ENVOI
Ah ! Princesse, ces gloires vivront encore
[lorsque nous serons morts, et que depuis longtemps notre
[sang sera glacé ; car on est immortel, comme vous le pouvez
[voir, là où s'achètent et se vendent les livres d'oc-
[casion.
C'est qu'en effet, « pour le vrai bibliophile, le livre est à la fois un document du passé, l'instrument d'une joie intellectuelle et un objet d'art » (Léon G.
Pélissierî.
Mais, j'ai déjà eu l'occasion de le dire, les meilleurs choses ont leurs détracteurs. Il y a même d'excellents esprits qui, craignant avant tout l'excès, prisant par-dessus tout la pondération et la mesure, combattent l'abus si vigoureusement qu'ils semblent proscrire l'usage.
Je donnerai quelques exemples typiques de ces attaques exagérées contre l'exagération.
Procédons graduellement. Les réflexions suivantes, de M. Aug. Laugel n'ont après tout rien que de très raisonnable :
« Si la bibliophilie a ses charmes, elle a aussi ses dangers ; elle en a surtout pour l'écrivain. Elle le transporte encore vivant dans les Champs-Elysées ; il devient une ombre au milieu des ombres.
Il se plaît, il s'attarde dans le passé, il oublie volontiers le présent, surtout si le présent le blesse et l'obsède, s'il a vu disparaître une à une ses illusions et ses espérances, s'il a survécu à ce qui lui était
le plus cher, si les dernières flammes de son foyer sont éteintes, s'il ne peut plus revoir cette fumée du toit paternel qu'Ulysse chantait dans Ithaque. »
Voilà des inconvénients qui ressemblent fort à des avantages. Ne sont-ce pas des consolations. Et de quoi le désolé a-t-il besoin, sinon d'être consolé ?
Edmond Texier, journaliste fameux au temps 011 le journal le Siècle était populaire — c'était sous l'Empire, — se montrait plus dur : comme notre aimable confrère M. Geffroy, il classait la bibliomanie parmi les maladies mentales dangereuses.
« Le public, disait-il (Le^ choses dutemps présent^ 1861), ne comprendra jamais toutes les passions malsaines qui s'agitent dans le cœur d'un amateur de bouquins. Le vrai bibliomane croit, comme Alexandre, que rien n'est fait tant qu'il lui reste quelque chose à faire. Un de nos amis, grand dénicheur de livres rares, m'a assuré qu'il avait été pris d'un invincible désir de mettre le feu à sa bibliothèque après avoir visité celle de M. le duc d'Aumale. L'envie, la jalousie, l'appétence du bien d'autrui, tels sont
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les moindres défauts du bibliomane. »
Il ne le lui manque plus que de raconter la vieille histoire espagnole du bouquiniste assassin.
Parce que les amis du livre ne sont pas exempts des mauvaises passions ni des coups de folie auxquels on voit tous les Jours des hommes de toutes les conditions céder misérablement ou tragiquement, il faut, paraît-il, en conclure que ces passions et ces accès de folie, c'est l'amour des livres qui les donne. J'avoue que la logique d'un tel raisonnement dépasse la portée de mon esprit. Mais généreusement je vais fournir à ceux qui croyent s'y pouvoir appuyer un nouvel étai. C'est une anecdote que Jules Janin rappelle dans son ouvrage sur l'Amour des livres.
a M. le conseiller Séguier causait avec le Roy dans sa chambre (on parlait de vénalité des juges). — Monsieur le Chancelier, disait le Roi, à quel prix vendriezvous la justice? — Oh ! Sire, à aucun prix.... Pour un beau livre, je ne dis pas ! »
Et maintenant, si l'on se plaint jamais devant vous de la corruption de certains
magistrats, vous savez la cause corruptrice : n'en doutez pas, ils sont bibliophiles, — disons bibliomanes, pour ménager des susceptibilités.
Le grand critique d'art Ruskin fait, dans un livre intitulé : Sésame and Lilies, cette réflexion judicieuse :
« Si quelqu'un dépense sans compter pour sa bibliothèque, on l'appelle fou — bibliomane. Mais on n'appelle jamais personne hippomane, bien que des gens se ruinent tous les jours avec leurs chevaux et qu'on n'entende point dire que les livres aient jamais ruiné personne. »
On a pu dire avec justesse que «si le bibliophile possède des livres, le bibliomane en est possédé. »
Les bibliophiles et les bibliomanes ne sont pas forcément des criminels d'intention ni des fous à Tétat latent, en dépit des accusations violentes et des insinuations perfides ; mais ne sont-ils pas condamnables de faire de leur temps et de leur argent un usage aussi vain ? — Et, avec la gravité d'un pasteur à son prêche, des hommes considérables, savants, philosophes, vertueux, lugubres, répon-
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dent affirmativement. Entendez plutôt Mr. Frédéric Harrison. La voix sévère et l'air rogue, il nous donne une austère leçon.
« Collectionner les livres rares et les auteurs oubliés est peut-être, de toutes les manies collectionnantes, la plus sotte aujourd'hui. Il y a beaucoup à dire en faveur des faïences rares et des scarabées curieux. La faïence est parfois belle et les scarabées sont du moins comiques d'aspect. Mais les livres rares sont maintenant, par la nature même des choses, des livres sans valeur ; et leur rareté consiste ordinairement en ce que l'imprimeur a fait une bévue dans le texte, ou qu'ils contiennent quelque chose d'exceptionnellement sale ou idiot. Accorder un profond intérêt aux auteurs négligés et aux livres peu communs, c'est, la plupart du temps, un signe — non pas qu'on ait épuisé les ressources de la littérature ordinaire — mais qu'on n'a pas réellement de respect pour les productions lès plus grandes des hommes les plus grands qui aient vécu. Cette bibliomanie se saisit d'êtres raisonnables et les pervertit au point que, dans l'esprit
de celui qui en est atteint, la race humaine existe pour les livres, et non point les livres pour la race humaine. Il y a un livre qu'ils pourraient lire avec fruit, les faits et gestes d'un grand collectionneur de bouquins qui vivait jadis dans la province de la Manche. Pour le collectionneur, et quelquefois pour Térudit, le livre devient un fétiche, une idole et est digne de Tadmiration du genre humain quand même il ne serait de la plus petite utilité à personne. Par cela seul que le livre existe, il a le droit d'être poliment invité à prendre place sur les rayons. La « bibliothèque ne serait pas complète sans lui », bien que la bibliothèque doive, pour ainsi dire, être empuantie quand il y sera. Les grands livres sont, bien entendu , des livres communs ; et ceux-ci sont traités par les collectionneurs et les bibliothécaires avec un souverain mépris. Plus le rare volume est un affreux avorton de livre, plus désespérés sont les efforts des bibliothèques pour le posséder. »
Jules Janin va nous donner la contrepartie de ce réquisitoire, dont il est superflu de faire ressortir les erreurs et
l'injustice. On a besoin, après cette page puritaine et revêche, de quelques lignes bien françaises où la fantaisie s'égaie de bonne humeur.
a Ça vous est égal, messieurs les lecteurs sans odorat, de tenir dans vos mains mal lavées un bouquin taché de lie, où la fille errante et le laquais fangeux ont laissé la trace ineffaçable de leurs doigts malpropres et de leurs tètes mal peignées ? Ça vous est égal de feuilleter une sentine et de respirer à chaque page une abominable exhalaison d'écurie ou de mauvais lieu ?
« Un digne ami des livres respectera ses heures d'études et de loisir, il se croira tout simplement déshonoré de réunir tant de souillures, en de si tristes enveloppes, à toutes les fleurs du bel esprit. Il faut à l'homme sage et studieux un tome honorable et digne de sa louange.
« ... Ces réimpressions de nos chefsd'œuvre, pleines de fautes, disons mieux, pleines de crimes, il y a pourtant des gens qui les achètent, et qui les font relier en basane, par des cordonniers manques dont on a fait des relieurs ! Ces
livres ainsi bâtis, qui puent la colle et Tœuf pourri, que le ver dévore, et qui tournentau jaunâtregrâceaux ingrédients de paille et de bois pourri par lesquels le chiffon de toile est remplacé, ces misérables in-octavo, l'exécration du genre humain lettré, il y a cinquante imbéciles, cinquante ignorants, autant d'usuriers, plusieurs idiots, vingt repris de justice, et de graves filles de joie un peu lettrées, sans compter une douzaine de marquises de nouvelle édition, qui les enferment avec soin dans une bibliothèque richement sculptée. »
Revenons aux personnes sévères. Elles n'ont pas dit leur dernier mot. M. G.
Mouravit n'est pas éloigné de la pensée de Mr. Frédéric Harrison lorsqu'il écrit :
« L'amour funeste accordé au livre })our lui-même créera une perpétuelle et déplorable promiscuité ; en prenant chaque jour un empire plus tyrannique, il arrivera bientôt à détruire le ^ewi' intellectuel. Vouée à la recherche des infiniment petits de l'art et de la science, la vue du bibliomane s'éteint, il ne sait plus voir les grandes œuvres de l'esprit humain. »
Il est cependant plus indulgent et plus juste à la fin, lorsqu'il ajoute:
« Sans crainte de nous commettre avec les bibliomanes,nous devons reconnaître que la beauté matérielle d'un volume influe beaucoup sur le profit intellectuel qu'on en peut tirer. Comme le disait notre bon Rollin : Une belle édition, qui frappe les yeux, gagne l'esprit et, par cet attrait innocent, invite à l'étude. »
De ces ditférentes opinions, The Bookmart me semble avoir donné, dans un article intitulé Bibliomania, un exposé contradictoire assez équitable, avec la conclusion qu'il comporte. C'est pourquoi je le cite ici, malgré sa longueur :
« La bibliomanie qui fleurit de nos jours ne se rattache à aucun goût véritable pour la science de l'antiquité ou l'histoire. La manie des tableaux a été suivie de la manie des faïences fêlées, et la manie des faïences fêlées a été suivie par la manie des livres. Les gens qui achetaient des tableaux et des faïences connaissaient les marques grâce auxquelles on peut constater l'authenticité d'un peintre ou d'une assiette, mais ils ne connaissaient guère autre chose. De
même les gens qui achètent des livres en sont arrivés à savoir qu'un exemplaire de telle édition ancienne contenant une faute d'impression à telle page est sans prix, tandis qu'une autre, qui n'a pas de faute, est réellement sans valeur et se donne pour rien. Telle est à peu près la mesure des capacités de la plupart de nos amateurs de livres, bien que quelques-uns d'entre eux sachent, par surcroît, apprécier avec plus ou moins d'intelligence la distinction qu'il y a entre « demi-maroquin, non coupé, doré en tête par Rivière », et « veau extra, non coupé, doré en tête par W. Pratt », distinction qui n'est pas de médiocre importance dans les salles de vente. La vérité est, qu'acheter des livres est devenu une mode, et que les règles et canons qui gouvernent les acheteurs de livres sont aussi capricieux et innombrables que ceux qui gouvernent les acheteurs de vieux tableaux et de vieilles faïences...
« La bibliomanie régnante doit, j'en ai peur, être regardée comme la manifestation, plus ou moins intelligente, d'un simple dilettantisme sentimental.
Elle n'a point de caractère archéolo-
gique, point de caractère historique ; elle a le goût personnel du pittoresque... La rareté toute seule est l'élément essentiel dans l'estimation que l'on fait d'un ouvrage imprimé il y a deux cents ans ou plus ; ainsi un volume absolument sans valeur atteindra souvent un prix de fantaisie, simplement parce qu'il n'en existe pas un autre exemplaire. »
Le docteur James Martineau déclare, dans ses Hours of Thought (Heures de Pensée), qu'en l'absence de quelque chose ayant une portée plus noble, les amours exclusifs, les enthousiasmes particuliers, les simples fantaisies de l'esprit, pourvu qu'ils soient innocents, sont un grand bien. « L'homme actif qui poursuit un but innocent quelconque vaut mieux que l'homme inerte qui critique tout, et l'être lourd qui ne vit que pour collectionner des coquilles et des médailles est au-dessus de l'être spirituel qui ne vit que pour se moquer de lui. »
Dans le même esprit, je me hasarde à avancer qu'il n'est pas sage de traiter la passion pour les livres vieux, rares ou curieux, irrespectueusement. Toute occupation de ce genre a une influence
plus OU moins grande sur raffinement de l'esprit. Elle peut, sans doute, être entachée de snobbisme ou de vulgarité, si c'est l'ignorant caprice de la mode ou le simple essai d'une cupide spéculation qui la dirige ; mais, d'un autre côté, on peut la comprendre de telle sorte qu'elle soit une occupation non seulement pleine de charmes, mais encore pleine d'utilité.
Les railleries — parfois indignées — que des bonnes gens, qui tantôt lisent trop, tantôt ne lisent guère ou ne lisent pas du tout, font des amateurs quicollectionnent des livres sans les lire, sortent d'une veine inépuisable et ne sauraient s'énumérer. J'en mets ici quelques-unes que Je n'ai pas enregistrées déjà.
Il en est qui datent de loin. Voici le dict du vieux Gaultier de Metz, dans L'Ymage du monde:
Est d'aucuns convoiteus Qui ont les livres précieus Et aornés et bien et bel.
Qui n'en regardent fors la pel.
Pétrarque a dit en latin : « Il est des gens qui se figurent posséder en propre tout ce qui est dans les livres qu'ils ont chez eux. Vient-on à parler de quelque ouvrage: — Oh ! disent-ils, ce livre est dans mon armoire. — Cela leur suffit et c'est, dans leur opinion, comme s'ils le savaient par cœur. Là dessus, les sourcils hauts et les yeux ronds, ils se taisent. Quelle race ridicule ! »
Ausone s'était moqué déjà de celui qui, parce qu'il sa bibliothèque pleine de livres, se croit grammairien et docte.
Un de ceux qui se sont le plus fortement élevés contre cette perversion de l'usage des livres, qui consiste à les aligner sans les lire, fut, lui-même, un grand amateur de livres. Je veux parler de Bollioud-Mermet. l'auteur du traité célèbre De la Bibliomanie (La Haie, 1761), réimprimé par Jouaust en i865 et en 1866.
« On a tellement perverti l'usage des livres, dit-il, que ces monuments de la savante antiquité, ces recueils précieux des productions de génie, autrefois consacrés à perpétuer les vrais principes des sciences, à inspirer le bon goût des
lettres, à faciliter le travail, à diriger le jugement, à exercer la mémoire, à faire germer les talents et les vertus, sont maintenant des meubles de pure curiosité, qu'on achète à grands frais, qu'orr montre avec ostentation, et qu'on garde sans en tirer aucune utilité... »
Et il conclut « que la Bibliomanie est le comble du ridicule pour ceux qui n'ont ni les dispositions, ni la volonté de faire un usage sérieux des livres ; que pour les gens d'étude et les connaisseurs, c'est une superfluité déraisonnable que de rassembler toutes les facultés, toutes les matières qu'un seul homme ne saurait cultiver ; que ces collections portées jusqu'au luxe et à la magnificence font l'effet d'un amour excessif du merveilleux et l'objet d'une prodigalité condamnable et ruineuse ; que ce goût bizarre et libertin qui fait donner la préférence à certains ouvrages, où tout respire la frivolité et la licence, est un travers d'esprit odieux et méprisable, un dérèglement de cœur consommé, digne de la rigueur des loix et des anathèmes. »
La conclusion est orthodoxe; elle plairait à la censure officielle, dame Anastasie,
BOLQUINIANA
qui aime à confisquer au profit de son plaisir ce qu'elle juge malsain à la santé morale des autres.
Le poète anglais Halkett Lord en arrive à une non moins vigoureuse, dans une pièce humoristique qui finit ainsi :
Regardez Tottipop jouir de ses chers livres, aller de rayon en ravon, raffolant, ravi, et lire, en arpentant la salle, — les titres, —
[de Bedford!
ou jouer amoureusement avec ses reliures
[ne peut corrompre.
Oh ! ce sont là des plaisirs que rien jamais
[et voilà qui tend à montrer
A la tonne et à la toise, il fait ses achats, —
[savoir peu.
combien un homme peut avoir beaucoup, et
[tremblantes, Maintenant voyez-le, de ses mains gantées et caresser ses Cape, soupeser ses Derôme,
[devant une marge trop rognée,
tantôt exhaler du fond du cœur un soupir
[blures, de petits fers et de filets.
tantôt se sentir renaître à la vue de dou-
[volumes.
Ainsi passent ses jours, à farfouiller de vieux
[l'enfermer I Il appelle cela de l'amour !... — On devrait
Le marquis d'Argenson en prenait son parti légèrement, en élégant seigneur français, lorsqu'il donnait pour inscrip-
tion à une bibliothèque cette devise renouvelée des saints livres :
Miilti vocati, pauci lecti.
J'ai trouvé dans un Nouveau Recueil d'Enigmes, Charades et Logogriphes, publié à Rouen, sans date, chez Lecrève- Labbez (in-i8, p. 72), une énigme assez pauvrement versifiée, mais qui nous laissera sous une impression plus gaie.
A l'abri d'une peau légère, Je tiens cent héros enfermés;
Et par moi seulement leurs faits si renommés Sont à couvert de la poussière.
Cependant, sous l'éclat des ornements divers, Dont ma figure est revêtue, Je cache avec soin à la vue [vers.
Un corps qui bien souvent est tout farci de
[rante,
Jugez de mes emplois : quoique fort igno- En un espace assez petit Je renferme beaucoup d'esprit ; Mais qui de me voir se contente
Sans jamais regarder ce que j'ai dans le cœur, Est sans doute un pauvre docteur.
L'amour des livres pour les livres, quelque futile et condamnable qu'il puisse-être, — et il s'en faut que cette question soit tranchée, — ne date pas d'hier.
Chez les Grecs, Aristote acheta après ^^ la mort de Speusippe, quelques uns de ^ ses livres pour la somme de 72,000 sesterces. Platon acquit le livre de Philolaiis le pythagoricien, d'où il tira le Timée, dit-on, au prix de 10,000 deniers. Sur quoi Aulu-Gelle remarque que les sages méprisent l'argent en comparaison des livres.
Cicéron ne tarit pas sur la joie d'acquérir et de posséder des livres, et de sa correspondance avec son ami Atticus il appert que celui-ci non seulement collectionnait des volumes, mais en faisait commerce. Nil siib sole novum.
C'est Asinius Pollio qui fonda la première bibliothèque publique à Rome; mais les bibliothèques particulières n'étaient pas rares. Sylla en avait une remarquable. « Parmi les trésors que Lu-
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cuUus rapporta de ses guerres d'Asie, et dont il orna sa maison de Tusculum, dit Géraud dans son Essai sur les Livres dans l'antiquité^ il faut compter une précieuse collection de livres qu'il se fît gloire d'augmenter encore et dont il permit le libre accès aux savants et aux littérateurs. ))
« Du temps de Sénèque, rapporte le même écrivain, le luxe des bibliothèques était poussé à Rome à un degré inimaginable. Une bibliothèque était regardée comme un ornement nécessaire dans une maison; aussi en trouvait-on jusque chez les gens qui savaient à peine lire, et si considérables que la lecture des titres des livres aurait seule rempli la vie du propriétaire. C'est vers ce temps que vint à Rome le grammairien Epaphrodite de Chéronée, qui ramassa jusqu'à 3o,ooo volumes de choix (Suidas). Plus tard, Sammonicus Severus, précepteur de Gordien le Jeune, laissa à son élève la bibliothèque qu'il avait reçue de son père, et qui se montait à 62,000 volumes. »
Saint Pamphile, prêtre et martyr, posséda, au témoignage d'Isidore, 3o,ooo
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volumes, dont il fit présent à l'église de Césarée.
Au v« siècle de l'ère chrétienne, Sidoine Apollinaire nous signale l'existence de plusieurs bibliophiles en Gaule, parmi lesquels Loup, professeur à Périgueux ; Manus, consul à Narbonne ; Rurice, évêque de Limoges; Tonance Ferréol, dans sa maison de Prusiane, sur le Gardon, non loin des frontières du Rouergue.
Sans suivre une filiation qui serait trop longue, les bibliophiles doivent aussi reconnaître comme un de leurs ancêtres, — inattendu pour la plupart d'entre eux, j'imagine, — l'Anglais Thomas Brition, charbonnier ambulant, musicien et chimiste. Il laissa après sa mort une collection de partitions dont la vente atteignit près de cent livres sterling, des instruments de musique pour quatre-vingts livres, et une remarquable bibliothèque musicale et scientifique.
Quelques années auparavant (1714), il avait vendu aux enchères une belle collection de livres et de manuscrits se rapportant en majorité aux Roses-Croix et à leurs doctrines. Il existe, paraît-il, un
catalogue imprimé de chacune de ces collections.
Il faut dire deux mots de cette question des catalogues, dont l'histoire serait bien curieuse et constituerait, en réalité, par ses inventaires successifs, Thistoire de la bibliographie tout entière, — c'està-dire de la marche progressive de l'esprit humain dans ses manifestations écrites.
« Les premiers catalogues de librairie, dit Werdet, remontent à 1478 et 1474; ils proviennent d'une librairie de Strasbourg, celle de Mentelin, et des presses de Baemler, à Augsbourg. »
Voilà un fait précis, qui a son importance dans les limites où il est donné. Il est bien clair, en effet, que, du moment qu'il y a eu des livres, — je veux dire des écrits quelconques, — offerts en vente au public, — et il y en a eu, dès l'invention de l'écriture, à Rome, en Grèce, en Egypte, en Chine, partout, — les ven-
BOUQUINIANA qS
deurs ont annoncé aux acheteurs ce qu'ils avaient à vendre dans des listes qui n'étaient véritablement que des catalogues. Ce point réglé, n'étes-vous pas de l'avis de Vessayist Leigh Hunt lorsqu'il dit :
« Un catalogue n'est pas une simple liste de choses à vendre, comme les profanes peuvent se l'imaginer. Même un catalogue de commissaire-priseur suggère mille réflexions à celui qui le parcourt. Jugez donc ce qu'il doit en être d'un catalogue de livres dont les titres seuls embrassent le cercle du monde entier, visible et invisible : géographies — biographies — histoires — amours — haines — Joies — chagrins — cuisines — sciences — modes — et l'éternité ! »
Aussi ne nous étonnerons-nous pas du mot de Jules Janin :
« Bon nombre d'honnêtes gens n'ont pas laissé d'autre oraison funèbre que le catalogue de leur bibliothèque, où toute louange est contenue. »
A cette question se rattache naturellement celle de la valeur vénale des livres et du placement plus ou moins avantageux que font ceux qui les achètent. Si
Ruskin a pu dire que l'on n'a jamais vu d'amateur de livres ruiné par sa passion, c'est qu'il ne la satisfait qu'en acquérant des objets de réelle valeur.
Quelques-uns se cabrent à cette idée de spéculation ; ils répéteraient volontiers ces vitupérations de Bollioud- Mermet :
« O ! le noble et rare talent, qui travestit le philosophe en marchand de livres ! Piilchra sane ars quce de philosopha libj^ariumfacitl [Pétrone.) Détestable industrie, négoce honteux, digne du mépris public : excès de cupidité, qui met quelquefois la probité aux abois , et l'art du connaisseur au-dessous des conditions les plus viles ! »
D'autres — c'est le plus grand nombre — voient la chose plus froidement, plus justement. Ils savent, comme le disait S. de Sacy, que « les livres sont un capital » et que, « bien choisis », ils doublent de valeur en dix ans » Et ils ne se font pas, à l'occasion ou au besoin, scrupule d'en profiter. En attendant, ils ont un argument pour se concilier leur femme , l'ennemie-née du bibliophile, comme nous l'avons vu. Ils peuvent lui
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soumettre des considérations comme celle-ci :
« Ménagères qui avez le bonheur de posséder un mari bibliophile, au lieu de faire une mine refrognée lorsque vous voyez arriver un nouveau paquet de livres et que la bibliothèque envahit peu à peu tout l'appartement, réjouissezvous donc ! C'est la fortune de vos enfants qui augmente... Quelle est d'ailleurs la vertu que ne supporte pas l'amour des livres ! Douceur, frivolité de caractère, indulgence ; point de jalousie, point de tracasseries, la femme d'un bibliophile est nécessairement la maîtresse de la maison, pourvu (ju'elle sache s'arrêter au seuil du cabinet. »
Capables d'une influence si utile et si louable, les livres méritent, il faut bien le croire enfin, tous les respects. Le vieux Richard de Bury a , dans son Philobiblon^ dressé le code ou, si vous pré ferez, le protocole des égards qui leur sont dûs avec une naïveté de bon sens
qui me paraît délicieuse dans sa prolixité.
« Nous remplissons un devoir sacré de piété, dit-il, quand nous traitons les livres avec soin et aussi quand nous les replaçons au lieu qui leur est réservé et les remettons à une garde inviolable ; si bien qu'ils se réjouissent de rester purs tant que nous les avons entre nos mains, et qu'ils reposent en sûreté lorsqu'ils sont rendus à leur lieu de dépôt... C'est pourquoi nous croyons expédient de mettre en garde nos étudiants contre diverses négligences, qui peuvent facilement s'éviter, et qui font un mal étonnant aux livres.
a En premier lieu, pour ce qui est de l'ouverture et de la fermeture des livres, mettons-y la modération convenable, afin que les fermoirs n'en soient pas défaits avec trop de hâte, et que, lorsque nous avons fini notre inspection, ils ne soient pas mis de côté sans être dûment clos. Car c'est notre devoir d'entourer un livre de beaucoup plus de soins qu'une paire de bottes...
« Il a pu vous arriver de voir un jeune homme à tête drue, flânant paresseuse-
ment sur son travail ; et lorsque le gel de l'hiver est piquant, son nez, coulant sous la morsure du froid, laisse tomber des gouttes, sans qu'il songe à les essuyer avec son mouchoir avant qu'elles aient, de leur vilaine humidité, arrosé le livre qu'il a devant lui. Que n'a-t-il devant lui, non pas un livre, mais un tablier de savetier ! Ses ongles sont bourrés d'une ordure fétide, aussi noire que du Jais ; il en marque, à son caprice, tels ou tels passages. Il insère et fixe en différentes places une multitude de pailles, pour que ces brins de chaume lui rappellent ce que sa mémoire ne peut retenir. Ces pailles, parce que le livre n'a pas l'estomac assez fort pour les digérer et que personne ne les retire, commencent par distendre le volume, l'empêcher de se fermer comme d'ordinaire, et, à la longue, abandonnées et oubliées, tombent en poussière. — Il ne craint pas de manger du fruit ou du fromage au dessus d'un livre ouvert, ou de porter insouciamment une coupe de la table à ses lèvres et de ses lèvres à la table ; et comme il n'a pas de sac à ordure à sa portée, il laisse tomber dans le livre les
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miettes qui restent. Bavardant sans relâche, il n'est jamais las de discuter avec ses compagnons, et, tandis qu'il met en avant une foule d'arguments stupides, il mouille le livre à demi ouvert sur ses genoux des ondées de sa salive. Oui; et ensuite, croisant tout d'un coup les bras, il se penche sur le livre et, en évoquant un moment de travail, fait venir un somme prolongé; puis, pour effacer les plis du papier, il retourne la marge des feuilles, au grand détriment du livre. — Voilà les pluies finies et passées ; les fleurs ont apparu dans notre pays. Alors, l'étudiant dont nous parlons, plus propre à gâter les livres qu'à les examiner, bourre son volume de violettes, de primevères et de roses. De ses mains moites de sueur il retourne les volumes ; il feuillette le blanc vélin avec des gants couverts de toute sorte de poussière, et de son doigt revêtu d'un cuir usé suit les lignes d'un bout à l'autre de la page ; enfin, dès qu'une mouche le pique, il jette de côté le livre sans le fermer comme il convient, et le volume reste ainsi des mois entiers, si bien qu'il se remplit tellement de poussière qu'il ré-
siste ensuite aux efforts qu'on fait pour le clore.
« Mais il faut surtout interdire le maniement des livres à ces jeunes gens éhontés, qui, dès qu'ils ont appris à former les lettres, deviennent, du moment qu'ils en ont l'occasion, de lamentables annotateurs; qui, partout où ils trouvent une marge disponible autour du texte, la garnissent d'alphabets monstrueux, ou bien laissent leur plume y écrire toutes les frivolités qui leur viennent en tête. D'un autre côté, le latiniste, le sophiste, tous les écrivains ignorants y essaient la taille de leur plume, pratique qui, nous l'avons vu souvent, amoindrit l'utilité et la valeur des plus beaux livres.
« Il y a aussi une catégorie de voleurs qui mutilent honteusement les livres, coupant les marges extérieures pour s'en faire du papier à lettre, et ne laissant que le texte, ou employant les feuilles laissées au commencement et à la fin pour protéger le volume, à des usages et à des abus divers, — genre de sacrilège qu'on devrait punir.
« C'est un devoir de civilité pour un étudiant, lorsque après le repas il revient
à Tétude, de se laver invariablement avant de lire, et de ne jamais ouvrir les fermoirs ou tourner les feuillets d'un livre avec des doigts graisseux. Ne laissez pas non plus un enfant pleurard admirer les enluminures des lettres capitales, de peur qu'il ne salisse le parchemin de ses doigts mouillés, car un enfant touche d'abord tout ce qu'il voit...
« Chaque fois qu'on remarque des défauts dans les livres, il faut les réparer promptement ; en effet, rien ne s'agrandit plus vite qu'une déchirure, et un accroc négligé sur le moment devra plus tard être raccommodé avec beaucoup plus de peine et moins de succès. »
C'est s'acquitter d'une partie du respect que l'on doit aux livres que de les revêtir de belles reliures. Et c'est aussi se donner à soi-même des jouissances délicates, car, comme le dit Mr. Davenport, « il est parfaitement vrai que de tous les meubles, les livres sont les plus agréables à l'œil ». Jules Janin l'avait déjàpro-
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clamé avec plus d'élan : « Le livre est si bien fait pour être orné ; il porte avec tant de bonheur toutes les élégances ! » Et avant lui encore, Chevillé s'écriait, en son lyrique enthousiasme :
« O Dieux et déesses ! quoi de plus rare et de plus charmant que la contemplation d'un beau livre imprimé en bons caractères, gros ou menus, avec une bonne encre indestructible!... Il n'y a pas de tableau du plus grand maître qui soit plus agréable aux yeux de l'honnête homme et du savant parfait. Honte et malheur à qui se lasserait de regarder un pareil livre, imprimé sur vélin ou sur grand papier !
Tout le monde y consent et nul n'y contredit.
Boulliod-Mermet lui-même déclare que a des livres ainsi conditionnés brillent aux yeux, flattent le goût, font les délices de ceux qui les possèdent ».
Le grave et sobre Mouravit s'échauffe aussi sur ce sujet. « Quoi de plus beau, s'écrie-t-il, qu'un livre dont le papier n'a pas été parcimonieusement mesuré, et qui laisse l'œuvre du typographe encadrée, comme une belle estampe, au mi-
lieu de marges spacieuses et bien proportionnées ! »
Et il ajoute : « Rechercher une certaine élégance dans la reliure de nos livres, ce n'est pas seulement leur payer notre dette de reconaissance, c'est encore donner une preuve de notre passion pour les choses de Part, de cet amour des ineffables harmonies que toute nature d'élite veut trouver ou faire naître en tout et partout : c'est en un mot, laisser un vivant témoignage de notre goût....
« La reliure n'est pas seulement un abri contre les destruction, mais elle doit révéler de prime abord, par son élégance, par sa richesse plus ou moins grande, par son style, le mérite, le prix, la nature même du joyau qu'elle renferme. »
Napoléon disait : « Je veux de belles éditions et d'élégantes reliures. Je suis assez riche pour cela. »
Un bibliophile anglais qui rapporte ce propos et qui n'aime guère l'Ogre de Corse, ne peut s'empêcher de s'attendrir : « Il fallait qu'il ne fût pas mauvais jusqu'au fond. » So he could not be entirely had.
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Le journal The Critic, qui se publie aux Etats-Unis , insérait naguère des vers amusants sous ce titre : « Comment un bibliomaniaque relie ses livres. » J'en citerai quelques strophes :
J'aimerais à relier mes lives favoris de sorte que leur vêtement extérieur
à l'esprit de tout bibliomaniaque révélât leur contenu.
La vie de Napoléon reluirait en rouge,
la vie de Jean Calvin en bleu ; Ainsi symboliseraient-elles l'eflusion du sang
et la nuance d'une religion atrabilaire.
Les Papes iraient bien en écarlate ;
en vert jaloux, Othello; En gris, la Vieillesse de Cicéron ;
et les Cris de Londres en jaune.
Mon Wallon (i) ne pourrait mieux exprimer son art aimable qu'en saumon.
Les guerres intestines, je les habillerais de
[vélin, tandis qu'une peau de truie contiendrait mon
Bacon... (2).
(i) Isaac Walton, écrivain anglais, célèbre par son traité sur la Pèche à la ligne.
(2) Francis Bacon, l'auteur du Novtim Organum et des Essays. — Bacon est un vieux mot français, passé en anglais avec son sens de lard.
Les tranches de la biographie d'un sculpteur seraient marbrées comme il convient...
Les faits et dates de la guerre de Crimée, reposeraient sous lafragrance d'uncuir russe, et l'histoire de la conquête des Etats barbasous un maroquin écrasé... [resques,
« Aimer le livre et aimer la lecture sont une seule et même chose pour tout esprit cultivé », a dit encore G. Mouravit. Un amateur qu'il cite, sans le nommer, fait un pas de plus et va jusqu'à dire : « Il y a une grande curiosité qui s'attache avant tout au mérite des livres ; il y en a une petite qui s'attache à leur rareté ou à leur bizarrerie. »
Et pourquoi dédaigner si superbement « la petite curiosité ! » Peut-être, après tout, le collectionneur, dont un jeune poète (Camille Delthil : Les Tentations) nous fait le portrait dans le sonnet suivant, n'est-il pas si absurde et si ridicule :
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Ah ! comme il trouve bon de vivre !
Tout rajeuni, tout radieux, Dans son habit râpé de vieux.
Un immense bonheur l'enivre !
Enfin, il est à lui, le livre, Cet aide rare et précieux, Et qui faisait tant d'envieux.
Il ne l'a payé qu'une livre.
Il le chercha vingt ans ; hé bien !
Il le possède ; c'est l'unique !
Tous les autres ne valent rien.
Aux connaisseurs il fait la nique, Et son orgueil est grand ; il a Ce que personne n a. Voilà !
Mais, comme Mr. J. Royers Rees le fait très justement remarquer dans ses Pleasiires of a Book-Worm, « l'avidité avec laquelle on recherche et achète les premières éditions des livres fameux et les volumes contenant des autographes de l'auteur ou réveillant d'une façon ou d'une autre des souvenirs spéciaux, n'a rien qu'on doive déplorer. Le dada du dénicheur de livres est assurément aussi sensé que tout autre, et, de plus, il en appelle directement au cœur et à la tête, aux sentiments affectifs et à l'intelliligence. »
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« Qui peut se vanter d'avoir lu le Télémaque tel que l'écrivit Fénélon, demande Jules Janin, s'il n'a pas lu Télémaque dans l'édition originale ? »
M. Aug. Laugel exprime la même idée en la développant jusqu'à s'en enthousiasmer et à bondir du terre-plein de l'érudition aux régions éthérées du sentiment:
« Pourquoi voulons-nous posséder des éditions originales ?... C'est pour avoir le document vrai, la pensée de l'auteur, telle qu'elle est sortie de son cerveau...
a Par l'étude des additions, des changements, des retranchements [dans les éditions originales successives], nous entrons dans le cœur même de l'auteur. La bibliophilie devient ici de la psychologie... »
Et, supposant qu'il vient de découvrir tout à coup, sur un vieux bouquin relié en veau, les armes de Mme de Sévigné, il repart en un mouvement dithyrambique :
« Pensez-vous que ces armes ne me feraient pas bondir de joie ? Avoir à soi, tenir dans ses mains, toucher, manier,
remanier un livre qui a été lu par Tadorable femme qui a donné tant d'heures de joie à toute âme bien née, n'est-ce rien ? Et croyez-vous que, si telle trouvaille était faite, l'heureux bibliophile, possesseur du volume, s'amuserait sottement à en changer la reliure, à mettre du maroquin où il y avait du veau?
Celui qui commettrait un tel crime serait honni de tous ceux qui ont l'amour du livre, »
Ailleurs, il s'explique, d'un ton plus calme, mais non moins convaincu :
« Non, l'amour du livre n'est pas, comme beaucoup le croient et le disent, un amour matériel : ce n'est pas l'amour de l'or, fût-il aux petits fers et creusé par les mains les plus habiles, ni l'amour du beau papier, ni l'amour de ces reliures élégantes où la fantaisie des grands relieurs s'est donné carrière, ni l'amour de ce qu'on appelle la provenance, c'està-dire des noms illustres d'anciens propriétaires, rois, reines, princes et princesses, bibliophiles fameux ; il y a dans l'amour du livre un peu de tout cela, mais il y a autre chose encore, il y a un sentiment idéal, difficile à définir, où
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entre le respect de l'intelligence humaine dans les plus nobles expressions qu'elle ait trouvées, en même temps que la reconnaissance pour ceux qui ont, avant nous, éprouvé ce respect et qui en ont donné la preuve dans le soin qu'ils ont mis à orner, à conserver, à perpétuer les plus beaux ouvrages de l'homme. »
Et, en dépit des anecdotes malveillantes, plus ou moins authentiques, mais en tout cas malaisées à muliplier désormais, ils sont si bons, ces « amis du livre et du rien à faire ! Ils oublient volontiers dans l'oisiveté du chez soi, domesticus otior, disait Horace, toutes les passions mauvaises, les vanités misérables, les ambitions malsaines, les petits honneurs, les petits devoirs : le vrai bibliophile est content de lui-même et des autres» (Jules Janin).
Encore se prépare-t-il, sans le savoir, de nouvelles sources de jouissances. M. Octave Uzanne, — experto crede Roberto, — fait finement et justement remarquer que « la monomanie bouquinière, au début limitée, conduit très insensiblement, mais assez logiquement, à la polymaniedes choses rares et précieuses ».
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a C'est, dit-il, que l'amour des livres est complexe et qu'il touche à la fois à l'art bibliopégique, à l'iconophilie et à l'autographie, et à toutes les manières de reproductions de l'idéologie....
« Le bibliophile se chrysalide dans sa bibliothèque et se révèle papillon dans la recherche du bric-à-brac ; on le croit ermite dans son cocon maroquiné, il se révèle ailé tout à coup dans l'ardeur de sa chasse au bibelot. »
Après tant de plaidoyers pour ou contre, un mot de Charles Asselineau me paraît de nature à rallier toutes les opinions.
Lâchasse aux bouquins est, à sesyeux, « une innocente manie, qui se repait d'elle-même, et qui touche à l'honneur des lettres et de la patrie, tout en faisant subsister quatre ou cinq industries »
c'est-à-dire des milliers d'êtres humains.
Jugement inattaquable, je crois, et bien fait pour nous mettre la conscience en repos.