LE PREMIER PANÉGYRIQUE
l'intelligence du passage annoté, il est difficile de le décider. Du moins est-il certain que le P. Lauras étend trop sa conclusion, lorsqu'il dit que ce panégyrique a été prononcé « pour un des anniversaires de la canonisation du saint !.» A prendre strictement les termes « qui vient enfin de consommer l’ouvrage de votre canonisation », il eût fallu plutôt se rapprocher par conjecture de l’année 1665, et si nous n'avions aujourd'hui les documents pour Rennes, nous aurions plutôt été tentés d'attribuer ce sermon à la date même de promulgation du décret d'Alexandre VII (1665) car le décret du 19 avril de cette année dut être suivi au plus tôt d’une foule de solennités, chacune des Visitations étant autorisée à célébrer « une fois » cette canonisation ?.
Il fallait donc s'en tenir au texte de l’orateur, qui indique, non pas un anniversaire, mais les fêtes mêmes d'une canonisatlion récente. En confirmation de la date fournie par l’histoire chronologique des fondations de tout l’ordre de Ja Visitation Sainte-Marie, j'ai rencontré et cité déjà une autre pièce officielle, attestant
1. Lauras, 11, pp. 70 et 121. Il serait facile de commenter, pièces et dates en main, les allusions faites par Bourdaloue aux démarches tentées en France pour la canonisation de saint François de Sales. J'ai réuni, dans une série de documents annexés à un Panegyyrique de saint François de Sales, de nombreuses preuves de ces démarches parties de France en faveur du saint. V. Revue de Lille, mars 1900, pp. 451 et surtout les documents annexés au tiré à part, pp. 37-47. Cf. p. 286, note j,
2. Bourdaloue inconnu, p 7. Comme en 1665-66 Bourdaloue se trouvait à Eu, où il n’existait aucune maison de la Visitation, il est aisé d'exclure cette année. Mais il faudrait savoir si la même raison existe pour Amiens, et parcourir les listes des orateurs de ces fêtes, triduums ou neuvaines qui se sont succédé durant l'année 1666 et les suivantes. Les fètes de Moulins, dont la relation a été imprimée, commencèrent le 8 mai 1666. On y voit, le 9, le P. Nyon, $. J., et le jeudi 14 (6° jour de la neuvaine, le « P. Du Doigt, l’un des oracies de la Compagnie de Jesus » qui semble bien celui que la Liste des Prédicaleurs appelle, dès 1679 (Avent) «le P. Dudouay », puis au Carême et à l'Avent de 1682 et d'un certain nombre d'années suivantes «le P. Dudoit ».
3, Ms de la Bibliothèque de l’Arsenal, 2432, p. 109.
l’époque des fêtes de la canonisation à Rennes !. C’est une mention de la délibération du corps de ville, du 17 juin 1668, sur les cérémonies à observer pour les fêtes de canonisation. Vraisemblablement la « communauté » réglait ce qu’elle avait à faire pour le lendemain, qui était sans doute la clôture solennelle de ce {riduum dans lequel Bourdaloue avait donné le premier panégyrique.
Par bonheur la teneur du manuscrit consulté par le. P. Chérot était plus explicite que cet extrait des déhibérations qui ne nomme aucun orateur. La relation des Visitandines où aucun autre des panégyristes que Bourdaloue n’est signalé, et les termes mêmes de cette rédaction, nous disent en quelle estime était l’orateur :
La mélodie des plus belles voix de toute la province soutenüs (sic) par l'accord des diuerses instrumens tres delicatement touchés rauissoient les oreilles aussy bien que les excellens Panégyriques qui furent fais par les meilleurs et les plus celebres predicateurs, touchoient les coeurs de tous ceux qui eurent l’avantage de les entendre, et pour en juger il suffit de dire que le Reuerend pere Bourdaloue de la Compagnie de Jesus prononça le premier avec toute l'estime et l'approbation de son auditoire.
C’était donc à des habitants de Rennes, sauf les réserves déjà faites sur la possibilité d’additions postérieures, que s’adressaient les applications morales que le P. Lauras, citant un passage de ce panégyrique, déclare adressées à lPauditoire d’une des Visitations de Paris ?, D’après certains détails de ce sermon, le prédicateur se sent devant des fidèles à qui il a déjà parlé, En preuve, ces mots, {rop, peu remarqués, à la fin de la première partie. Après avoir montré que nous devons,
1. Revue de Lille, 1. c., p. 454, note ?, où j'ai donné l'interminable titre de ce lecueil.., des droits... de la ville et communauté üäe Rennes. C'est un dépouillement fait, au xvirr siècle, des anciennes archives, cù les délibérations sont très sommairement analysées. Il occupe aux Archives communales de Lille le numéro 90 du fonds Godefroy.
2. Lauras 11, p. 121. Chérot, Bourdaloue inconnu, p. 7, note 1.
pour dompter nos passions, être sévères envers nousmêmes, la douceur en ce cas n'étant qu’une illusion, lorateur la montre cependant nécessaire, cette même vertu de douceur et de condescendance, quand il s’agit de triompher des passions du prochain : ;
Non, tout autre moyen ne nous réüssira pas; authorité, rigueur du droit, raison, addresse de l'esprit... Je sçais que pour cela il faudra prendre sur soy. compatir, excuser, dissimuler, ceder, condescendre, se soumettre & s’humilier, et de plus, je sais que tout cela est difficile. Mais voilà pourquoy je vous disois, #/ y a quelque temps, que la grande severité du christianisme consistoit dans la pratique de la charité, & que c'estoit une illusion de la vouloir chercher hors de-là, ou de prétendre la trouver sans cela f.
I n’est point impossible de reconnaitre ce sermon dans le troisième point du discours sur la Sévérité évangélique, qui se rencontre imprimé au second Avent (rive dimanche ?) et où lon a voulu chercher, comme nous le verrons à propos de lavent de 1671, les «trois points » de Tréville. On y trouve en effet des endroits significatifs, celui-ci, par exemple, qui, après avoir écarté la direction à donner aux pasteurs et confesseurs, continue : «Je parle de chrestien à chrestien, etc? ».….. Il est aisé de relire ce texte dans l'édition. Tirons-le donc de préférence d’un recueil manuscrit assignant ce même sujet, sur un autre évangile, au jeudi de la quatrième semaine du Carême, avec le texte de saint Luc, 1v, 40, omnes qui habebant infirmos… et le titre de la véritable Devotion * :
Je n'ay pas icy [à parler] (?) de ceux qui sont establis dans le monde pour corriger les autres, encore moins à conférer l'autorité du ministère. Ce n’est pas à moy à leur donner des regles, scavoir s'ils doivent estre austères, sy leur charité sans laustérité ne peut pas
estre prejudiciable, ou sy la seuerité sans la charité peut estre utile.
L'ALAYILADA280" 2, V. surtout l'entrée en matière de ce point, p. 450 et suiv. GR DD CM ONE
Tout cela seroit hors de propos à décider 1, Je parle de particuliers à particuliers, de fidèles à fidèles, et je dis encore une fois que la charité que nous nous devons les uns aux autres et dont nous sommes redevables à nos frères est la matière la plus essentielle de la severité que Dieu veut que nous ayons pour nous. En peut-on douter après l'excellente idée de saint Paul et l'expérience que nous en avons ?
À signaler encore, dans ce même sermon, soit à l'édition, soit au manuscrit, une citation de saint François de Sales, invoquée dans la péroraison. Voici celle du manuscrit :
Je vous dis la même chose (haec oportuit facere...); tenez-vous dans le zèle de regularité et d'exactitude pour toutes les petites | choses, mais temoignez-en encore davantage pour satisfaire aux grandes obligations. Ces petits devoirs, disoit saint François de Sales, sont comme les dehors d’une place, et les grands préceptes en sont comme les dedans : et comme il y auroit de la folie de vouloir garder les dehors après avoir bruslé le corps de la place, c’en est une plus grande de négliger les observations du christianisme pour s'attacher à des légères observations Ainsy joignez ces trois choses : un désintéressement parfait, une humilité sincère et une charité cordiale, et pour lors vous serez des véritables chrétiens dans cette vie par la grâce, et dans l’autre par la gloire. Ainsi-soit-il.
Malgré la ressemblance de ces développements avec ce que parait désigner le passage cité du Panégyrique de saint François de Sales, plus volontiers encore je chercherais le rapprochement dans le sermon sur la Severité chrestienne, publié dans la dominicale du troisième dimanche après la Pentecôte. Celui-ci roulait sur le texte du chapitre xv de saint Luc, où est représentée l'attitude des pharisiens en face de la mansuétude de Notre- Seigneur : murmurabant pharisaei… quia hic peccatores recipit el manducat cum illis. I y a là des traits vigoureux, presque satiriques sur la fausse sévérité. « On est severe, mais en mesme temps on porte dans le fond de l’ame une aigreur que rien ne peut adoucir, » etc. Tout le
d. Dans l'édition, on lit: Et je m'en suis déjà déclaré dans un autre discours. (1bid., p. 452). Cet autre discours -ne serait-il pas ce qu'on lit p.190, du premier Avent. Cf. Sermons inédits, p.259: