LA LÉGENDE DE L'APOSTROPHE : TU ES ILLE VIR
Avant d'aborder le retour à la chapelle royale pour le carême de 1680, il est bon de regarder une bonne fois à la lumière de la critique lanecdote du prétendu Tu es ile vir. Chevalier de Saint-Amand, dont nous avons rencontré déjà certaines assertions plus que téméraires, n’a pas manqué de se faire l’écho de ce récit sans valeur. Parlant de cette prétendue aventure :
Je la rapporterai, écrit-il, à peu près dans les mêmes termes qu’un ecclésiastique aussi modeste qu’éclairé a eu la bonté de me la communiquer. L'histoire des tendres faiblesses de Louis XIV est trop connue pour qu’il soit besoin de la retracer ici, Ce prince était, dit-on, attaché à Mme de Montespan lorsque le courageux jésuite prononça un sermon sur l’adultère. Dans ce sermon où l'application fut rendue inévitable par les paroles mêmes de Nathan à David Tu es ille vir, Bourdaloue s'était proposé de donner à son ministère auprès du roi un caractère d'autorité qui lui paraissait réclamé par les liaisons scandaleuses de Louis XIV à la honte des mœurs publiques et dé la religion même dontil suivait extérieurement les pratiques consacrées par l'étiquette. Le monarque, sans être grand clerc, ne laissa pas à ce qu’il paraît d’apercevoir son portrait dans ce miroir. Il avoit coutume, dit-on, de suivre fixement l’orateur, en appuyant son menton sur la pommeau de sa canne, recouvert de ses deux mains superposées, et à cet instant il laissa glisser son menton du perchoir ordinaire, pour le remplacer tout doucement par son front. Cependant on ajoute que ces quatre mots latins l'ayant intrigué quelque peu, il s’en allait, au sortir du sermon, demandant à ses
courtisans ce que cela voulait dire. C'était à qui s'excuserait ; l’un disait : Sire, c’est un passage de l’Ecriture ; un autre: Vraiment Je ne me souviens pas d’avoir vu cela dans mon Psautier. Là-dessus entra le rude Montausier que l’on désigna au roi comme pouvant mieux que personne éclaircir le fait. Celui-ci, soit qu’il n’eût pas assisté au sermon, soit qu'il obéit à la franchise un peu âpre de son austère vertu, répondit brusquement : Sire, cela veut dire : Tu es cet homme-là {!
Ce ne fut alors qu'une voix pour s’indigner contre une censure aussi impertinente exercée sous ombre du ministère ecclésiastique ; mais Louis XIV, en homme sensé, si ce n’est en chrétien, interrompit tout ce concert par ces paroles, qui ne sont qu'une preuve de plus du tact que montre toute sa conduite : € Il a fait son devoir, faisons le nôtre. »
On ajoute, ce qui n’a pas besoin de preuve, que le sermon fini, Bourdaloue accoutumé à voir tous les carrosses de la cour se disputer la faveur de le reconduire à la Maison professe, ne trouva, ce jour-là,
{. Faut-il accorder l'honneur d'une réfutation à cette autre version du même fait,que je trouve au manu*crit déjà cité de Bottu de Saint-Fonds (ms. t. 1, p. 815). « J'ai oùi dire que le P. Bourdaloue prèchant un jour devant le roi s'étendit fort sur ses louanges; il le eompara à Salomon et tächa de faire voir le rapport de sa vie à celle de ce prince, mais en finissant avec une hardiesse vraiment apostolique il fit voir que la comparaison étuit entière et ajouta ces paroles de l’Ecriture: Verumlamen pvosuisti marulam in glorià tuà, inclinasti femur tuum super mulieres. » — Le passage de l'Ecclésiastique est en tout cas cite inexactement. Voici les versets 21 et 22 auxquels il est fait allusion : Æ{l inclinastli femora tua mulieribus : ;.otestalern habuisli in corpore luo, dedisli maculaum in gloria tua... On ne dit point d'ailleurs que le roi ait demandé la traduction. Mais pour peu que le récit passe dans deux ou trois Praedicaloriana, on pourra être sûr d'y voir bientôt un calque parfait du trait amplifié par Chevalier de Saint-Amand. C'est à regret que je cite, même pour en dénoncer la sottise, les ana de cette sorte. Mieux vaudrait les laisser dans l'oubli qu'ils méritent. Du moins man festentils le procédé de ces narrateurs qui quelque cinquante ou cent ans après les évènements nous viennent raconter des faits ou paroles caractéristiques, dont pas un des contemporains n'a eu connaissance. — Serait-ce à ce sermon qu'il faut rapporter ce trait, fort arrangé, semble-t-il, par La Beaumelle : « Au sortir d’un sermon véhément contre l’amour de la gloire et des femmes, le Roi dit au Prince de Marsillac : « Que pensezvous de ce que vous venez d'entendre ? Mais, Sire, je pense que... répondit Marsillac en hesitant. — Pour moi, dit Louis, j'en suis fort satisfait. — Et moi, enchanté, reprit le courtisan. » (Mémoires el lettres de Mme de Mainlenon, 1755-1756, 9 vol. in-12, t. 11, p. 95).
Nous retrouverons bientôt une autre anecdote du manuscrit de Saint- Fonds, sur Loquebar in conspeclu reyum, rattachée au souvenir du sermon sur l'adultère. V. p. 1392.
LES SOURCES DE L'ANECDOTE 48t
personne qui parut seulement y songer, et regagna pédestrement la rue Saint-Antoine.
Est-il aussi certain que le grand Condé, ami de Bourdaloue, en lui annonçant le tour heureux qu'avait pris dans l'esprit de Louis XIV la vigoureuse franchise d’un autre Nathan, lui fit observer « quil ne pouvoit plus désormais paraître en chaire devant le Roi? » Ce point paraît très contestable.
I ne l’est, hélas ! ni plus ni moins que le reste du récit dont tous les détails luttent d’invraisemblance. L’affirmation audacieuse et fantaisiste s’y étale partout et il n’est pas difficile de voir qu'il y a là un mélange de tous les traits qui ont circulé à tort ou à raison au compte des divers prédicateurs royaux. Le mot: /{ a fail son devoir, faisons le nôtre, s'il a été dit, ce qui n’arrive guère aux mots «historiques », aurait suivi, nous le verrons une prédication de Mascaron. C’est assez pour donner la mesure de la certitude de ces anecdotes.
Le plus curieux est que le texte de Chevalier de Saint- Amand a été commenté par une annotaüon de l’infatigable Rochebiliére. Moins bien inspiré que de coutume et égaré par les renseignements qu'il tenait du P. Cahier, l’érudit et patient chercheur paraît croire fermement au récit. Heureusement sa précision ordinaire lui a fait noter les sources auxquelles est empruntée la légende et rend plus facile à constater l’inanité de cette histoire. Le narrateur dont Chevalier nous prétend donner le texte, l’ecclésiastique aussi modeste qu'éclairé dont il parle n’est autre que le P. Cahier. Rochebilière l’interrogea et, selon sa coutume, consigna les réponses en marge de son exemplaire de travail en ajoutant au bas, entre parenthèses (le P. Cahier.)
Yest une vraie réclamation, non pas contre le récit, mais contre l’absence des références. On y trouve aussi de curieuses déductions du P. Cahier :
M. Chevalier m’ayant emprunté mes expressions sans rien dire de mes autorités (singulière préférence), je rétablis mes sources à
consulter :
A) Oroux, Histoire ecclésiastique de la Cour de France (Carême de 1675), t. n, p. 510.
Ce serait donc à l'avènement de Mme de Montespan et lon pourrait expliquer ainsi les cinq ans de lacune dans les prédications du P, Bourdaloue à la Cour. (Ce qui suit, au crayon dans l’exemplaire annoté par Rochebilière, paraît être une rectification faite par lui au chiffre inexact des cinq ans donné par le P. Cahier.) Bourdaloue ne prêcha pas le carême en 1675. Il le prêcha en 1676 et n’y reparut plus qu'au carême de 1680, après 4 ans d’intervalle.
B) Anquetil: Louis XIV, sa cour et le régent, t. 1, p. 299.
C) Un mot chez le P. Delarue, préface de ses sermons.
D) M. L'abbé de Sambucy pense qu'il faut transporter cette anecdote à d’autres personnages et à d’autres temps. Selon lui, il ne faudrait point la chercher ailleurs que dans Mgr de Beauvais évêque de Senez prêchant à la cour de Louis XV, sermon sur la vérité, t. 1, p. 65 et 86. Mais M. de Sambucy avait à glorifier le prédicateur de Louis XV ; et, comme tous les panégyristes, il lui sacrifiait d'assez bonne foi tout ce qui n’était pas son saint, comme on dit... (Le
P. Cahier).
Cette dernière réflexion du savant P. Cahier se retourne singulièrement contre lui, car, dans l'espèce, les amis de Mascaron, s’il en est qui veuillent revendiquer en sa faveur l’anecdote, pourront trouver que, «(d’assez bonne foi, ayant à glorifier Bourdaloue », le P. Cahier a fait bon marché des témoignages ou revendications qui n’allaient pas à sa thèse, c’est-à-dire au panégyrique « de son saint. » Vraiment le P. Cahier s’est trop aisément contenté, si les témoignages qu'il invoque lui ont suffi pour admettre et l'épisode du 7ues ile vtr, et la prétendue disgrâce qui aurait tenu à l'écart le trop hardi prédicateur. On voit clairement du reste qu'il s’est peu soucié de précision, puisqu'il suppose le carême de 1675 prèché à la cour par Bourdaloue. Cette erreur lui fait croire à une lacune de cinq années et par suite édifier sur une pure hypothèse, faussée d’ailleurs, une série de conclusions mal étayées. La rectification de Rochebilière est elle-même incomplète. C’est trop dire de parler de quatre ans d'intervalle. Entre le carême de 1676 et la station de 1680, il n’y a place que pour trois prédi-