SCENE II
BOUBOUROCHE, POTASSE ROTASSE. — Boubouroche.
BOUBOUROCHE. Quoi ?
roTAssE. — Paye-moi un distingué, je te dirai ce que tu es.
BOUBOUROCHE. — Jc te l'aurais offert sans ça ! — Deux distingués, Amédée !
AMÉDÉE. — Boum!
BOUBOUROCHE. — Bien tirés, hein!...
Pas trop de faux-col !
AMÉDÉE qui apporte les deux verres. — Soignés !
BOUBOUROCHE. — A la nôtre!
POTASSE. — A la nôtre!
On trinque.
BOUBOUROCHE, après avoir hu. — Eh bien ! qu'est-ce que jo suis ?
POTASSE. — Une poire.
BOUBOUROCHE, un peu étonné. — Depuis quand ?
POTASSE. — Depuis que ta mère t'a mis au monde pour le plus grand bien des tapeurs et des poseurs de lapins. Tu n'as pas honte, gros cornichon, de payer les soucoupes de ces deux carottiers quand ce serait justement à eux de payer les nôtres? En somme, quoi? Ils ont perdu.
BOUBOUROCHE. — Qii'est-ce que ça me fait, à moi? Je ne joue pas pour gagner.
POTASSE, — Poire!
BOUBOUROCHE. — Je joue pour mon amusement. J'adore conduire la manille.
Et puis que veux-tu; c'est si pauvre !
POTASSE. — Je te dis que tu es une poire.
BOUBOUROCHE. — Tu répètes toujours la même chose.
POTASSE. — Oh ! une bonne poire, ça, je te l'accorde, savoureuse et juteuse à souhait. Mais une poire, pour en finir.
BOUBOUROCHE. — Je ne suis pas l'homme que tu supposes.
POTASSE. — Avec ton dos de pachyderme et ta tête de sanglier, tu as juste assez d'énergie pour être hors d'état de de-
BoLiboLiroche
fendre ta bourse contre l'invasion des barbares, jrsto assez de poil aux yeux, tu entends, Boubouroche, pour passer par un trou de souris le jour on ta maîtresse exige que tu y passes.
BOUBOUROCHE. - — Adèle nie fait passer par un trou de souris?
POTASSE. — Oui.
BOUBOUROCHE. — Qu'est-cc que tu en 6aie, d'abord?
POTASSE. — Je n'en sais rien, mais j'en suis sûr.
BOUBOUROCHE. — Tu parles sans savoir. Tais-toi. Que connaissant la nature d'Adèle et que naturellement avide de vivre sur le pied de paix, je fasse bon marché de ses petits travers et lui donne volontiers raison...
POTASSE. — Quand elle a tort.
BOUBOUROCHE. — Ça, mon Dieu, je ne dis pas le contraire. Mais au fond, tu entends. Potasse, je ne fais que ce que je veux faire et ne crois que ce que je veux croire. Je suis têtu comme une mule, avec mes airs de gros mouton.
POTASSE. • — Bah !
BOUBOUROCHE. — Que connaissant l'existence et que naturellement avide de faire bon ménage avec elle, je lui fasse par-ci par-là...
POTASSE. — Une petite concession.
BOUBOUROCHE. — Ça, mon Dieu! cest encore possible... Mais passer par des trous de souris?... Sois tranquille, va, je sais ce que je fais. On n'a pas vécu huit ans avec une femme sans être fixé sur son compte.
POTASSE. — Huit ans!
BOUBOUROCHE. — Oui, mon cher; huit ans !
POTASSE. — Quel collage!...
BOUBOUROCHE, lyrique. — Le dernier de ma vie.
POTASSE. — Tu en as eu beaucoup?
BOUBOUROCHE. — Je n'ai eu que celuilà.
POTASSE. — Mazette, tu n'avais pas commencé en nourrice.
BOUBOUROCHE. — J'avais trente ans.
(Ebahissement de Potasse.) Qu'est-ce qui te prend?
POTASSE, qui n'en revient pas. — Tu as trente huit ans?
BOUBOUROCHE. Dcpuis uu mois.
POTASSE. — Tu en parais bien quarante-sept.
BOUBOUROCHE, très simplement . — Oh, du tout !... Je paraîtrais plutôt plus jeune que mon âge. — Je suis gros, c'est ce qui explique ton erreui"; mais si j'ai du ventre je n ai pas de rides.
Large sourire satisfait.
NOTASSE, attendri, à 7ni-voix. — Bon garçon. — Et d'oii vient, dis-moi, que tu aies attendu trente ans pour te donner le luxe d'une maîtresse?
BOUBOUROCHE. ^ De bien des choses, mon ami. D'abord d'une grande timidité, que j'ai toujours portée en moi, et dont je n'ai jamais pu me défaire. Puis, je suis un peu... sentimental, en sorte que j'ai longtemps cherché, sans les trouver, une âme qui fut sœur de la mienne, un cœur qui sut comprendre le mien (Rires de Potasse.) J'ai dit quelque chose de drôle?
POTASSE. - — Ne t'inquiète pas, continue. Tu es à couvrir de baisers.
BOUBOUROCHE, bien qu'un ])eu étonné, continue. — Je rencontrai Adèle dans une maison aniie, où elle venait, le dimanche so"r, prendre le thé et faire la causette. Elle avait alors vingt-quatre ans et le charme indéfinissable qu'ont les blondes, très blondes, en deuil.
POTASSE. — Elle était veuve?
BOUBOUROCHE. — De six mois. Elle me plut, mais elle me plut!... Mille fois plus que je ne saurais dire!... Sa distinction surtout me charmait ; tu sais, cette allure d'honnête femme à laquelle un homme ne se trompe pas ?
POTASSE, qui se fait dti bon sang, 7nais se garde d' en laisser rien voir. — Oui; tu as l'œil américain.
BOUBOUROCHE. - — Et je songeais mélancolique : a Ne te frappe pas, Boubouroche; ce fruit n'est pas pour ton assiette. » — Un soir, elle me pria de lui donner le bras et de la déposer à sa porte. Nous partîmes. Le silence des rues et le clair de lune qu'il faisait m'inspirèrent
BouboLiroche
des témérités. Sous l'ombre de sa porte cochère, comme elle me donnait le bonsoir, je pris ses petites mains dans les miennes, comme ceci, (Il prend les deux mains de Potasse.) je fixai mes yeux en les siens, comme cela, {Il fixe Potasse dans les yeux.) et d'une voix tremblante d'émotion : a Madame, lui dis-je, je vous aime. Vous êtes un parfum, une perle, une fleur et un oiseau. »
certaine mesure, les complications de l'existence. — Mais mon cher, je l'entretiens si peu, que nous ne vivons pas ensemble! Bien mieux!... Je n'ai même pas la clé de l'appartement!
POTASSE, étonné. — Pourquoi ça?
BOUBOUROCHE. — Parce qu'une honnête femme ne doit pas avoir d'amant, et qu'on n'est pas « amant » tant qu'on n'a pas la clé.
POTASSE. — Tu AS TRENTE-HUIT ANS?
POTASSE. — Parfaitement. Et huit jours après tu la mettais dans ses meubles.
BOUBOUROCHE, blessé du terme et rectifiant. — Pluit jours après, Adèle et moi associions nos deux existences, ce qui n'est pas la même chose.
POTASSE. — Peuh!... Tu lui donnes de l'argent.
BOUBOUROCHE. — Il ne manquerait plus que je lui en demande! Je lui donne en effet, trois cents francs par mois et je lui paye son loyer, mais enfin je ne l'entretiens pas. On n'entretient pas une femme parce qu'on fait son devoir d'honnête homme en lui simj)!ifiant, dans une
POTASSE, ahuri. — Qu'est-ce qu'on est, alors ?
BOUBOUROCHE, embarrassé. — Dame, on est... euh... mon Dieu.... Je ne trouve pas le mot.
POTASSE. — Je le trouve, moi. On est une poire.
BOUBOUROCHE. — Eh ! tu m'assommcs avec ta poire!... Adèle n'est pa^ une grisette; c'est une femme très bien élevée; elle a sa famille, ses relations; elle tient à ne pas se compromettre, et je trouve ça fort légitime.
POTASSE. — En résumé, une de ces femmes qui veulent faire comme les au-
Boubou roc lie
très, à la condition que les autrcc n'en sachent rienï — Je connais. Elles sont comme ça quelques milliers sur le pavé de la capitale.
BOUBOUKOCHE. — OÙ cst l'utilité, pour
POTASSE. — Non. Trop tard.
i;ne femme, de déshabiller sa conduite et de la mettre toute nue devant le monde.
roTASSE qui ne discute plus. — Tu as raison, je ne connais rien de plus oiseux que les théories sur la vie. (Se levant.) Tu es heureux ?
EOUBOUROCHE. - — Infiniment. Que me manquerait-il pour l'être? Je suis un homme sans appétits; je puis me lever et me coucher quand ça me convient ; mes moyens me permettent de manger à ma faim, de me désaltérer à ma soif, de fumer à ma suffisance et de prêter cent sous, quand l'occasion s'en présente, à un camarade gêné. J'ai, en plus, la liaison bourgeoise qui convenait à un homme comme moi : une petite compagne sensée et économe, que j'aime, qui me le rend bien, et dont la fidélité no saurait faire question une seule minute. Alors quoi? Oui, je suis heureux autant qu'il est possible à un liomme de l'être ; et c'est ce qui me
permet, vois-tu, vieux, d'être indulgent aux pauvres diables qui aiment niicux gagner que perdre au noble jeu de la manille et préfèrent mon tabac au leur, parce qu'il est meilleur marché.
Potasse, pendant cette tinide est allé à la patère et y a défi'oché son chapeau, son paletot et sa canne.
POTASSE. — Bonne pâte!
BouBOUHOCHE. — Te Voilà parti?
POTASSE. — Oui.
BOUBOUKOCHE. — Eucorc un bock?
POTASSE. — Non. Trop tard. Je n'ai pas ta veine, Boubouroche. Il faut que je sois debout à huit heures du matin.
BOUBOUROCHE. — Pauvre Potasse!
(Poigîiée ih' mains.) Eh bien^ à demain?
POTASSE. — Oui.
Sortie de Potasse.
BOUBOUROCHE scmI, tirant sa montre.
— Neuf heures dix... — Monterai-je un instant chez Adèle?... Achevons d'abord ce distingué. La bière est bonne conseillère.
Il boit.