ANDRE
Zut!
Recommencé de la scène déjà vue, nouvelle retraite précipitée d'André en son sous-sol de bahut; et nouvelle passade d'Adèle qui retourne ouvrir la porte du palier.
UN MONSIEUR, sur le carré. — Monsieur Trouille ?
ADÈLE. — C'est au-dessous, LE MONSIEUR. — Merci.
Rentrée en scène d'Adèle.
ADÈLE, écartant les panneaux du bahut. — Quelqu'un qui se trompe.
ANDRÉ, agacé. — Encore!... Ça va durer longtemps ?
ADÈLE. — Non, mais prends t'en à moi, pendant que tu y es.
ANDRÉ, en scène. — Je ne m'en prends pas à toi.
ADÈLE. — Si... Je dirai même que depuis quelque temps tu as une fâcheuse tendance à m 'imputer des responsabilités dans lesquelles je n'ai rien à voir, et à me faire payer les erreurs des personnes qui se trompent d'étage.
ANDRÉ. — Tu trouves?
ADÈLE. — Oui je trouve.
ANDRÉ. — Eh bien, sache-le : cet état de choses ne m'est plus supportable. Ce buffet m'aigrit !
ADÈLE. — D'abord, c'est un bahut.
ANDRÉ. — C'est juste. Je te fais mes es^cusee.
ADÈLE. — Et puis toi aussi, sache-Ic : tu os profondément injuste; et avec moi, qui fais des miracles, tu le sais bien, pour écourter autant que possible tes heures de captivité; et {Montrant le bahut.) avec lui, qui te donne une hospitalité... relativement confortable. En somme, quoi? Tu y ae de la lumière, dans ce bahut ; une chaise pour t'y asseoir, une table pour y lire. Qu'est-ce qu il te faut de plus? Une pièce d'eau? Ah! c^ue voilà donc bien les exigences des hommes !
ANDRÉ. — Et que voilà donc bien, surtout, les exagérations des femmes!... Il ne s'agit pas de pièce d'eau; il s'agit que mes parents ne m'ont pas donné la vie pour que je la passe dans un bahut. Sois sincère, voyons; est-ce vrai?... Autre chose : s'il est déplorable au point de vue de la commodité, ce meuble est excellent au point de vue de l'acoustique...
ADÈLE, intrujuée. — Si bien?
ANDRÉ. — Si bien que le silence de ma solitude y est de temps en temps troublé... par des échos fort importuns, dont je me priverais, je te prie de le croire, le plus facilement du monde. — Je t'aime, après tout.
A.DÈLE, émue. — Pauvre chat !.., {Un temps.') Le buttet de la salle à manger n'avait pas cet inconvénient.
ANDRÉ. — Non, mais il en avait un autre : j'en sortais imprégné d'odeurs de nourriture qui se cramponnaient à ma personne avec une ténacité au-dessus de tout éloge... au point que je ne pouvais plus mettre le pied dehors, sans me buter à des gens de connaissance qui me humaient comme un plat et finissaient par s'écrier : (t C'est curieu;i depuis quelque temps, comme vous sentez la poire cuite ! »
Adèle rit.
ANDRÉ, vexé. — Je sais que cela est fort plaisant. Seulement, je te le répète : je commence à avoir plein le dos de cette existence de lapin perpétuellement aux aguets et qui ne sort de son terrier que pour s'y reprécipiter à la première alerte. Ma disrnité y reste... et ma confiance aussi.
ADÈLE. — Ta confiance en qui?
BouboLiroche
ANDKÉ. — En toi.
ADÈLE. — Conclusion au^'.si flatteuse qu'inattendue.
ANDRÉ. — Elle est logique. Raisonnons. Voilà huit ans que cette plaisanterie dure; huit ans que tu bernes grossièrement. . .
ADÈLE. — A ton profit, je te ferai observer.
ANDRÉ. — ... un brave garçon qui, après tout, ne t'avait pas prise de force. Et, à l'accomplissement de cette tâche, tu as déployé, chère enfant, une telle intelligence, que tu m'en vois épouvanté!...
ADÈLE. — Tu vas 2>eut-être me reprocher de sacrifier à notre amour cet imbécile de Boubouroche ?
ANDRÉ. — Non, maie quand j'envisage les trésors de rouerie, d'audace tranquille, de sournoiserie ingénieuse, que tu as dû jeter par les fenêtres pour mener à bonne fin un© mauvaise action, j'en arrive à me demander si je ne euis pas, moi aussi, le Boubouroche de quelqu'un, et si une fem;me assez adroite pour cacher un second amant à un premier en le logeant dans un bahut, n'en cache pas au second un troisième, en le fourrant dans un coffre à bois.
ADÈLE. - — André !
ANDRÉ. — Tu n'empêcheras jamais les gens qui aiment d'être jaloux.
ADÈLE. — Tu nas pas à être jaloux de moi.
ANDRÉ. — Je ne t'accuse pas.
ADÈLE. — Tu me soupçonnes.
ANDRÉ, très sincère. — A peine, ma parole d'honneur!
ADÈLE. — C'est encore mille fois trop.
Qu'ai-je fait? Oii est mon crime? Je t'ai préféré à un autre. Après? Or, cet autre, je le connais, tu ne pèserais pas lourd, dans ses doigts, et si j'ai eu assez d'adresse pour empêcher que tu y tombes, tu devrais t'en féliciter au lieu de marchander bêtement, comme tu le fais, les moyens dont j'ai dû me servir.
ANDRÉ. — Je n'ai pas peur de lui, un homme en vaut un autre.
ADÈLE. — Oui? Eh bien! qu'il nous pince !...
ANDRÉ. — Il nous pincera.
ADÈLE. — Jamais!...
ANDRÉ. — Tais toi donc ; je te dis que nous serons pinces; c'est sûr. {Adèle hausse l'épaule.) Bon!... Tu verras. (7'irant sa montre.) Du reste, ce ne sera pas aujourd'hui. Neuf heures et demie dans un instant; Boubouroche ne viendra plus. • — Nous nous couchons ?
ADÈLE. — Ce ne serait peut-être paa prudent. Attendons encore dix minutes.
ANDRÉ. — Si tu veux.
Il regagne sa chaise longue, Adèle reprend son ouvrage et la scène, une fois de plus, retrouve son aspect primitif. Silence. — Violent coup de sonnette.
AiJDRÉ. — Cette fois, c'est lui !...
Disparition dans le bahut. — Adèle va ouvrir.