‹ Bourbouroche. L'article 330. Lidoire. Les balances. Gros chagrins. Les Boulingrin. La conversion d'Alceste. Illus. d'après les dessins se BarrèreChapitre 20 sur 53 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

LIDOIRE, LA BISCOTTE

LA BISCOTTE, d'une voix empêtrée de colle de pâte. — Oui, c'est moi... Mon pau' ieux... s' suis saoul comme eun' vache.

LiDOiKE. — Viens te coucher, si c'est qu' t' es plein.

LA BISCOTTE. — Mon 'ieux «salaud...

m'en vais te dire une bonne chose :

m' rappelle pas oii qu'est mon pucier.

LIDOIRE. — Tu t' rappelles pas oii qu'est ton pucier?

LA BISCOTTE. — Nou mon 'ieux...

S' sais pas comment qu' ça se fait..., lu' rappelle pas oii qu'il est... Oîi qu'il est mon pucier, Lidouère?

LIDOIRE, égayé. — C'est y couenne.hein un homme qu'est bu!... {Il saute du lit, vient au secours de cette pitoyable détresse.) Allons, arrive! {Sous les aisselles , il a emjioigné son copain. Celui-ci fait un pas, bute du pied et donne du nez en avant.) Hé là ! Attention donc !

LA BISCOTTE, souttnu SOUS hs brus et dont le bancal bat le fer des couchettes, au passage. — ... S' suis saoul.

LIDOIRE. — Eh je r cré ben, q' t' es saoul ! Y s'a même payé ta fiole, et salement c' t'y-là qui t'a vendu ça pour du sirop de radis noir. Quien, le v'ià ton pucier, couche toué. {Lui-même regagne son lit, en hâte.) J' suis gelé, bonsoir de bonsoir !

Long silence. La Biscotte, au pied de son lit, demeure sans un mot, sans un geste, à regarder tourbillonner l'ombre. A la fin, d'une main qui tâtonne et ne trouve pas, il déboutonne son manteau, s'efforce ensuite, mais vainement, de déboucler son ceinturon. Son buste, comme vidé par l'ivresse, oscille de tribord a bâbord. Chute bruyante de son shako, qui .<;'en va rouler on ne sait où, dans la nuit.

LIDOIRE, vaguement inquiet. — Ah ça, quéq' tu fabriques? C'est t'y q' tu vas pas pagnotter?

LA BISCOTTE. — Mon pau' ieux, 'vais t'dire un' bonne chose... s' peux pas ertirer ma culbutte.

LiDOiKE. — Tii peux pas te déculotter?

LA BISCOTTE. — Non, mon 'icux.

LIDOIRE. — Eh ben, y a du bon ! A -c' t' heure ici faut cor' que j' me lève, moi, alorss? (^Fuusseinent indujnt.) T' eun' n'as pas le trac, tu sais ben. {IL saute du lit.) T'as d' la veine d'êt' un pays, va!

Il commence à déshabiller La Biscotte, lui enlève sou manteau, puis son dolman. La Biscotte apparaît, pantalonné de rouge jusqu'aux tétons.

LA BISCOTTE, 'pendant l'opération. ■ — Mon 'ieux salaud... 'ai rud'ment rigolé, t' sais... Y a un civil qui m'as mis une claque.

LIDOIRE. — Allons donc !

LA BISCOTTE. — Oui, mon 'ieux...; e'iai rencontré chez la mère Paquet, 1' civil... a Trompette, qu'y me dit comme ça..., s' sais qu'est-ce que c'est... eq' d'êtr' trompette... s' l'ai été, moi, trompette, qu'y dit... » Bon Dieu, s' suis t'y saoul !

LIDOIRE, ironique. — Mais non! c'est des menteries.

LA BISCOTTE. — C'cst des menterics ?

LIDOIRE. — Quand ej' te 1' dit. Mets tes fesses là, vieux farceur, que je t'enlève tes sous-pieds.

La Biscotte s'assied sur son lit, les jambes pendantes. Lidoire lui tire les bottes.

LA BISCOTTE. • — Pour t'en ervenir au civil... « Eh ben, mon 'ieux, comme s'y dis... t'as eun' poire à et' trompette, toi, 'core ! Tu m' fais marrer, quand tu viens raconter eq' t'as été trompette... Trompette ! ! Pour et' trompette mon 'ieux, faut savoir donner le coup de langue... C'est pas le tout de faire a ta ta ta k, il faut faire « ta da ga da ». C'est pas vrai !

LIDOIRE, qui attaque la culotte. ■ — Si.

LA BISCOTTE. — Bon, voilà le cTvil...

qui me met une claque... C'est épatant, hein, ça?

LIDOIRE, sans conviction. — Pour sûr, c'est épatant.

LA BISCOTTE, nicnarant. — Maifi j'y bourrerai 1' nez, moi, au civil... tu saiij.

LiDOiUE. — C'est ça. Range-toi voir un peu, que je te fasse ta couverte.

Discours incoiiéicnts et iiiintelligiblcK de La Biscotte. On entend vaguement : a Saoul, bon Dieu !... Le civil... trompette, qu'y dit..., porté la main sur mon uniforme. » Lidoire, pendant ce temf)s, a désemiuisonné le traversin, ouvert le lit, qu'il a creusé à grandes pesées.

LIDOIRE, qui cmpoif/ne La Biscotte et le couche. — Allons, oust ! Enl'vez r bœuf ! Au chenil ! A c't' heure ici, c'est-y à {>eu près comme tu veux?

LA BISCOTTE. ... Dcs fois.

LIDOIRE. — En ce cas, ça va bien.

Bonsouèr !

Nouveau silence. Sous les draps, qu'il s'est ramenés jusqu'au menton, les dents de Lidoire claquent avec un bruit de castatincttes.

La Biscotte.

LA BISCOTTE, couché. — ... r'ci, Lidouère... te r'mercie beaucoup... merci bien!... {Silence systématique de Lidoire qui voudrait avoir la paix.) T' sais, mon,

'lU

LA BISCOTTE. — C'est épatant, hein, ça ?

'ioux, g' me 1' rappellerai... qu'est-ce que tu as fait pour moi... S' me 1' rappellerai toute ma vie... q' t'es venu me serclier à la porte... q'tu m'as er'tiré mon falzar, mon s'ako et mes tartines... q' tu m'as fourré au pieu, kif-kif eun' maman ! [Lidoire, agacé, ramène son drap par dessus sa tête.) Pour sûr... que s' me le rappellerai... (Il s'émeut à mesure qu'il parle. Il finit par s'asseoir dans son lit et, avec un grand geste mou qui voudrait désigner Lidoire) : Quien, Lidouère, veux-tu que j' te dise?... Eh ben, t'es un bon coc'ion!... voilà qu'est-ce que tu es...; t'es un bon cochon... oui, t'es un bon salaud!... S'ai q' toi d'ami à l'escadron, mon 'ieux dégoûtant... (^Attend rissei7ient qui se mouille de larmes.) Tas eun' pauv' gueule... S' peux pas la r'garder sans avoir évie d' pleurer, tel'ment qu'à m' rappelle 1' patelin...

Il pleure. Silence obstiné de Lidoire, qui hausse furieusement les épaules sous le drap.

Peu à peu, cependant, l'émotion de La Biscotte se calme ; il rentre sous ses couvertures. Satisfaction manifeste de Lidoire, qui repousse si-

lencieusement les siennes, et, mi-dressé, prête l'oreille.

LIDOIRE, bas. — J' n'entends pus ren.

C coup ici, j' cré qu' ça y est tout de même... N'est que temps.

Même jeu que plus haut, mais en sens inverse ; les draps de La Biscotte se soulèvent au même moment oii retombent ceux de Lidoire.

LA BISCOTTE, promenant autour de soi des ijeux inquiets. — C t' épatant !... C t' épatant !... (.1 droite et à gauche de son lit, il se penche, comme pour voir dessous. Puis d'une voix qui s'enhardit :} Lidouère!... Lidouère!... Eh! Lidouère

LIDOIRE, assoupi. — C qu'il a fait?

LA BISCOTTE. — Mon 'ieux, c' t' épatant!... y a un client sous mon lit... qui le soulève avec son dos...! s' monte s' monte! s' monte!... Ah! c'est épatant

LIDOIRE. — C'est la soûlerie, poivrot ! Dors donc !

LA BISCOTTE. — ... la soûlerie... la soûlerie... pas la soûlerie, bien sûr... (Frappé d'une idée.) Oh! bon Dieu! s' parie qu' c'est r civil... qui s'aura fourré sous mou

SI

pieu... et qui le soulève... pour ni'cnibêter. Faut qu' z' aille voir...

Il se lève. Ecroulement l'ormidable et instantané.

LIDOIRE, sursautant. — Vingt gueux ! c' qu'y a cor'

LA BISCOTTE, qu' On ne voit plus, tombé entre deux lits. — Mon 'ieux salaud...

vais te dire une bonne chose... s" mai fichu les quat' fers en l'air et à c't' heure... s' peux pus me r'iever... s' sais pas comment q'ça se fait... faut croire que j' suis trop saoul !... Viens-moi r'iever. dis, Lidouère...

LIDOIRE, que commence à gagner une sourde exasjié ration. — Eh bé, t'enn'n'as une, de paille ! Tu s 'ras frais, ed'main, pou' monter à cheval, fé la corvée et la manœuvre ! {Sautant sur pieds une fois rucore.) Oui, j' te vas er'lever, soûlaud! [Il s'exécute.) mais tâche voir cor' à ertomber : j' te laisse 1' derrière à l'air, lu verras un peu si t'y coupe !

LA BISCOTTE, constemé. — ... 1' derrière à l'air?

LIDOIRE. — Oui, V derrière à 1 air!...

LA BISCOTTE. — ¥À\ bcn , mon colon!

LIDOIRE. - - C'est comme ça. Tu m embêtes, à la fin des fins.

LA BISCOTTE. — Ah! (Changeant de ton.) Bon Dieu, que s'ai souéf !

LIDOIRE, un genou sur son Ut. — Quoi qu' tu dis?

LA BISCOTTE. — ... S' crèv' de souéf, mon pau 'ieux.

LIDOIRE. — Que qu' tu veux que j'y fasse?

LA BISCOTTE. — Porte-moi à bouère, s'il te plaît.

LIDOIRE. — J'ai point d'eau.

LA BISCOTTE. — Yen' n'a dans la cruche.

LIDOIRE. — Air est gelée

J.A BISCOTTE. — Fais la cuire su' i poêle

LIDOIRE, hors de lui. — Su' el' poêle! su' el' jDoêle...

Tant d'indiscrétion le dépasse, à la fin. Il s'élance sur La Biscotte, avec la velléité visible de l'étrangler ; mais il fait trois pas et s'arrête : son bon cœur a repris le dessus.

Longue scène muette.

LIDOIRE. — J' TE LAISSE L Derrière a l'air, tu verras un peu sj ty colpeI

LA BISCOTTE. — G' r y d' m\ faute a moi. si s' suis saoul ?..

Il revient sur ses pas, lentement, va à sa charge, en tire une allumette et allume le bout de chandelle resté collé à sa patience. Lumière. Il gagne le fond de la scène, prend la cruche au rebord de la fenêtre, la pose violemment sur la plaque du poêle, dont il éprouve de la main le degré de calorique. Le poêle est chaud. Lidoire se brûle. Claquements de ses doigts secoués dans le vide ; coup d'oeil furieux, jeté de biais sur La Biscotte. Il se met à quatre pattes, souffle des ouragans dans la bouche d'air du poêle, se relève, retourne à sa charge, en tire son dolman et l'endosse. Ses dents claquent. Il vient à la table ; il y prend un quart, l'examine, crache dedans pour le rincer et l'essuie soigneusement ensui'^e avec son drap. — Mimique d'une rage froide qui se contient. A la fin, dans le quart, il verse l'eau de la cruche, et, toujours sans un mot, le porte à La Biscotte.

LA BISCOTTE, qui hoif, s'infrrrompt.

— T'as pas besoin de faire une tête comme ça.

LIDOIRE. — Boue donc!

La biscotte, qui, deux fois encore, s'interrompt de boire pour parler. —

C t'y d' ma faute à moi, si s" àuis saoul?... (Il boit.) D'abord, s' te dirai une bonne chose : y ya pas d honle à et' saoul...; t' sauras ça, mon vieux.

LIDOIRE, sévère mais juste. — Bien sûr non, qu'il n'y a point d'bonte. C tLt des choseo qu'arrivent à tout le monde. L' déshonneur, c'est d'embêter les personnes comme tu 1' fais ; d' fair' prend' la semaine à un copain comme v'ià moi, ed' l'obliger à se ballader (// montre ses pieds nus.) en bottes molles, à ménuit, par un froid <le pus de vingt degrés au thermomètre du maréchal des logis chef, q' les hommes de garde en prennent la faction en sabots! {La Biscotte veut placer un mot.) C'est bon! A c't' heure, t'as bu, pas vrai? Eh ben, rompez!

D'un mouvement exaspéré, il a rejeté la couverture sur la figure de La Biscotte, lequel disparaît complètement. Lui-même regagne son lit. Il souffle sa chandelle et enlève son dolman.

Immédiatement, chez la Biscotte, la tem[jêle des

Lidcjiie

remords commence. Sous le drap, on voit se soulever ses é[)aules que secouent de silencieux sanglots. Soudain, violemment, il projette hors du lit son masque baigné de grosses larmes.

LA BISCOTTE, hurlant. — Oui, es'suis qu'un cochon!... T'as raison, Lidouère... suis qu'un muffe!... S' déshonore l'arnée française !...

LiDOiRE, dressé lui aussi, dans son 'il. — Veux-tu me fiche la paix, La Biscotte !

LA BISCOTTE, désespéré. — S' déshonore l'armée, que j' te dis!... S' suis pus digne d et' trompette en pied!... S' veux me lever !...

LIDOIRE. — Pourquoi faire?

LA BISCOTTE. — S' vcuz aller au mag-'^in... rend' ma trompette au capitaine d'habillement ! (Tandis que Lidoire, affûté, cherche à tâtons des allumettes, lui, a détaché sa trompette pendue près de son sabre, à la tête de son lit. Il la porte à sa bouche et sonne. Sons rauques, épouvantables.) S' suis déshonoré !... S' suis pas seul' ment foutu ed' donner le coup de langue!... l^uien ! s' vas la casser, ma tromjjette !

Il empoigne son instrument par l'embouchure et, de toutes ses forces, il en frappe le pavillon sur le plancher.

LIDOIRE qui, enfin, a fait de la lumière et réenfilé son dolman, se précipite. — ■ Veux-tu laisser ça ! Bon Dieu !... Casser ta trompette, à présent ! Un effet de grand équipement, que t'y couperais pas du Conseil et d'un an au moins d'Biribi!

LA BISCOTTE. — 'm'en fiche un peu, d' Biribi! S' voudrais et' claqué! Rendsmoi ma trompette, que j' te dis!

Lutte des deux hommes, cramnonnés chacun à une extrémité de la trompette. La victoire reste à Lidoire. La Biscotte, navré, retombe dnns son lit. Lidoire s'empresse vers le sien. Au même in-stant, la pointe s'ouvre. Paraît l'adjud';nt, suivi d'un homme de garde qui porte une lanterne.

LIDOIRE. — Oh! contr' appel'.

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