LA FOI ET LA RAISON
foi elle-même, qu'elle doit être le guide qui conduit à la foi, Tappui qui la soutient, le rempart qui la protège.
a C'est un abus, chrétiens, dontil est important que nous nous détrompions, de se figurer que notre foi soit une foi ignorante, qu'elle soit une foi imprudente, qu'elle soit même une foi aveugle en toutes manières... Avant de croire, il nous est permis de nous éclaircir si la chose est révélée de Dieu ou si elle ne l'est pas. Et en cela je puis dire, sans parler témérairement, que la foi qui me fait chrétien, tout obéissante qu'elle est, ne laisse pas d'être raisonnable, et qu'en sacrifiant môme ma raison, elle se réserve toujours le pouvoir de raisonner... Dieu ne veut pas que nous lui donnions créance sans raison et sans discernement, puisqu'il nous défend au contraire de croire à tout esprit, et qu'un des écueils qu'il veut que nous évitions le plus est de nous exposer indiscrètement à prendre la parole d'un homme pour la sienne. Voilà pourquoi il nous permet, ou, pour mieux dire, il nous commande de raisonner; n'estimant pas, dit saint Jérôme, qu'il soit indigne de sa grandeur d'en passer par une telle épreuve : Probate spiritus si ex Deo sinf, et de se soumettre en un sens à notre raison avant que d'obliger notre raison à se soumettre à lui. Et c'est ce que le prince des Apôtres a si bien exprimé dans ces deux mystérieuses jiaroles, lorsqu'il nous exhorte à devenir par la foi comme des enfants, mais comme des enfants raisonnables... C'est-à-dire que par la foi nous devons être comme des enfants, pour ne plus raisonner avec Dieu, quand il lui a plu de s'expliquer et de se déclarer à nous ; mais que nous devons être raisonnables pour discerner si ce qu'on nous propose est de Dieu ou de quelqu'un autorisé de Dieu ; en un mot, que nous devons être raisonnables avant la foi, et non pas dans l'exercice actuel de la foi, raisonnables pour les préliminaires de la religion, cl non pas pour l'acte essentiel de la religion; raisonnables pour apprendre à croire et pour nous disposer à croire, et non pas pour croire en effet... Ce tempérament et ce mélange de raison et de foi, de raison et de religion, de raison et d'obéissance, c'est en quoi consiste le repos d'un esprit judicieux et bien sensé *. «
1. Carême. Dira, de Quasimodo. sur la Paix chrétienne^ lf« partie, t. IV, p. 309 8q.
Dans le Panégyrique de saint Thomas, Boiirdaloue revient sur les mêmes idées, et après avoir combattu ces esprits « prétendus forts » dont tout le raisonnement, sur certains articles, de la religion, se réduit à cette parole de saint Thomas : Non credam^ il ajoute aussitôt :
« Non pas que l'intention de Dieu soit que nous donnions aveuglément et sans choix dans toute sorte de créance... Si cela était, notre foi ne serait plus une foi discrète, ni par conséquent une foi divine ; bien loin que Dieu le prétende ainsi, il exige au contraire qu'en matière même de foi, tant pour n'y être pas trompés que pour en pouvoir rendre compte , nous nous instruisions des choses ; et, quoiqu'il nous défende do raisonner, quand nous sommes une fois convaincus que c'est lui qui nous parle, il trouve bon que nous raisonnions pour nous assurer si c'est lui en effet qui a parlé : non-seulement il le trouve bon, mais il le veut, et, selon la mesure de notre capacité, il nous l'ordonne ^ »
Bourdaloue n'est donc point, en un sens et dans une certaine mesure, ennemi du libre examen. Ce que l'on a nommé la foi du charbonnier n'est nullement de son goût; il s'en défie, et, dans sa pénétration, il en comprend les dangers.
(c Un homme du monde qui fait profession de christianisme, et à qui l'on demande compte de sa foi, dit : Je ne raisonne point, mais je veux croire. Ce langage, bien entendu, peut ôtro bon ; mais dans un sens assez ordinaire, il marque peu de foi, et même une secrète disposition à l'incrédulité ; car qu'est-ce à dire, je ne raisonne point? Si ce prétendu chrétien savait bien là-dessus démêler les secrets sentiments de son cœur, ou s'il les voulait nettement déclarer, il reconnaîtrait que souvent cela signifie : Je ne raisonne point, parce que, si je raisonnais, je ne croirais rien ; je ne raisonne point, parce que, si je raisonnais, ma raison ne trouverait rien qui la déterminiU à croire ;
1. Panégyriques. Serm, pmir la fête de saint Thomas, !»• partie, . XII, p. 73.
FOI RAISONNABLE 19i
je ne raisonne point, parce que, si je raisonnais, ma raison même m'opposerait des difficultés qui me détourneraient absolument de croire. Or, penser de la sorte et être ainsi disposé, c'est manquer de foi; carlafoi, jedislafoi clu'étienne, n'est point un pur acquiescement à croire, ni une simple soumission de l'esprit, mais un acquiescement et une soumission raisonnables ; et si cette soumission, si cet acquiescement n'étaient pas raisonnables, ce ne serait plus une vertu. Mais comment sera-ce un acquiescement, une soumission raisonnables, si la raison n'y a point de part?.. Quelles preuves, quels motifs me rendent la religion que je professe, et conséquemment tous les mystères qu'elle m'enseigne, évidemment croyables, voilà ce que je dois tâcher d'approfondir, voilà ce que je dois étudier avec soin et bien pénétrer, voilà où je dois faire usage de ma raison, et sur quoi il ne m'est pas permis de dire : Je ne raisonne point ; car sans cet examen et cette discussion exacte, je ne puis avoir qu'une foi incertaine et chancelante, qu'une foi vague, sans principe et sans consistance. Aussi est-ce pourquoi le prince des Apôtres, saint Pierre, nous ordonne de nous tenir toujours prêts à satisfaire ceux qui nous demanderont raison de ce que nous croyons et de ce que nous espérons. Il veut que nous soyons toujours là-dessus en état de répondre, de justifier le sage parti que nous suivons, de faire voir qu'il n'en est point de mieux établi, et de produire les titres légitimes qui nous y autorisent et nous y attachent inviolablement *. »
C'est pour avoir satisfait à ce précepte de saint Pierre qu'Henri P' de Bourbon, prince de Gondé, obtient de son panégyriste les plus vifs éloges.
Il étudia sa religion, chose si rare dans les grands du monde, et jamais prince ne fut catholique ni avec tant de connaissance de cause, ni avec tant de conviction de ce qu'il croyait et de ce qu'il devait croire 2.
Une foi soumise, mais éclairée, supérieure, mais non étrangère à la raison, et toujours prête à rendre compte
\. Pensées. De la foi et des vices qui lui sont opposés^ t. XIV, p. 97. 2. T. XIII, p. 293.
d'elle-même, telle est, on le voit, l'idée large et élevée que se faisait Bourdaloue d'une croyance vraiment solide et méritoire.
Fortifier la foi de l'assentiment de la raison lui semblait plus que jamais indispensable, à la pensée des périls où il pressentait que la religion serait exposée; car, si beaucoup de chrétiens ne raisonnaient point assez, Bourdaloue en connaissait beaucoup qui commençaient à raisonner trop. Non pas que l'incrédulité absolue fût alors fréquente. L'impiété totale qui « ne reconnaît plus ni Dieu ni loi, » ou ce déisme qui « traite de superstition populaire l'obéissance et le sacré culte que nous rendons à Dieu selon l'Évangile... ce n'est point là l'état le plus commun... Le libertinage entier et complet n'est répandu que dans une troupe de gens qui n'osent même le découvrir, ou qui tombent dans le mépris et se diffament en le laissant apercevoir*.» Aussi Bourdaloue ne s'attaque-t-il guère à « cette infidélité ouverte et déclarée que la bienséance même des mœurs ne souffrirait pas ^. » En général, si l'on ne pratique pas assez le christianisme, on l'admet en principe, et de là vient que Bourdaloue s'arrête rarement à prouver la vérité de la révélation, et se contente d'expliquer le dogme. Mais de mauvaises habitudes d'esprit touchant les choses de la foi se glissent jusque dans les compagnies chrétiennes ; son zèle toujours éveillé et prévoyant s'inquiète de ces fâcheux symptômes. C'est ainsi qu'il déplore « un abus qui croît tous les jours et qui se répand partout, l'extrême liberté que chacun se donne de discourir comme il lui plaît sur tout ce qui a rapport à la foi ^. » Il voit régner d'une part le respect humain, qui donne au libertinage le lâche acquiescement du silence, de l'autre l'esprit raisonneur, qui compromet la rehgion par des discussions téméraires. « Comment me persuaderai-je, s'écrie-t-il, que