LA FIDÉLITÉ MISE EN CAUSE
qu'à éditer matériellement et qu’il n’est donc pour rien dans les retouches. Ce serait trop prouver peut-êtré et ne point accorder aux paroles de Bretonneau avouant son travail de lime, d’autre crédit que de les prendre, comme ont fait quelques-uns, pour de pures exagtrations. N’estil pas au moins aussi naturel de lui accorder le bénéfice d’avoir su habilement pasticher son modèle sans heurts ni divergences ?
Enfin, au risque de paraître poursuivre une gageure de sceplicisme, qu'on veuille donc bien regarder sans partipris, moins quant au fond que pour le style et la manière, non seulement les sermons de Bretonneau lui-même, mais ceux de Cheminais, de Giroust, et les panégyriques de La Rue dont il fut successivement l’éditeur; et je demanderai, si l’on y voit «des styles différents », qu’on daigne en formuler les caractères, en rendre tangibles et sensibles les contours opposés, et distinguer sous l'enveloppe et le vernis qu'a su étendre celui qui édita ces orateurs, apparemment doués chacun de leur individualité, la manière et le « faire » de chacun d’eux.
Ce n’est point un jeu de paradoxes que J'ai voulu poursuivre, et notre problème sur la part de Bretonneau dans le « style » de Bourdaloue, n’a point cessé d’être mon «objet », presque ma hantise.
Je n'ai prétendu qu'une chose : montrer que ce n’est point assez de comparer deux pages, l’une de Pimprimé, l’autre des copies anciennes, pour faire du coup le procès de Bretonneau. Son défenseur, avocat plus ou moins convaincu, nous pourrait répondre : « Que savez-vous de l’origine vraie de cet endroit de lPédition? N'opposezvous pas peut-être, en croyant confronter Bretonneau avec l’auteur que vous le soupçonnez d’avoir «transfiguré », n’opposez-vous pas Bourdaloue à lui-même, une phrase dite par lui, avec ses coupes malheureuses, atténuées jadis par une inflexion opportune, avec ses surcharges, ses incises, ses longueurs, à la même phrase écrite
par le même, redressée, assouplie, façonnée et coulée dans un moule tout nouveau? Et après tout, est-il si invraisemblable que Bourdaloue se soit édité, «comme» ille fut par Bretonneau, ou que Bretonneau soit pleinement entré dans les intentions de son auteur ?
L'édition ancienne n’en serait pas plus parfaite aux yeux de quiconque désire retrouver historiquement ce que furent en chaire et tels qu'ils étaient dits, ces sermons que tout Paris courait entendre. Nous verrons, dans notre conclusion, s’il y a quelque espoir de satisfaire cette curiosité de notre temps.
Ne quittons point encore Bretonneau, que nous n’avons nul dessein d’innocenter. Puisque, avec des fragments anciens de Bourdaloue, nous n’arrivons pas, du moins à coup sûr et sans qu’on puisse contester nos conclusions, à nous rendre compte de son rôle et de son travail de «diascévaste », retrouvons, en nos manuscrits, un des trois morts qu'il a, pour le moins, galvanisés, Prenons un prédicateur qui, de l’aveu unanime, et au témoignage même de son éditeur, ne s’est point retouché lui-même, et a été, de toutes pièces, publié par Bretonneau. Comparons un passage du « Giroust » qu'ont gardé les scribes du temps, avec celui que nous à donné l’édition, par laquelle, en 170/, Bretonneau s’exerçait à son rôle d’éditeur de sermons.
Je ne pourrai donner qu’un spécimen et je suis obligé de renvoyer sur ce point à une autre étude ‘. Il me semble pourtant que l'unique exemple qui va mettre en regard une page de Giroust avant la lettre, et la prétendue même page, telle que l’a faite l'édition, permettra de conclure que, si le «style » a gagné en noblesse, la physionomie originale de l’orateur a disparu, ou du moins s’est effacée.
Voici donc, tiré d’un des sermons de son Caréme (sermon sur le Soin du salut), un passage dans lequel Giroust met vivement en scène la vie d’une femme mondaine.