequel Lebrun fit son épigramme « à un Abbé qui aimait les lettres et un peu trop mes livres » :
Non, tu n'es point de ces abbés ignares. Qui n'ont jamais rien lu que le Missel : Des bons écrits tu savoures le sel.
Et te connais en livres beaux et rares. Trop bien le sais ! car, lorsqu'à pas de loup Tu viens chez moi feuilleter coup sur coup Mes Elzévirs, ils craignent ton approche. Dans ta mémoire il en reste beaucoup ; Beaucoup aussi te restent dans la poche.
Un amateur de livres de nuance libérale pourrait adopter pour devise cette inscription mise à l'entrée d'une bibliothèque populaire anglaise :
Toile, aperi, recita, «e lœdas, claiide, rapine!
ce qui , traduit librement, signifie : « Prends, ouvre, lis, n'abîme pas, referme, mais surtout mets en place ! »
Punch, le Charivari d'Outre-Manche, en même temps qu'il incarne pour les Anglais notre Polichinelle et le Pulcinello des Italiens, résume à merveille la question. Voici, dit-il, « la tenue des
livres enseignée en une leçon : — Ne les prêtez pas. »
C'est qu'ils sont précieux, non pas tant par leur valeur intrinsèque, — bien que certains d'entre eux représentent plus que leur poids d'or, — que parce qu'on les aime, d'amour complexe peut-être, mais à coup sûr d'amour vrai.
« Accordez-moi, seigneur, disait un ancien (c'est Jules Janin qui rapporte ces paroles), une maison pleine de livres, un jardin plein de fleurs ! — Voulez-vous, disait-il encore, un abrégé de toutes les misères humaines, regardez un malheureux qui vend ses livres : Bibîiothecam vendat. »
Si le malheureux vend ses livres parce qu'il y est contraint, non pas par un caprice, une toquade de spéculation, une saute de goût, passant de la bibliophilie à riconophilie ou à la faïençomanie ou à tout autre dada frais éclos dans sa cervelle, ou encore sous le coup d'une passionnette irrésistible dont quelques mois auront
BOUQUINTAVA 3l
bientôt usé l'éternité, comme il advint à Asselineau qui se défit de sa bibliothèque pour suivre une femme et qui peu après se défit de la femme pour se refaire une bibliotèque, si c'est, dis-Je, par misère pure, il faut qu'il soit bien marqué par le destin et qu'il ait de triples galons dans l'armée des Pas-de-Chance, car les livres aiment ceux qui les aiment et, le plus souvent leur portent bonheur. Témoin, pour n'en citer qu'un, Grotius, qui s'échappa de prison en se mettant dans un coffre à livres, lequel faisait la navette entre sa maison et sa geôle, apportant et remportant les volumes qu'il avait obtenu de faire venir de la fameuse bibliothèque formée à grands frais et avec tant de soins, pour lui « et ses amis ».
Richard de Bury, évéque de Durham et chancelier d'Angleterre, qui vivait au XIV« siècle, rapporte, dans son Philobiblon, des vers latins de John Salisbury, dont voici le sens :
[manier les livres, Nul main que le fer a touchée n'est propre à
[de joie ; ni celui dont le cœur regarde l'or avec trop
[livres et l'argent, les mêmes hommes n'aiment pas à la fois les
[du dégoût; et ton troupeau, ô Epicure, a pour les livres
[de compagnie,
les avares et les amis des livre ne vont guère
[en paix sous le même toit.
et ne demeurent point, tu peux m'en croire,
a Personne donc, en conclut un peu vite le bon Richard de Bury, ne peut servir en même temps les livres et Mammon » .
Il reprend ailleurs : « Ceux qui sont férus de l'amour des livres font bon marché du monde et des richesses ».
Les temps sont quelque peu changés ; il est en notre vingtième siècle des amateurs dont on ne saurait dire s'ils estiment des livres précieux pour en faire un jour une vente profitable, ou s'ils dépensent de l'argent à accroître leur bibliothèque pour la seule satisfaction de leurs goûts de collectionneur et de lettré.
Toujours est -il que le Philobiblon n'est qu'un long dithyrambe en prose, naïf et convaincu, sur les livres et les joies qu'ils procurent. J'y prends au hasard quelques phrases caractéristiques,
qui, enfouies dans ce vieux livre peu connu en France, n'ont pas encore eu le temps de devenir banales parmi nous.
« Les livres nous charment lorsque la prospérité nous sourit ; ils nous réconfortent comme des amis inséparables lorsque la fortune orageuse fronce le sourcil sur nous. »
Voilà une pensée qui a été exprimée bien des fois et que nous retrouverons encore ; mais n'a-t-elle pas un tour original qui lui donne je ne sais quel air imprévu de nouveauté ?
Le chapitre XV de l'ouvrage traite des « avantages de l'amour des livres. » On y lit ceci :
« Il passe le pouvoir de l'intelligence humaine, quelque largement qu'elle ait pu boire à la fontaine de Pégase, de développer pleinement le titre du présent chapitre. Quand on parlerait avec la langue des hommes et des anges, quand on serait devenu un Mercure, un Tullius ou un Cicéron, quand on aurait acquis la douceur de l'éloquence lactée de Tive-Live, on aurait encore à s'excuser de bégayer comme Moïse, ou à confesser avec Jérémie qu'on n'est qu'un
enfant et qu'on ne sait point parler. » Après ce début, qui s'étonnera que Richard de Bury fasse un devoir à tous les honnêtes gens d'acheter des livres et de les aimer. « Il n'est point de prix élevé qui doive empêcher quelqu'un d'acheter des livres s'il a l'argent qu'on en demande, à moins que ce ne soit pour résister aux artifices du vendeur ou pour attendre une plus favorable occasion d'achat... Qu'on doive acheter les livres avec joie et les vendre à regret, c'est à quoi Salomon, le soleil de l'humanité, nous exhorte dans les Proverbes : « Achète « la vérité, dit-il, et ne vends pas la sa- « gesse. »
On ne s'attendait guère, j'imagine, à voir Salomon dans cette affaire. Et pourtant quoi de plus naturel que d'en appeler à l'auteur de la Sagesse en une question qui intéresse tous les sages?
« Une bibliothèque prudemment composée est plus précieuse que toutes les richesses, et nulle des choses qui sont désirables ne sauraient lui être comparée. Quiconque donc se pique d'être zélé pour la vérité, le bonheur, la sagesse ou la science, et môme pour la
foi, doit nécessairement devenir un ami des livres. »
En effet, ajoute-t-il, en un clan croissant d'enthousiasme, « les livres sont des maîtres qui nous instruisent sans verges ni férules, sans paroles irritées, sans qu'il faille leur donner ni habits, ni argent. Si vous venez à eux, ils ne dorment point ; si vous questionnez et vous enquérez auprès d'eux, ils ne se récusent point; ils ne grondent point si vous faites des fautes ; ils ne se moquent point de vous si vous êtes ignorant. O livres, seuls êtres libéraux et libres, qui donnez à tous ceux qui vous demandent, et affranchissez tous ceux qui vous servent fidèlement ! »
C'est pourquoi « les Princes, les prélats, les juges, les docteurs, et tous les autres dirigeants de l'Etat, d'autant qu'ils ont plus que les autres besoin de sagesse, doivent plus que les autres montrer du zèle pour ces vases où la sagesse est contenue. »
Tel était l'avis du grand homme d'Etat Gladstone, qui acheta plus de trente cinq mille volumes au cours de sa longue vie. « Un collectionneur de livres, di-
sait-il, dans une lettre adressée au fameux libraire londonien Quaritch (9 septembre 1896), doit, suivant l'idée que je m'en fais, posséder les six qualités suivantes : appétit, loisir, fortune, science, discernement et persévérance. » Et plus loin : « Collectionner des livres peut avoir ses ridicules et ses excentricités. Mais, en somme, c'est un élément revivifiant dans une société criblée de tant de sources de corruption. »
Cependant les livres, jusque dans la maison du bibliophile, ont un implacable ennemi : c'est la femme. Je les entends se plaindre du traitement que la maîtresse du logis, dès qu'elle en a l'occasion, leur fait subir :
« La femme, toujours jalouse de l'amour qu'on nous porte, est impossible à jamais apaiser. Si elle nous aperçoit dans quelque coin, sans autre protection que la toile d'une araignée morte, elle nous insulte et nous ravale, le sour-
cil froncé, la parole arrière, affirmant que, de tout le mobilier de la maison, nous seuls ne sommes pas nécessaires ; elle se plaint que nous ne soyons utiles à rien dans le ménage, et elle conseille de nous convertir promptement en riches coiffures, en soie, en pourpre deux fois teinte, en robes et en fourrures, en laine et en toile. Adiré vrai sa haine ne serait pas sans motifs si elle pouvait voir le fond de nos cœurs, si elle avait écouté nos secrets conseils, si elle avait lu le livre de Théophraste ou celui de Valerius, si seulement elle avait écouté le XXV* chapitre de TEcclésiaste avec des oreilles intelligentes. » (Richardde Bury.) M. Octave Uzanne rappelle, dans les Zigs-Zags d'un Curieux^ un mot du bibliophile Jacob, frappé en manière de proverbe et qui est bien en situation ici :
Amours de femme et de bouquin, Ne se chantent pas au même lutrin.
Et il ajoute fort à propos : « La passion bouquinière n'admet pas de partage ; c'est un peu, il faut le dire, une passion de retraite, un refuge extrême à cette heure de la vie où l'homme, déséquilibré
par les cahots de l'existence mondaine, s'écrie, à l'exemple de Thomas Moore :
Je n'avais jusqu'ici pour lire que les regards des femmes, et c'est la folie qu'ils m'ont enseignée 1 »
Cette incapacité des femmes, sauf de rares exceptions, à goûter les joies du bibliophile, a été souvent remarquée.
Une d'elles — et c'est ce qui rend la citation piquante — M°»« Emile de Girardin, écrivait dans la chronique qu'elle signait à la Presse du pseudonyme de Vicomte de Launay :
« Voyez ce beau salon d'étude , ce boudoir charmant ; admirez-le dans ses détails, vous y trouverez tout ce qui peut séduire, tout ce que vous pouvez désirer, excepté deux choses pourtant :
un beau livre et un joli tableau. Il n'y a peut-être pas dix femmes à Paris chez lesquelles ces deux raretés puissent être admirées. »
C'est dans le même ordre d'idées que l'américain Hawthorne, le fils de l'auteur du Faune de Marbre et de tant d'autres ouvrages où une sereine philophie se pare des agréments de la fiction, a écrit ces lignes curieuses :
BOUQUINIANA 3q
(' Cœlebs, grand amateur de bouquins, se rase devant son miroir, et monologue sur la femme qui , d'après son expérience, jeune ou vieille, laide ou belle, est toujours le diable. » Et Cœlebs finit en se donnant à lui-même ces conseils judicieux : « Donc, épouse tes livres ! Il ne recherche point d'autre maîtresse, rhommc sage qui regarde, non la surface, mais le fond des choses. Les livres ne flirtent ni ne feignent; ne boudent ni nt taquinent; ils ne se plaignent pas, ils disent les choses, mais ils s'abstiennent de vous les demander.
« Que les livres soient ton harem, et toi leur Grand Turc. De rayon en rayon, ils attendent tes faveurs, silencieux et soumis ! Jamais la jalousie ne les agite. Je n'ai nulle part rencontré Vénus, et j'accorde qu'elle est belle ; toujours est-il qu'elle n'est pas de beaucoup si accommodante qu'eux. »
Comment n'aimerait-on pas les livres?
Il en est pour tous les goûts, ainsi qu'un auteur du Chansonnier des Grâces le
fait chanter à un libraire vaudevillesque (1820) :
Venez, lecteurs, chez un libraire De vous servir toujours jaloux ; Vos besoins ainsi que vos goûts Chez moi pourront se satisfaire.
J'offre la Gi-amriiaire aux auteurs.
Des Vers à nos jeunes poètes ; UEsprit des lois aux procureurs, U Essai sur l'homme à nos coquettes...
Aux plus célèbres gastronomes Je donne Racine et Boileau !
La Harpe aux chanteurs de caveau, Les Nuits d'Young aux astronomes ; J'ai Descartes pour les joueurs^ Voiture pour toutes les belles, Lucrèce pour les amateurs, Mai'tial pour les demoiselles.
Pour le plaideur et l'adversaire J'aurai l'avocat Patelin; Le malade et le médecin Chez moi consulteront Molière :
Pour un sexe trop confiant Je garde le Berger fidèle ; Et pour le malheureux amant Je réserverai la Pucelle.
Armand Gouffé était d'un autre avis lorsqu'il fredonnait :
Un sot avec cent mille francs Peut se passer de livres.
BOUQUINIANA 4I
Mais les sots très riches ont généralement juste assez d'esprit pour retrancher et masquer leur sottise derrière l'apparat imposant d'une grande bibliothèque, où les bons livres consacrés par le temps et le jugement universel se partagent les rayons avec les ouvrages à la mode. Car si, comme le dit le proverbe allemand, « l'âne n^st pas savant parce qu'il est chargé de livres «, il est des cas où l'amas des livres peut cacher un moment la nature de l'animal.
C'est en pensant aux amateurs de cet acabit que Chamfort a formulé cette maxime : « L'espoir n'est souvent au cœur que ce que la bibliothèque d'un château est à la personne du maître. »
Lilly, le fameux auteur d^Euphues, disait : « Aie ton cabinet plein de livres plutôt que ta bourse pleine d'argent ». Le malheur est que remplir i'un a vite fait de vider l'autre, si les sources dont celle-ci s'alimente ne sont pas d'une abondance continue.
L'historien Gibbon allait plus loin lorsqu'il déclarait qu'il n'échangerait pas le goût de la lecture contre tous les trésors de l'Inde. De même Macaulay, qui aurait
mieux aimé être un pauvre homme avec des livres qu'un grand roi sans livres.
Bien avant eux, Claudias Clément, dans son traité latin des bibliothèques, tant privées que publiques, émettait, avec des restrictions de sage morale, une idée semblable : « Il y a peu de dépenses, de profusions, je dirais même de prodigalités plus louables que celles qu'on fait pour les livres, lorsqu'en eux on cherche un refuge, la volupté de l'âme, l'honneur, la pureté des moeurs, la doctrine et un renom immortel, »
« L'or, écrivait Pétrarque à son frère Gérard, l'argent, les pierres précieuses, les vêtements de pourpre, les domaines, les tableaux, les chevaux, toutes les autres choses de ce genre offrent un plaisir changeant et de surface : les livres nous réjouissent jusqu'aux moelles. »
C'est encore Pétrarque qui traçait ce tableau ingénieux et charmant :
« J'ai des amis dont la société m'est extrêmement agréable; ils sont de tous les âges et de tous les pays. Ils se sont distingués dans les conseils et sur les champs de bataille, et ont obtenu de grands honneurs par leur connaissance
des sciences. Il est facile de trouver accès près d'eux ; en effet ils sont toujours à mon service, je les admets dans ma société ou les congédie quand il me plaît. Ils ne sont jamais importuns, et ils répondent aussitôt à toutes les questions que je leur pose. Les uns me racontent les événements des siècles passés, les autres me révèlent les secrets de la nature. Il en est qui m'apprennent à vivre, d'autres à mourir. Certains, par leur vivacité, chassent mes soucis et répandent en moi la gaieté : d'autres donnent du courage à mon âme, m'enseignant la science si importante de contenir ses désirs et de ne compter absolument que sur soi.
Bref, ils m'ouvrent les différentes avenues de tous les arts et de toutes les sciences, et je peux, sans risque, me fier à eux en toute occasion. En retour de leurs services, ils ne me demandent que de leur fournir une chambre commode dans quelque coin de mon humble demeure, où ils puissent reposer en paix , car ces amis-là trouvent plus de charmes à la tranquilité de la retraite qu'au tumulte de la société. »
Il faut comparer ce morceau au pas-
sage où notre Montaigne, après avoir parlé du commerce des hommes et de l'amour des femmes, dont il dit: « l'un est ennuyeux par sa rareté, Taultre se fiestrit par l'usage », déclare que celui des livres « est bien plus seur et plus à nous; il cède aux premiers les aultres advantages, mais il a pour sa part la constance et facilité de son service... Il me console en la vieillesse et en la solitude ; il me descharge du poids d'une oysiveté ennuyeuse et me desfaict à toute heure des compagnies qui me faschent ; il esmousse les poinctures de la douleur, si elle n'est du tout extrême et maistresse. Pour me distraire d'une imagination importune, il n'est que de recourir aux livres...
« Le fruict que je tire des livres... j'en jouis, comme les avaricieux des trésors, pour sçavoir que j'en jouïray quand il me plaira : mon âme se rassasie et contente de ce droit de possession... Il ne se peult dire combien je me repose et séjourne en ceste considération qu'ils sont à mon côté pour me donner du plaisir à mon heure, et à recognoistre combien ils portent de secours à ma vie. C'est la
meilleure munition que j'aye trouvé à cest humain voyage; et plainds extrêmement les hommes d'entendement qui l'ont à dire. »
Sur ce thème, les variations sont infinies et rivalisent d'éclat et d'ampleur.
Le roi d'Egypte Osymandias, dont la mémoire inspira à Shelley un sonnet si beau, avait inscrit au-dessus de sa « librairie » :
Pharmacie de l'dme.
« Une chambre sans livres est un corps sans âme », disait Cicéron.
« La poussière des bibliothèques est une poussière féconde », renchérit Werdet.
« Les livres ont toujours été la passion des honnêtes gens », affirme Ménage.
Sir John Herschel était sûrement de ces honnêtes gens dont parle le bel esprit érudit du xvii= siècle, car il fait cette déclaration, que Gibbon eût signée :
« Si j'avais à demander un goût qui pût me conserver ferme au milieu des circonstances les plus diverses et être pour moi une source de bonheur et de
gaieté à travers la vie et un bouclier contre ses maux, quelque adverses que pussent être les circonstances et de quelques rigueurs que le monde pût m'accabler, je demanderais le goût de la lecture. »
c Autant vaut tuer un homme que détruire un bon livre », s'écrie Milton ; et ailleurs, en un latin superbe que je renonce à traduire :
Et totum rapiunt me, mea vita, libri.
a Pourquoi, demandait Louis XIV au maréchal de Vivonne, passez-vous autant de temps avec vos livres ? — Sire, c'est pour qu'ils donnent à mon esprit le coloris, la fraîcheur et la vie que donnent à mes joues les excellentes perdrix de Votre Majesté. »
Voilà une aimable réponse de commensal et de courtisan. Mais combien d'enthousiastes se sentiraient choqués de cet épicuréisme flatteur et léger ! Ce n'est pas le poète anglais John Florio, qui écrivait au commencement du même siècle, dont on eût pu attendre une explication aussi souriante et dégagée. Il
le prend plutôt au tragique, quand il s'écrie :
« Quels pauvres souvenirs sont statues, tombes et autres monuments que les hommes érigent aux princes, et qui restent en des lieux fermés où quelquesuns à peine les voient, en comparaison des livres, qui aux yeux du monde entier montrent comment ces princes vécurent, tandis que les autres monuments montrent où ils gisent ! »
C'est à dessein, je le répète, que j'accumule les citations d'auteurs étrangers.
Non seulement, elles ont moins de chances d'être connues, mais elles possèdent je ne sais quelle saveur d'exotisme qu'on ne peut demander à nos écrivains nationaux.
Ecoutons Isaac Barrov^ exposer sagement la leçon de son expérience :
« Celui qui aime les livres ne manque jamais d'un ami fidèle, d'un conseiller salutaire, d'un gai compagnon, d'un soutien efficace. En étudiant, en pensant, en lisant, l'on peut innocemment se distraire et agréablement se récréer dans toutes les saisons comme dans toutes les fortunes. »
Jeremy Collier, pensant de même, ne s'exprime guère autrement :
a Les livres sont un guide dans la jeunesse et une récréation dans le grand âge. Ils nous soutiennent dans la solitude et nous empêchent d'être à charge à nous-mêmes. Ils nous aident à oublier les ennuis qui nous viennent des hommes et des choses; ils calment nos soucis et nos passions ; ils endorment nos déceptions. Quand nous sommes las des vivants, nous pouvons nous tourner vers les morts : ils n'ont dans leur commerce, ni maussaderie, ni orgueil, ni arrièrepensée. »
Parmi les joies que donnent les livres, celle de les rechercher, de les pourchasser chez les libraires et les bouquinistes, n'est pas la moindre. On a écrit des centaines de chroniques, des études, des traités et des livres sur ce sujet spécial. La Physiologie des quais de Paris, de M. Octave Uzanne, est connue de tous ceux qui s'intéressent aux bouquins.
On se rappelle moins un brillant article de Théodore de Banville, qui parut jadis dans un supplément littéraire du Figaro;
aussi me saura-t-on gré d'en citer ce joli passage :
« Sur le quai Voltaire, il y aurait de quoi regarder et s'amuser pendant toute une vie ; mais sans tourner, comme dit Hésiode, autour du chêne et du rocher, je veux nommer tout de suite ce qui est le véritable sujet, l'attrait vertigineux, le charme invincible : c'est le Livre ou, pour parler plus exactement, le Bouquin. Il y a sur le quai de nombreuses boutiques, dont les marchands, véritables bibliophiles, collectionnent,achètent dans les ventes, et offrent aux consommateurs de beaux livres à des prix assez honnêtes. Mais ce n'est pas là ce que veut l'amateur, le fureteur, le découvreur de trésors mal connus. Ce qu'il veut, c'est trouver pour des sous, pour rien, dans les boîtes posées sur le parapet, des livres, des bouquins qui ont — ou qui auront — un grand prix, ignoré du marchand.
« Et à ce sujet, un duel, qui n'a pas eu de commencement et n'aura pas de fin, recommence et se continue sans cesse entre le marchand et l'amateur. Le libraire, qui, naturellement, veut vendre cher sa marchandise, se hâte de retirer
5o BOUQUINIANA
des boîtes et de porter dans la boutique tout livre soupçonné d'avoir une valeur ; mais par une force étrange et surnaturelle, le Livre s'arrange toujours pour revenir, on ne sait pas comment ou par quels artifices, dans les boîtes du parapet. Car lui aussi a ses opinions ; il veut être acheté par l'amateur, avec des sous, et surtout et avant tout, par amour ! »
C'est ainsi que M. Jean Rameau, poète et bibliophile, raconte qu'il a trouvé, en cette année 1901, dans une boîte des quais, à vingt-cinq centimes, quatre volumes, dont le dos élégamment fleuri portait un écusson avec la devise: Boute\ en avant. C'était un abrégé du Faramond de la Calprenède , et les quatre volumes avaient appartenu à la Du Barry, dont le Boiite\ en avant est suffisamment caractéristique. Que fit le poète, lorsqu'il se fut renseigné auprès du baron de Claye, qui n'hésite point sur ces questions ? Il alla dès sept heures du matin se poster devant l'étalage, avala le brouillard de la Seine, s'en imprégna et y développa des « rhumatismes atroces » jusqu'à onze heures du matin, — car le bouquiniste, ami du nonchaloir, ne
BOUQUINIANA 5l
vint pas plus tôt, — prit les volumes et « bouta une pièce d'un franc » en disant : a Vous allez me laisser ça pour quinze sous, hein ?» — « Va pour quinze sous ! » fit le bouquiniste bonhomme ! Et le poète s'enfuit avec son butin, et aussi, par surcroit, « avec un petit frisson de gloire ».
Puisque nous sommes sur le quai Voltaire, ne le quittons pas sans le regarder à travers la lunette d'un poète dont le nom, Gabriel Marc, n'éveille pas de retentissants échos, mais qui, depuis 1875, année où il publiait ses Sonnets parisiens, a dû parfois éprouver l'émotion — amère et douce — exprimée en trait final dans le gracieux tableau qu'il intitule : En bouquinant.
Le quai Voltaire est un véritable musée En plein soleil. Partout, pour charmer les
[regards, Armes, bronzes, vitraux, estampes, objets Et notre flânerie estsans cesse amusée, [d'art,
Avec leur reliure ancienne et presque usée, Voici les manuscrits sauvés par le hasard ;
[Ponsard, Puis les livres : Montaigne, Hugo, Chénier, Ou la petite toile au Salon refusée.
Le ciel bleuâtre et clair noircit à l'horizon.
Le pêcheur à la ligne a jeté l'hameçon ;
Et la Seine se ride aux souffles de la brise.
On bouquine. On revoit, sous la poudre des
[temps, Tous les chers oubliés ; et parfois, ô surprise ! Le volume de vers que 1 on fit à vingt ans.
Un autre contemporain, Mr. J. Rogers Rees, qui a écrit tout un livre sur les plaisirs du bouquineur [the Pleasures of a Bookiporm), trouve dans le commerce des livres une source de fraternité et de solidarité humaines. « Un grand amour pour les livres, dit-il, a en soi, dans tous les temps, le pouvoir d'élargir le cœur et de le remplir de facultés sympathiques plus larges et véritablement éducatrices. »
Un poète américain, Mr. C. Alex.
Nelson, termine une pièce à laquelle il donne ce titre français : Les Livres, par une prière naïve, dont les deux derniers vers sont aussi en français dans le texte :
Les amoureux du livre, tous d'un cœur re-
[connaissant, toujours exhalèrent une prière unique :
Que le bon Dieu préserve les livres et sauve la Société!
Le vieux Chaucer ne le prenait pas de si haut : doucement et poétiquement il avouait que l'attrait des livres était moins puissant sur son cœur que l'attrait de la nature.
Je voudrais pouvoir mettre dans mon essai de traduction un peu du charme poétique qui, comme un parfum très ancien, mais persistant et d'autant plus suave, se dégage de ces vers dans le texte original.
[de chose, Quant à moi, bien que je ne sache que peu à lire dans les livres je me délecte, et j'y donne ma foi et ma pleine croyance, et dans mon cœur j'en garde le respect si sincèrement qu'il n'y a point de plaisir qui puisse me faire quitter mes livres, SI ce n'est, quelques rares fois, le jour saint, sauf aussi, sûrement, lorsque, le mois de mai venu, j'entends les oiseaux chanter, et que les fleurs commencent à surgir, — alors adieu mon livre et ma dévotion!
Comment encore conserver en mon français sans rimes et péniblement rythmé l'harmonie légère et gracieuse, pourtant si nette et précise, de ce délicieux couplet d'une vieille chanson populaire, que tout Anglais sait par cœur :
Oh ! un livre et, dans l'ombre un coin, soit à la maison, soit dehors, les vertes feuilles chuchotant sur ma tête, ou les cris de la rue autour de moi ; là où je puisse lire tout à mon aise aussi bien du neuf que du vieux !
Car un brave et bon livre à parcourir vaut pour moi mieux que de l'or !
Mais il faut s'arrêter dans l'éloge. Je ne saurais mieux conclure, sur ce sujet entraînant, qu'en prenant à mon compte et en offrant aux autres ces lignes d'un homme qui fut, en son temps, le « prince de la critique » et dont le nom même commence à être oublié. Nous pouvons tous, amis, amoureux, dévots ou maniaques du livre, nous écrier avec Jules Janin :
a O mes livres ! mes économies et mes amours ! une fête à mon foyer, un repos à l'ombre du vieil arbre, mes compagnons de voyage !... et puis, quand tout sera fini pour moi, les témoins de ma vie et de mon labeur ! »
A côté de ceux qui adorent les livres, les chantent et les bénissent, il y a ceux qui les détestent, les dénigrent et leur crient anathème ; et ceux-ci ne sont pas les moins passionnés.
On voit nettement la transition, le passage d'un de ces deux sentiments à l'autre, en même temps que leur foncière identité, dans ces vers de Jean Richepin (Les Blasphèmes) :
Peut-être, ô Solitude, est-ce toi qui délivres De cette ardente soif que l'ivresse des livres Ne saurait étancher aux flots de son vin noir. J'en ai bu comme si j'étais un entonnoir, De ce vin fabriqué, de ce vin lamentable ;
[table, J'en ai bu jusqu'à choir lourdement sous la
[veau.
A pleine gueule, à plein amour, à plein cer-
[veau Mais toujours, au réveil, je sentais de nou- L'inextinguible soif dans ma gorge plus rêche.
On ne s'étonnera pas, je pense, que sa gorge étant plus réche, le poète songe à la mieux rafraîchir et achète, pour ce.
des livres superbes qui lui mériteront, quand on écrira sa biographie définitive, un chapitre, curieux entre maint autre, intitulé : «Richepin, bibliophile. »
D'une veine plus froide et plus méprisante, mais, après tout, peu dissemblable, sort cette boutade de Baudelaire {Œuvres posthumes) :
« L'homme d'esprit, celui qui ne s'accordera jamais avec personne, doit s'appliquer à aimer la conversation des imbéciles et la lecture des mauvais livres. Il en tirera des jouissances amères qui compenseront largement sa fatigue. »
L'auteur du traité De la Bibliomanie n'y met point tant de finesse. Il déclare tout à trac que « la folle passion des livres entraîne souvent au libertinage et à l'incrédulité ».
Encore faudrait -il savoir où commence « la folle passion », car le même écrivain (Bollioud-Mermet) ne peut s'empêcher, un peu plus loin, de reconnaître que « les livres simplement agréables contiennent, ainsi que les plus sérieux, des leçons utiles pour les cœurs droits et pour les bons esprits ».
Pétrarque avait déjà exprimé une pen-
BOUQUINIANA Sj
sée analogue dans son élégant latin de la Renaissance : « Les livres mènent certaines personnes à la science, et certaines autres à la folie, lorsque celles-ci en absorbent plus qu'elles ne peuvent digérer. »
Libri quosdam ad scientiam, quosdam ad insaniam deduxere^ diim plus hauriiint qiiam digerunt.
Cela rappelle un joli mot attribué au peintre Doyen sur un homme plus érudit que judicieux : « Sa tête est la boutique d'un libraire qui déménage. »
C'est, en somme , une question de choix. On l'a répété bien souvent depuis Sénèque, et on l'avait sûrement dit plus d'une fois avant lui : « Il n'importe pas d'avoir beaucoup de livres, mais d'en avoir de bons. »
Ce n'est pas là le point de vue auquel se placent les bibliomanes ; mais nous ne nous occupons pas d'eux pour l'instant. Quant aux bibliophiles délicats, même ceux que le livre ravit par luimême bien plus que par ce qu'il contient, ils veulent bien en avoir beaucoup, mais surtout en avoir de beaux, se rap-
prochant le plus possible de la perfection ; et plutôt que d'accueillir sur leurs rayons des exemplaires tarés ou médiocres, eux-aussi prendraient la devise:
Pauca sed botta.
« Une des maladies de ce siècle, dit un Anglais (Barnaby Rich), c'est la multitude des livres, qui surchargent tellement le lecteur qu'il ne peut plus digérer l'abondance d'oiseuse matière chaque jour éclose et mise au monde sous des formes aussi diverses que les traits mêmes du visage des auteurs. »
En avoir beaucoup, c'est largesse ; En étudier peu, c'est sagesse.
déclare un proverbe cité par Jules Janin.
Michel Montaigne, qui a mis les livres à profit autant qu'homme du monde et qui en a parlé en des termes enthousiastes et reconnaissants cités plus haut, fait cependant des réserves, mais seulement en ce qui touche le développement physique et la santé.
a Les livres, dit-il, ont beaucoup de qualités agréables à ceulx qui les sçavent choisir ; mais, aulcun bien sans peine ; c'est un plaisir qui n'est pas net et pur.
non plus que les autres ; il a ses incommodités et bien poisantes ; Tâme s'y exerce; mais le corps demeure sans action, s'atterre et s'attriste. »
L'âme même arrive à la lassitude et au dégoût, comme le fait observer le poète anglais Crabbe : « Les livres ne sauraient toujours plaire, quelque bons qu'ils soient ; l'esprit n'aspire pas toujours après sa nourriture. »
Un proverbe italien nous ramène, d'un mot vif et original, à la théorie des moralistes sur les bonnes et les mauvaises lectures : « Pas de voleur pire qu'un mauvais livre. »
Quel voleur, en effet, a jamais songé à dérober l'innocence, la pureté, les croyances, les nobles élans ? Et les moralistes nous affirment qu'il y a des livres qui dépouillent l'âme de tout cela, a Mieux vaudrait, s'écrie Walter Scott, qu'il ne fût jamais né, celui qui lit pour arriver au doute, celui qui lit pour arriver au mépris du bien. »
Un écrivain anglais contemporain, Mr.
Lowell, donne un tour ingénieux à l'expression d'une idée semblable, quand il écrit :
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« Le conseil de Gaton : Cum bonis ambula, " Marche avec les bons", est tout aussi vrai si on l'étend aux livres, car, eux aussi, donnent, par degrés insensibles, leur propre nature à Tesprit qui converse avec eux. Ou ils nous élèvent, ou ils nous abaissent. »
Les sages, qui pèsent le pour et le contre, et, se tenant dans un juste milieu, reconnaissent aux livres une influence tantôt bonne, tantôt mauvaise, souvent nulle, suivant leur nature et la disposition d'esprit des lecteurs, sont, je crois, les plus nombreux.
L'helléniste Egger met à formuler cette opinon judicieusement pondérée, un ton d'enthousiasme à quoi l'on devine qu'il pardonne au livre tous ses méfaits pour les joies et les secours qu'il sait donner.
« Le plus grand personnage qui, depuis 3,000 ans peut-être, fasse parler de lui dans le monde, tour à tour géant ou pygmée, orgueilleux ou modeste, entreprenant ou timide, sachant prendre toutes les formes et tous les rôles, capable tour à tour d'éclairer ou de pervertir les esprits, d'émouvoir les passions ou de les apaiser, artisan de factions ou concilia-
tçur des partis, véritable Protée qu'aucune définition ne peut saisir, c'est le « le Livre. »
Un moraliste peu connu du xviii* siècle, L.-C. d'Arc, auteur d'un livre intitulé : Mes Loisirs, que j'ai cité ailleurs, redoute l'excès de la lecture, ce « travail des paresseux», comme on l'a dit assez justement :
« La lecture est l'aliment de l'esprit et quelquefois le tombeau du génie. »
« Celui qui lit beaucoup s'expose à ne penser que d'après les autres. »
Le poète William Cowper, dans son poème didactique The Task, en veut moins au livre qu'à ceux qui ne savent pas en profiter :
[charmes Les livres sont souvent des talismans et des
[subtils par le moyen de quoi l'art magique d esprits tient la multitude non pensante en servage. Devant la fascination d'un grand nom, les uns
[très que le style abdiquent tout jugement, yeux fermés. D'âu-
[sauvages
affole, à travers les labyrinthes et les régions
[tisés d'harmonie.
de l'erreur se laissent conduire par lui, hypno-
[nombre, trop faibles pour soutenir Cependant l'indolence séduit le plus grand la fatigue insupportable de la pensée, et par suite avalant, sans arrêt ni choix,
[et tout, le grain non criblé, dans son entier, balle
Un des chefs de Técole positiviste, ou plutôt comtiste, anglaise, Mr, Frédéric Harrison, a consacré aux choix des livres une longue étude où je note des jugements qui, pour juste que veuille rester celui qui les porte, ne laissent pas d'être parfois bien sévères. Il se rencontre avec William Cowper dans ce passage :
« Loin de moi l'idée de nier l'inestimable valeur des bons livres, ou de décourager personne de lire les meilleurs; mais je pense souvent que nous oublions le revers de la médaille, — le mauvais usage des livres, le débilitant gaspillage du cerveau dans des lectures sans but, sans lien, sans saveur, où même, peutêtre, dans les émanations empoisonnées du fatras littéraire et des pires pensées des méchants... »
« Evitons , dit-il ailleurs , la sottise d'attendre trop des livres , l'habitude pédante de vanter les livres jusqu'à les
confondre avec l'éducation. Les livres ne sont pas plus l'éducation que les lois ne sont la vertu... »
Et encore : « Les livres ne sont pas plus sages que les hommes ; les livres sincères ne sont pas plus faciles à trouver que les hommes sincères ; les méchants livres ou les livres vulgaires ne sont pas moins gênants ni moins répandus que les hommes méchants ou vulgaires le sont partout ; Part de lire bien est aussi long et aussi difficile à apprendre que l'art de bien vivre... »
Il insiste et précise sa pensée en parodiant gravement un mot de Molière :
« De tous les hommes, l'ami des livres est peut-être celui qui a le plus besoin qu'on lui rappelle que l'affaire de l'homme ici-bas est de savoir pour vivre et non pas de vivre pour savoir. »
Enfin, généralisant le jugement humoristique que Charles Lamb, grand amoureux des livres, portait sur certains d'entre eux sans cesser de les aimer tous, lorsqu'il disait : « Il y a des livres qui ne sont pas des livres du tout », Mr. Frédéric Harrison en arrive à une conclusion pessimiste qui n'irait à rien
de moins qu'à justifier toutes les persécutions des inquisiteurs, sorbonnistes et autres ennemis de la libre manifestation de la pensée. Je traduis textuellement :
« Lorsque je regarde en arrière et que je pense aux avalanches de matière imprimée que d'honnêtes compositeurs ont produites sans songer à mal, il faut le croire, — ce qui, du moins, leur donna le pain quotidien, — matière imprimée que moi et nous tous avons, à notre très mince profit, consommée par les yeux sans jamais en tirer une honnête subsistance, mais en affaiblissant beaucoup notre fond, je suis presque tenté de mettre l'imprimerie parmi les fléaux du genre humain ».
Ce qui ne l'empêche pas, d'ailleurs, d'ajouter à cette matière imprimée de copieux volumes, dans la pensée, apparemment, que les yeux des « consommateurs » sauront en tirer mieux que ce « très mince profit. »
Il ne serait pas difficile de trouver des esprits très distingués et très expérimentés qui donnent la note contraire. Je me bornerai à deux ou trois citations dont on n'a pas encore abusé. C'est lord Sher-
brooke donnant ce conseil : « Prenez rhabitude de lire, quoi que ce soit que vous lisiez; l'habitude de lire les bons livres viendra quand vous aurez pris la coutume de lire les médiocres. »
« On apprend quelque chose chaque fois qu'on ouvre un livre », dit un proverbe chinois qui ne s'inquiète pas de la qualité du livre qu'on ouvre.
Sans aller si loin, la sagesse des nations a inspiré aux Anglais, n'en déplaise à Charles Lamb, cette formule : « Un livre est un livre, quand même il n'y aurait rien dedans. »
Le moraliste Vauvenargues croit que, si l'on se met à un auteur, il faut tout prendre de lui, le bon et le mauvais, quitte à exercer son droit de critique et à distinguer. Il en donne la raison. « Si on ne regarde que certains ouvrages des meilleurs auteurs, on sera tenté de les mépriser. Pour les apprécier avec justice, il faut tout lire. »
C'est l'avis des souris de Florian :
Il n'est point de volume
Qu'on n'ait mordu, mauvais ou bon.
Qu'importe ? dit un sceptique corres-
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pondant du journal anglais Notes and Queries, Mr. C. A. Ward : « Il n'y a guère de livres qui puissent changer la face du monde. Un ingénieur de chemins de fer y réussit mieux avec ses plans que la Politique d'Hooker, ou VAreopagitica de Milton ; l'influence des livres, grands ou petits, est toujours la même, c'est-à-dire à près nulle. »
Il s'ensuit assez logiquement qu'il n'y à point à se gêner, et qu'il est indifférent de lire n'importe quoi, ou même de ne pas lire du tout.
Le Chansojinier varié pour i8i5 fait plus d'honneur aux « Romans du jour. » Ils sont du moins bons à quelque chose. Oyez plutôt :
Les romans de l'heure présente Ressemblent assez aux melons ; Il est rare que sur cinquante On puisse en rencontrer deux bons ; On peut cependant, à les lire, Trouver encor quelque plaisir, Car, ma foi, s'ils ne font pas rire, Ils savent bien faire dormir.
« L'étude des livres engendre les vers de livres, les bookworms », dit Oscar Browning. — C'est ce que nous appelons, d'un terme bien moins expressif et dépréciateur, les rats de bibliothèque. —
Je suppose que l'auteur de cet aimable aphorisme, qui est un écrivain et un érudit fort distingué, ne se laisse point arrêter dans son étude des livres par la crainte de devenir larve.
Mais, puisqu'il faut risquer ce danger, quels livres est-il le plus prudent et le plus agréable de lire, les nouveaux ou les vieux ?
Les avis sont partagés. Je donne ici l'écho des sons divers de cloches battant à différents clochers,
« Les livres nouveaux ont du moins ce grand avantage sur les anciens d'être propres, dit Mr. W.-A. Davenport. Il n'est pas donné à tout le monde de s'emporter en dithyrambes sur des poussières et des vermoulures. »
Comme on voit bien que cet ami de
la littérature lit des livres qu'il achète, et n'imagine pas qu'on puisse se souiller les doigts aux couvertures et feuillets des livres de cabinets de lecture et autres circulating libraries !
Mr. Lowell dit par contre, et en vers :
[du pain frais; Lire les livres nouveaux, c'est comme manger on le supporte d'abord, mais par degrés, la
[de la mort, dyspepsie mentale vous conduit aux portes
Le journal américain The Bookmart connaît à ce mal redoutable un remède approprié, et voici son ordonnance :
« Chaque fois qu'on publie un livre nouveau, lisez-en un vieux », et l'équilibre sera rétabli. Du reste, ajoute-t-il ailleurs, « tous les livres d'un mérite supérieur sont nécessairement secondhand (épuisés et de la librairie d'occasion). Les autres servent aux pâtissiers et aux emballeurs. »
O. W. Holmes, dont la philosophie était si souriante et si humaine, offre à nos méditations cette remarque :
« Les vieux livres sont les livres de la jeunesse du monde, et les livres nouveaux sont les fruits de sa vieillesse. »
BOUQUINIANA 6g
Or, comme le constate Littré, « un penchant naturel conduit l'homme à la contemplation du passé. Les vieux monuments, les vieux livres, les vieux souvenirs éveillent en lui un intérêt profond. »
Un des plus savants bibliographes de l'Angleterre contemporaine, dont la mort est encore récente, Mr. Blades, a écrit, dans le même ordre d'idées, cette page d'une éloquence émue :
« Un vieux livre, quel qu'en soit le sujet ou le mérite intrinsèque, est véritablement une partie de l'histoire nationale ; on peut l'imiter, on peut l'imprimer en fac-similé, mais jamais on ne pourra le reproduire exactement ; et, en tant que document historique, il faut le conserver avec soin. Je n'envie à personne cette absence de sentiment qui rend certaines gens insoucieux des souvenirs laissés par leurs ancêtres, et fait que le sang ne peut s'échauffer qu'en parlant chevaux ou cours du houblon.
Pour eux la solitude est synonyme d'ennui, et la compagnie du premier venu leur est plus précieuse que la leur.
Quelle immense source de calme jouis-
yo BOUQUINIANA
sance et de rénovation intellectuelle de telles gens laissent échapper ! Le millionnaire lui-même allégera ses peines, allongera sa vie et ajoutera dix pour cent à ses plaisirs quotidiens s'il devient bibliophile; d'un autre côté, pour l'homme d'affaires doué du goût des livres qui, toute la journée, a lutté dans la bataille de la vie, exposé à tous les échecs et à toutes les inquiétudes irritantes, quelle heure bénie de repos et de plaisir s'ouvre à lui, lorsqu'il entre dans un sanctuaire où chaque objet lui souhaite la bienvenue, où chaque livre est un ami personnel ! »
Avant Mr. Blades, notre compatriote Hippolyte Rigault disait avec sa finesse de critique et son sentiment de lettré :
« L'amour des vieux livres, humbles, mal reliés, qu'on achète pour peu de chose et qu'on revendrait pour rien , voilà la vraie passion, sincère, sans artifice, où n'entrent ni le calcul, ni Taffectation. C'est un bon sentiment que ce culte de l'esprit et ce respect touchant pour les monuments les plus délabrés de la pensée humaine; c'est un bon sentiment que cette vénération pour ces livres d'au-
BOUQUINIANA 7I
trefois qui ont connu nos pères, qui ont peut-être été leurs amis, leurs confidents. Voilà les sentiments qu'éveille dans le cœur l'amour des vieux volumes : aimable passion qui est plus qu'un plaisir, qui est presque une vertu... On compte ses prisonniers avec un air vainqueur ; on les range un à un sur de modestes rayons ; ils seront aimés, choyés, dorlotés, malgré leur indigence, comme s'ils étaient vêtus d'or et de soie. »
La même inspiration a dicté cette « Ballade des vieux livres », que j'ai trouvée dans je ne sais plus quel recueil de poésies américaines et dont l'auteur, Edward Héron Allen, m'est d'ailleurs inconnu :
On chante les lointaines et fantomâles con-
[trées, les prairies et les vallons d'Arcadie, les retraites où jouent le satyre et la nymphe
[sylvestre, les colonnes et les portes d'ivoire :
mais nul de ces lieux de plaisance ne me
[paraît un havre de joie, car je deviens vieux et je sollicite de dame fortune la faveur d'être là où s'achètent et se vendent les livres d'oc-
[casion.
Mon pouls bat fort et mon cœur est allègre quand je trouve une date qui commence par
[MDXXX sur un aimable vieil in-22, dont les feuilles
[sont grises de la patine que l'ancienneté donne aux bou-
[quins ; et je m'agenouille devant ce sage, venu d'au
[delà des mers pour que des Vandales le vendent contre de
[l'or yankee ;
et volontiers je me sépare de mes bank-notes
[péniblement gagnées
là où s'achètent et se vendent les livres d'oc-
[casion.