SUBREPTICES
Bourdaloue fut loin d’être le seul orateur imprimé de la sorte malgré lui et de son vivant, et de même que les autres « victimes » de ces entreprises de librairie, il eut grand soin de protester contre les volumes furtivement publiés. Après Bossuet, déclarant « qu’il ne se reconnaissait point » dans l’oraison funèbre de Nicolas Cornet, imprimée elle aussi grâce aux copistes, Bourdaloue, dès l’année 1692, dans le Journal des Savants du 1 septembre, fit insérer un désaveu formel :
Un libraire de Bruxelles, lit-on dans cette note, a imprimé quatre volumes in-12 sous le titre de Sermons du Père Bourdaloue. On n'aura pas de peine à découvrir que ce R. Père n’a aucune part dans cette impression, Il y a plusieurs sermons où il n’y a rien delui; & les autres n’ont guères de lui que le texte, & quelquefois la division. Il est bien aise qu'on sçache qu'il a désavoué ces quatre volumes, & les autres que l’'Imprimeur a bien voulu promettre de
son chef au Public !..
Cette protestation de Bourdaloue fut connue, même
1. Journal des Savants, samedi {er sept. 1692, éd. de Paris, p. 408, éd, d'Amsterdam, p. 607.
avant Particle du Journal des Savants, car Bayle dans une lettre à Minutoli, datée de Rotterdam, le 28 août 1692, écrivait :
Les sermons que les Libraires de Bruxelles ont imprimez comme du P. Bourdaloue, ne sont pas avouez par ce Jesuite f.
Bayle s’abstient de toute réflexion, et nous ignorons quelle foi il avait dans la valeur d’une protestation très naturelle. Outre que les éditions clandestines sont remplies de fautes grossières ?, elles devaient être très désagréables aux orateurs en pleine carrière, aux sermons
desquels elles donnaient une publicité bien plus gênante que celle des copies manuscrites. Massillon, quand parut l'édition clandestine de ses sermons imprimée à Trévoux dès 1706, fut très embarrassé par cette publication *. Il eut cependant beau jeu pour la désavouer, grâce aux inexactitudes qu’elle contenait, notamment lattribution d’un certain nombre de sermons revendiqués par lPabbé Poncet de la Rivière, le futur évêque d’Angers “. Il n’en est pas moins vrai que l’édition officielle de 1746 entreprise par le neveu et héritier de Massillon devait faire entrer dans la collection, sauf des modifications peu considérables, les autres sermons dans lesquels Massillon déclarait si solennellement ne point se reconnaitre, et qu'il réprouvait comme infiniment différents des siens, dans la collection publiée à Trévoux,
Cette première édition parut en quatre volumes, dont les trois premiers ont pour titre : Sermons sur tous les evanqiles du Carèême Preschez par le R. P. Massillon, Predicateur du Roi, et le quatrième : Sermons sur divers
1. Bayle, Leltres, éd. des Maizeaux, 1729, t. 11, p. 451. ?. V. p. 120 plusieurs spécimens de ces fautes, note d.
3. V. Les gloires de l'Oraloire, par M. Rosne. Revue du clergé français, 15 oct. 1897, p.347.
4. V. sur Poncet de la Rivière, plus bas p. 33, note 3 et note e, p. 121.
sujets de Morale avec deux Panégyriques, tome premier. J'ignore si le cinquième volume, que suppose le titre du quatrième, parut en cette édition. Ce qui est certain, c'est que la Clef du Cabinet (plus tard Journal de Verdun), dès son numéro de mai 1706 ?, insérait cet entrefilet, annoncé à la table alphabétique sous ce titre : Massillon (le Père), quelle est sa mortification :
Le Père Massillon fameux Prédicateur, a prêché le Carême dans l'Eglise de Saint-Paul à Paris; mais comme quelqu'un (sic) de ses envieux, ont fait imprimer à son insçû, ses sermons de l’année dernière 3, «l avoit le chagrin de voir son Auditoire rempli de gens qui lisoient sa predicalion à mesure qu'il la débitoit, & qui peut-être, ne faisoient d'autre usage de cette lecture, que de voir si le Prédicateur suivoit mot à mot l’Imprimé.
Toujours est-il que, dès le 25 janvier 1706, le Journal des Savants insérait la protestation de lorateur. Cela prouve que les « quatre volumes » dont il est parlé dans son article, avaient paru à temps pour être aux mains des auditeurs du Carême de saint Paul, et que lorateur n’a pas attendu linconvénient signalé par le nouvelliste de la Clef du Cubinet pour faire entendre ses’ plaintes. Le désaveu même n’aurait-il point piqué au jeu les contra-
1. A Trevoux et se vendent à Brusselle, chez François Foppens, m.pbcevi avec privilege et approbalion. Le privilège est celui que le duc du Maine, héritier de la souveraineté des Dombes à la mort de la grande Mademoiselle. a accordé au sieur J. B. demandant à succéder à l'imprimerie de Pierre Le Rouge. Ce J. B., un prête-nom peut-être, cède ce privilège général accordé le ?6 juin 1699, à Estienne Ganneau, par acte de cession du mois d août de la même année. Quant à l'approbation, elle est signée du docteur de Sorbonne, Pocquelin, et datée de Paris, 1er février 1705.
2, P. 393 (c'est le n° vus de l’article 11 contenant les Nouvelles de France).
3. I1 m'a été impossible de savoir où aurait été donné ce carème de l'année précédente 1705, car c'est une lacune de la Liste des Prédicaleurs de la Bibliothèque Nationale, qui n'a que l'Avent de cette année. La table des Avents et Carêmes de Massillou, dans la Correspondance inédite, par Mgr Blampignon, (appendice C, p. 202, Guérin, in-4, 1869), dit malheureusement que les manuscrits originaux des délibérations de l'Oratoire laissent en blanc la liste du Carème. — Mais l'affirmation du journaliste prétendant qu'on aurait imprimé le Carême précédent, n'est-elle pas une parole en l'air ?
dictéurs, prenant à la lettre linvitation de regarder de près les sermons pour contrôler ou contester l’infidélité des copistes ? Voici, en effet, de quelle façon nette s'était exprimé le critique du Journal des Savants, dans un article, communiqué peut-être par lPorateur même :
On voit aisément qu'on a voulu donner iei un recueil des Sermons du P. Massillon. Mais on voit aussi que ce sont des copies trèsinfidelles, où les preuves sont tronquées et presque toûjours confondues, les mouvemens defigurez, l’ordre assez souvent renversé, le style tout de la façon du Copiste : où il y a des propositions peu exactes et mal prises, des pages entières ajoûtées et omises, & plusieurs Sermons qui ne sont pas de lui ; en un mot où tout est si indigeste et si defectueux, que l’Auleur ne s'y reconnoît pornt ; qu'il les désavoüe hautement, & qu'on s’est cru obligé d’en donner ici un desaveu solennel au public.
Quelques autres célèbres prédicateurs & entre autres un Abbé de condition, ont trouvé dans ce Recueil quelques uns de leurs Sermons, mais ils les y ont trouvez à peu près dans le mesme état que le Pere Massillon y a trouvé les siens. Il est aisé de deviner pourquoi le Libraire a choisi le Pere Massillon pour lui attribuer cet Ouvrage. Il vouloit par là en assurer le débit ; persuadé que le Public acheteroit avec empressement ce qu'il supposeroit avoir entendu avec plaisir, Maïs le nom d’un homme aussi fameux que le Pere Massillon n'a pas empêché une partie des lecteurs d'examiner ce qu'ils lisoient. Le Pere Massillon exhorte ici les autres à faire la même chose, & à reconnaître qu'il y a une difference infinie entre les sermons qu'il a prononcez, & ceux qu'on lit dans ce Recueil.
Que la différence ait été ou non aussi tranchée qu’on l’affirmait, les acheteurs ne s’en découragèrent sans doute pas et l'impression de Trévoux semble avoir eu du succès. A en juger par le début de ce compte rendu et par la désignation du titre : Sermon sur les Evangiles de Caréme el sur divers sujets de Morale', l'édition dont parle le Journal des Savants diffère de celle que j'ai décrite plus haut et serait anonyme. Est-elle antérieure ou plus récente? Elle ne fut point en tout cas la dernière, car celle de 1709,