‹ Bourdaloue: Histoire critique de sa prédication d'après les notes de ses auditeurs et les témoignages contemporains (volume 2)Chapitre 131 sur 367 · LA LÉGENDE DU TALENT IGNORÉ · texte numérisé non relu

LA LÉGENDE DU TALENT IGNORÉ

des prédécesseurs de Bourdaloue, le P. Jean Suffren, prédicateur à Paris et confesseur de la cour, subitement révélé lui aussi à ses supérieurs, à la suite d’un essai périlleux, comparable à celui de Bourdaloue à Rouen. Les similitudes sont bien pour faire lever d’inquiétantes interrogations. On lit en effet dans la récente brochure du P. Fouqueray, S. J., intitulée Le Père Jean Suffren, à la Cour de Marie de Médicis et de Louis XII, d'après les mémoires du temps et des documents inédits

Le P. Cassani, dans ses Gloires du second siècle de la Compagnie de Jésus, raconte ainsi les circonstances qui dévoilèrent le talent du P. Jean Suffren pour l'éloquence de la Chaire: « Dans la ville où il se trouvoit alors, le prédicateur du carême vint à manquer. Le Père Recteur désigna le P. Suffren pour le remplacer ; or un seul motif linclinait à ce choix ; il pensait que quand bien même le prédicateur improvisé s'acquitterait médiocrement de son ministère, son amabilité excuserait les défauts de sa parole et ses manières sympathiques rendraient tolérable son inexpérience. Le P. Suffren obéit, et l’on s’aperçut que l'indisposition de son confrère avait été permise du ciel pour mettre à découvert un talent ignoré qui en valait cinq et que jusqu'ici l’on n'avait point fait fructifier, faute de le connaître. Le Père Recteur et tout le collège en furent dans l'admiration 1.»

Il est inutile d'insister sur l’absence de noms propres, de dates et de détails précis. « Dans la ville où 1l se trouvait », voilà tout ce qui est resté dans le souvenir, et cette aventure pourtant notable, n’est plus ni située, ni datée. Elle aurait cependant été décisive, car ainsi tiré de l'obscurité, le P. Suffren, chez qui « aucun signe ne faisait deviner le plus éloquent homme de son siècle et le plus puissant pour toucher les cœurs », est envoyé à Rouen pour prêcher & un advent et un caresme », et c’est là que lui est décerné le pompeux éloge qu’on vient de voir. Bientôt il prêche à Notre-Dame de Paris «et en plusieurs autres endroits. »

1. Paris, 1900, 36 p. in-8, p. 5, et Jèevue des Questions hisloriques, {er juillet 1900, p. 76.

C’est donc exactement l’histoire de Bourdaloue, et sans doute de maint autre prédicateur avant Suffren encore. À moins que ce ne soit l’anecdote « clichée », l’éternelle histoire, digne des Praedicatoriana ou autres recueils aussi étrangers à «l’histoire », aventure toujours la même en qui on ne change que le nom propre, vêtement commode que les biographes à court de faits positifs peuvent à leur gré adapter au récit des origines de tous les prédicateurs, sans grand souci de la date ou du pays. On comprendra que le témoignage de Bretonneau lui-même ne détruise point toute inquiétude sur la narration et ses circonstances.

En tout cas les années de prédication en province qui nous restent à étudier avant d'aborder la terre plus ferme des sermons à Paris, ne sont pas si nombreuses qu’on le dit dans les développements oratoires. Nous sommes à la fin de 1663, et dans l’année de retraite qui va suivre il ne faut compter pour la prédication que le « carême. » De 1665, par conséquent, à l’avent de 1669, qui ouvre les trente-cinq années de la prédication à Paris, il n’y à pas de quoi donner lieu à cette phrase cueillie dans la même « histoire » de Pourdaloue d'après des documents nouveaux : (Consacré à ce nouveau ministère, il passa dix ans dans les églises de la province, à fourbir sa langue (sic), et partout durant cette période de son apostolat, comme il devait le faire plus tard dans les chaires de Paris, il n’usa de la parole que comme d’une épée loyale uniquement employée au bien des âmes et au service de Dieu’, » Ces « dix ans » de prédications préparatoires qui font le pendant des dix-huit années Cemployées, d’après Nisard, à enseigner les sciences, »

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