LA MISÈRE DES PAYSANS
habitants des campagnes un fableau qui fait songer à la fameuse description des paysans par La Bruyère, et cependant on peut être assuré qu’il n’y a, dans ce passage, aucune recherche de l'effet littéraire, C’est plutôt la sensation d’une chose vue et déplorée 1.
Cependant, Mesdames, nous en pouvons toujours revenir à la parole de Jesus-Christ, Messis mulla, operarit pauci: grande moisson, & peu d'ouvriers, ou si vous voulez, beaucoup d'ouvriers, mais peu par rapport à l'ouvrage & aux soins qu'il demande. Beaucoup d'ouvriers, mais peu qui reünissent dans leurs personnes toutes les qualitez requises, la doctrine, la pieté, le zele, la discretion, la patience, l'amour du travail. Beaucoup d'ouvriers, mais peu qui pourveñs de tous les dons necessaires, veüillent soutenir les fatigues du sacerdoce, y consumer leur vie, s’y devoüer & sy sacrifier ? Beaucoup d'ouvriers pour remplir certaines places, pour posseder certaines dignitez, pour en avoir l'honneur, les privileges, les revenus, mais peu pour en porter la charge & le fardeau. Beaucoup d'ouvriers pour les ministeres éclatants, mais peu pour les emplois obscurs; beaucoup pour les villes, mais peu pour les campagnes; beaucoup pour Paris, mais peu pour les provinces. Et je ne m’en étonne pas: car pour se confiner dans les provinces, surtout pour travailler dans les campagnes, il faut se resoudre à tout ce qu'il y a de plus penible, de plus mortifiant, de plus ennuyeux & de plus rebutant. Il faut estre préparé à la plus triste solitude, vivre avec des hommes qui n'ont presque de l'homme que la figure, se familiariser avec eux, s'accommoder à leurs manieres barbares, essuyer leurs grossieretez, leur repeter cent fois les mesmes instructions pour leur faire comprendre, & s’épuiser de voix & de forces pour leur donner quelque teinture de la religion... (P. 149-190.)
C’est ici que Bourdaloue, dans le passage déjà cité*,
1. M. Ferdinand Belin avait remarqué ce passage: «Il a trouvé, dit-il, pour prendre l'habitant des campagnes, quelques traits presque aussi vifs et aussi saisissants que ceux de La Bruyère.» Toutefois l’auteur ajoute cette restriction. « Mais ce n’est pas sur l'infortuné laboureur qu'il appelle notre pitié; c'est sur des prêtres condamnés à les moraliser. » P. 18. IL suffit de lire le contexte pour corriger ce que cette réflexion peut avoir d'inexact et de désobligeant pour l'orateur. — Notons, pour être juste, que l'objet de Bourdaloue ici était d'obtenir des aumônes pour les prêtres des campagnes et que son tableau est aussi « compatissant » que celui de La Bruyère.