Ibid
conséquences justes et rigoureuses sont définitives. 11 étudie les questions en philosophe, en moraliste, en prêtre, de là la solidité, la résistance indestructible, l'efficacité de sa prédication. Aussi était-ce pour rendre hommage à ces qualités maîtresses que Sainte-Beuve se plaisait à dire aux es|)i"its qui, à la lecture, ne subissaient pas le charme de ses sermons, que l'éloquence de Bourdaloue se survivait à travers les âges sans le secours de l'actualité, parce qu'elle planait au-dessus des contingences. Il y avait en lui la mentalité et le bon sens qui caj'actérisent notre race.
Il faut néanmoins le reconnaître, si la prédication de Bourdaloue répandait à ])rofusion les clartés de la plus belle lumière, elle ne rayonnait que rarement des flammes du génie. Inférieure en élévation et en majesté à celle de Bossuet, inférieure en pureté et en harmonie à celle de Fénelon, elle n'avait ni les rayons fulgurants de la première, ni les sérénités suaves de la seconde. L'éloquence de Bourdaloue démontrait péremptoirement la vérité des dogmes chrétiens et moralisait supérieurement les cœurs. Plus simple et plus calme que celle de ses deux illustres devanciers, moins ornée et moins chaude, elle semblait s'attacher à la terre ferme, redouter le mirage des régions inconnues, le vertige des ascensions périlleuses, ne s'avancer qu'à pas réglés, avec mesure et solidité et, comme si elle eût douté de la puissance de son envergure, se défendre de tout essor trop audacieux et de toute envolée trop hardie.
Le grand prédicateur ne se sentait pas fait pour réloquence qui synnphonise largement. Aussi il ne hasardait rien, il disait nettement ce qu'il voulait dire. Éloquent |)arce qu'il était vrai, il faisait passer ses idées dans Fàme de ses auditeurs, et c'était là sa force. Le genre de Bourdaloue fut une marche glorieuse en avant, il ne fut pas une évolution. L'(''volution ! le génie de Bossuet venait de l'accomplir.
Les qualités oratoires de Bourdaloue étaient la clarté, la précision, la logique. On jouit infiniment à analyser ses sermons, il fixe l'attention sur le sujet qu'il traite avec une sûreté de raisonnement, une exactitude de détails, une intensité de vérité qui placent ses auditeurs en face de la réalité même. Aussi sa parole s'impose aux assemblées de la ville et de la cour, elle stygmatise les ambitieux, les calomniateurs, les libertins, et on subit sa logique impitoyable à l'égard d'Arnauld, de Pascal, de Molière, de La Fontaine, de M'"^ Guyon, de Fénelon lui-même. Sans s'abuser et se trahir, son éloquence, après celle de Bossuet, réussit à peindre et à animer la figure héroïque et la vie géante de Condé. A une é|)oque où la chaire est à son apogée, Bourdaloue parvient à grouper autour de lui les grands et le peuple et les tient sous son empire. Qui n'est saisi à l'étude de ses sermons dont les contours sont si nettement arrêtés, dont le fond est si clair, si pratique et si instructif? on se sent envahi par un idéal religieux qu'il sait mieux que tout autre mettre à la portée de tous. Il excelle en maints endroits, et il
BOCRDALOUE
dote ainsi l'éloquence sacrée de sermons dont la plupart sont regardés comme des modèles du genre. Bourdaloue parle toujours avec simplicité, quoique sa pensée s'élcve dans les hauteurs et quoique son érudition soit d'une richesse inépuisable. Jamais il n'a recours aux artifices de la rhétorique. Maître de son sujet, il le traite en docteur. Combattant ses contradicteurs pied à pied, il ne s'avance contre eux qu'avec méthode, et il les convainc par la force de son bon sens comme il les atteint de la pointe de son verbe. Si son arme, au dire de certains critiques, est de trempe un peu froide, elle est fine, acérée, redoutable et maniée par un apôtre d'ardente foi. Bourdaloue consacra sa vie à son œuvre, et ce fut dans un labeur sans trêve, dans l'horreur du vague, de l'indélini et des affirmations sans preuves, qu'il éleva un monument d'éloquence apologétique dont les bases demeurent inébranlables.
On se demande avec regret pourquoi les jeunes du sanctuaire goûtent peu le genre de Bourdaloue. Est-ce parce qu'il ne sacrifie pas assez à la rhétorique et à l'imagination ? Est-ce parce que sa parole, exacte jusqu'au scrupule, ne leur |)araît pas assez imagée, pittoresque, primesautière? S'ils nous permettaient de le leur dire, nous oserions affirmer cepemhmt que des racines du vieil arbre pourraient surgir de belles poussées de sève et de vigoureux rejetons. Bourdaloue esta nos yeux le chêne de Mambré dont le tronc ne meurt pas et dont la robuste constitution perpétuera toujours la ramure et la jeunesse. Sainte-
Si:S COMMENCEMENTS
Beuve lui reconnais.sait lo droit de faire ('colc et de poser pour maîlre quand il s'exprimait ainsi : « Ce prédicateur puissant, dont il ne faut pas faire un talent triste et une parole terne, avait, en effet, la finesse, la pénétration, rà-pro|)Os et la science de l'occasion autant que les plus fortes armes de la démonstration oratoire'. » Est-ce que cela ne suffit pas ù en faire un modèle? Si les jeunes se livraient à son étude, ils ne tarderaient pas à le; goûter avec délices et à limiter avec profit. A son contact, ils deviendraient des hommes de pensée, et ils se plairaient alors à couronner de fleurs, comme faisaient les anciens, la source profonde et pure où ils auraient bu. Mais on lui reproche d'être trop formulaire, et c'est ce qui fait qu'on s'éloigne de lui et qu'on ne le connaît pas. Erreur déplorable, car Bourdaloue reste un des meilleurs modèles que puissent se proposer ceux qui aspirent à l'éloquence de la chaire. Son genre à la forme simple et naturelle, sans prétentions, ne peut qu'être éminemment utile. Quand on lit attentivement ses sermons, on s'avance de clarté en clarté et alors, dans une vision douce et sereine, comme, sous les voûtes des vieilles cathédrales, on éprouve de profondes sensations de foi et d'apaisement ; la vérité vous saisit, et à la voix de son oracle, dont l'accent juste et pénétrant en impose, on se tait, on s'incline et on admire. Et cependant, pour subjuguer ainsi, disons-le avec
1, Sainte-Beuve, Seco«rf Lundi.
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Sainte-Bouve : « Bourdalouo ne porte rien en lui ni de l'orateur, ni de récrivain, et il ne songe à d'autre efîet qu'à celui du bien'. »
Bourdaloue consacra sa vie à un ministère sacerdotal sans lacunes, et on peut dire hautement que tout chez lui révèle l'apôtre et le saint. Il aime la vérité comme il aime la lumière. Son génie n'est pas un génie créateur, il est fait de raison, d'observation, d'expérience, de patience, de longs efforts et de difficultés vaincues. Du jour où il a foi dans sa vocation et sa destinée, Bourdaloue ne s'arrête plus. Il est le travailleur puissant et opiniâtre, courbé sur le sillon, suivant infailliblement la ligne droite et tendant toujours au but. Son cœur saintementinspiré n'a qu'une poésie, mais la plus haute et la plus belle de toutes : l'amour de Dieu et l'amour des âmes. Soutenu par ce mobile, fasciné par cet idéal, Bourdaloue devient un apôtre incomparable, et sa vie présente un caractère d'unité dont rien jamais ne modifie la pureté et la grandeur. Prêtre, il confesse, il dirige, il ])rêche, et cela avec une activité sans répit, une compétence sans défaut, un zèle sans excès. Aussi la supériorité de ses mérites lui assure l'autorité des plus puissants et des plus sages et lui permet de rivaliser avec les plus nobles et les plus forts. Sans ambition, Bourdaloue apprend comment Ton émerge et l'on se rapproche, si l'on n'en devient l'égal, des ])lus illustres et des plus glorieux. Sa vie est un e\emple.