‹ Bourdaloue, sa prédication et son tempsChapitre 156 sur 341 · LES JANSÉNISTES SÉVÈREMENT JUGÉS · texte numérisé non relu

LES JANSÉNISTES SÉVÈREMENT JUGÉS

que dans l'énumération des divers genres d'hypocrites qui seront confondus au dernier jour, les jansénistes soient placés par lui au premier rang,

« Hypocrisie, compagne inséparable de l'hérésie, et qui as fomenté toutes les sectes, puisqu'il n'y en a pas une qui ait osé se produire sans être revêtue des apparences d'une spécieuse réforme. Hypocrisie qui, sous prétexte de perfection, vas à la destruction, et qui, sous ombre de ne vouloir rien de médiocre dans le culte de Dieu, anéantis visiblement, quoique insensiblement, le culte de Dieu. Hypocrisie qui, sous l'austérité des paroles, caches les actions les plus basses et les plus honteuses, et qui, sous le masque d'une fausse régularité, insultes à la véritable et solide piété. Hypocrisie qui, par un raffinement d'orgueil déguisé sous le nom de zèle, condamnes tout le genre, humain, fais de la médisance une vertu, n'épargnes pas les puissances établies de Dieu, et n'as de charité pour personne. Hypocrisie qui, pour parvenir à tes fins, remues toutes sortes de ressorts, formes toutes sortes d'intrigues, emploies toutes sortes de moyens ; ne trouvant rien d'injuste dès qu'il te peut être utile, ni rien qui ne soit permis dès qu'il sert à ton avancement et à ton progrès : c'est là, c'est à ce tribunal que tu comparaîtras, et que Dieu, pour l'honneur de la vérité, révélera toute ta honte *. »

Tous ces traits tombent à plein sur les jansénistes. Bourdaloue leur reproche de damner les autres : mais il ne fait pas difficulté de leur rendre la pareille. Les auditeurs de Bourdaloue ne nommaient-ils point tout bas le grand Arnauld, quand ils entendaient les paroles qu'on va lire?

« Un homme aura passé toute sa vie à décrier, non-seulement quelques particuliers, mais des sociétés entières ; il aura employé ses soins à réveiller mille faits injurieux et calomnieux ; et comme si ce n'était pas assez de les avoir débités de vive voix, et d'en avoir informé toute la terre, ou par lui-

1. Dominicales, 24® dim. ap. la Pentecôte, sur le Jugement deDieu^ 1" partie, t. VII, p. 347. V. Xhomélie de r Aveugle-i^é ^ t. III, p. 297.

même, ou par d'autres animés de son esprit, il se sera servi de la plume pour les tracer sur le papier, et pour en perpétuer la mémoire dans les âges futurs : cependant cet homme meurt, et sur tout cela l'on ne voit de sa part nulle satisfaction ; on ne pense pas même à entrer pour lui là-dessus en quelque scrupule ; et sans hésiter on dit : C'était un homme de bien, c'était un grand serviteur de Dieu ; il est mort dans des sentiments de piété qui pénétraient les cœurs et qui ont éditié tout le monde. Je le veux, mes frères, et je ne rabattrai rien de l'opinion de sa bonne vie ; mais, après tout, trois choses me font de la peine : Tune, qu'il est incontestablement chargé d'une multitude infinie de médisances, et de médisances atroces ; l'autre, que toute médisance qui n'est pas réparée autant qu'elle pouvait et qu'elle devait l'être devient dès lors au jugement de Dieu, et selon la doctrine la plus relâchée, un titre certain de condamnation; et la troisième enfin, qvi'il ne parait rien qui donne à connaître que ce mourant ait marqué quelque repentir de ses médisances passées, et qu'il ait pris quelques mesures pour les effacer. Voilà ce que je vous laisse concilier avec la sainteté de la vie et la sainteté de la mort. C'est un mystère pour moi incompréhensible, et un secret "que j'ignore *. »

Certes le passage est beau, d'une éloquence calme et grave, sans invectives, sans passion apparente; In sentence n'est même pas formulée ; mais elle apparaît comme la conclusion inévitable et terrible de tout le morceau. Une autre voix, plus grande encore que celle de Bourdaloue, damna de même un autre contemporain, plus illustre qu'Arnauld : Bossuet jeta l'anathème à la mémoire de Molière. « La postérité saura peut-être la fin de ce poète comédien qui, en jouant son Malade imaginaire ou son yfédecin par force, reçut la dernière atteinte de la maladie dont il mourut peu d'heures après, et passa des plaisanteries du théâtre, parmi lesquelles il rendit presque le dernier soupir , au tribunal de celui qui dit : « Malheur à

1. Dominicales, 11^ diin. ap. la Pentecôte, sur la Médisance, 20 imrtie t. VI, p. :i40.

Page 1