L'ÉLÉMENT INQUIÉTANT
peut infirmer la parole. Or loin d’avoir avantage à Lromper leurs chalands, les maîtres écrivains d’autrefois avaient le souci de leur réputation d’exactitude. Néanmoins le désir de ne laisser jamais aucune lacune dans le discours transcrit par eux, et plus encore peut-être l’inattention ou la rapidité dans lPexécution, ont pu leur faire livrer des rédactions plus ou moins retouchées.
I est évident que nombre de fautes grossières, résultat de l'ignorance, parfois d’un manque de culture et de préparation, sinon d'intelligence, ne peuvent être attribuées dans leur œuvre qu’à eux seuls et ne doivent point rejaillir sur le prédicateur, Mais dès lors comment s'assurer que telle expression, de saveur plus archaïque, de couleur plus vive, que telle tournure de syntaxe ayant son caractère sut generis, est bien aussi de l’orateur et n’a pas été substituée par le copiste, traduisant, pour ainsi parler, en un langage connu de lui, ce qu’il déchiffrait sur les notes prises pendant la prédication ? Ce sera là le côté infirme du glossaire ou lexique qu’il faudrait cependantessayer, «lexique de Bourdaloue » et, peut-on ajouter, des prédicateurs de son temps, qui ont bien la même langue. Après chaque mot, il sera besoin de sous-entendre un point d'interrogalion et de dire comme correctif: sauf l'introduction de ce mot par le copiste lui-même. Si Pon répond que laccord des copies d’origine évidemment différente, peut offrir quelque sécurité, avouons toutefois que celte confiance au témoignage anonyme de ces « collecteurs de sermons » demeure très branlante ; car il semble bien que plus d’une fois, ils ont dû donner de leur crû des développements ou des formes de phrases dont le sermon offrait à peine un germe, amplifié par eux et point toujours dans le sens de l'auteur.
Sans doute d'ordinaire les divergences que présentent eutre elles deux copies d’un même discours, s'expliquent en supposant que le prédicateur à repris et modifié son
premier sermon. Mais il est aussi des discours, dits évidemment une seule fois, et dont pourtant les rédactions contemporaines diffèrententre elles. On doit donc confesser que très probablement les changements y sont le fait ou des copisles, travaillant en quelque manière le texte qu'ils avaient mission de transcrire, ou des sténographes euxmêmes reconstruisant, un peu à leur façon, le sermon dont ils avaient recueilli des éléments incomplets. Jen puis donner un exemple qui me paraît assez concluant contre les copies en cause, celui de trois textes contemporains du sermon de Bossuet à la profession de M" de la Vallière. Le tome troisième des recueils Phelipeaux contient une de ces copies manuscrites, maladroitement attribuée chez lui à Mascaron. J’ai relevé en outre dans un autre recueil de la Bibliothèque nationale, n. a. fr. 1824, les variantes assez nombreuses de ce même discours, et il en existe une troisième copie à la bibliothèque de la ville de Grenoble (ms. 1043). Ces textes ne diffèrent pas essentiellement de celui qui fut imprimé dans le Æecueil de Harangues, et que désavoua Bossuet, assez toutefois pour qu’une simple collation restàt insuffisante. M. lPabbé Urbain qui a eu occasion de dire quelque chose de ces rédactions dans son excellent recueil des Sermons choisis de Bossuet, écrit avec raison :
Aux divergences que présentent ces rédactions, on voit qu'elles ne viennent pas de la même source; c'est là une garantie de plus de leur exactitude, snon pour le style, du moins pour le fond des choses. Or, même à ce point de vue, elles diffèrent des éditions. Il s'ensuit donc que l’orateur en chaire, s’est écarté notablement de sa rédaction première !,
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Plus d’une fois Bourdaloue dut, en reprenant ses sermons, el comme lui les orateurs de son temps qui répélaient les leurs, s’écarter de la première leçon, et il
|. Sermons choisis, Lecoffre, 1900, p. 462.