CARACTÈRE PRATIQUE DE LA MORALE
pas tant Topposition que vous y sentez que les vaines et fausses idées que vous en avez conçues ?. » Le premier devoir pour le prédicateur qui veut travailler efficacement au progrès spirituel des âmes, c'est donc de leur faire entendre des leçons exactes et sûres de morale chrétienne. Mais ces leçons resteraient trop abstraites si Bourdaloue ne plaçait en même .temps devant les yeux de ses auditeurs le spectacle vivant du monde avec ses vices, ses passions, ses intrigues, ses contradictions et ses misères. La peinture morale, cette partie si importante de la prédication de Bourdaloue, et sur laquelle nous reviendrons avec détail, n'est point chez lui un ornement de fantaisie, un thème propice à la déclamation oratoire ou à la malignité satirique : c'est une confrontation pleine d'enseignements entre les vertus que les hommes devraient pratiquer et les désordres contraires oîi ils s'abandonnent, entre les immuables décrets de la Justice éternelle et les vanités du siècle. Dans ce miroir fidèle, le chrétien voit tour à tour les dangers qui le menacent au milieu du monde, les inconséquences de sa propre conduite, la distance qui le sépare de la perfection chrétienne, l'étendue de la réforme qu'on lui demande. Le précepte, ramené ainsi des régions de la théorie dans le sein de la réalité, se précise et s'éclaire par le contraste. C'est le propre de la faiblesse humaine que la vue du mal nous est nécessaire pour comprendre le bien. Les leçons du maître ne deviennent sensibles pour l'écolier que par les fautes qu'il commet lui-même, ou par celles qu'il entend reprocher à ses condisciples. Nous sommes tous écoliers en ce point, et le spectacle de ce qu'il faut éviter ne nous instruit pas moins que l'exemple de ce qu'il faut faire. Bien loin donc d'éloigner Bourdaloue du but qu'il poursuit, la peinture morale constitue, pour emprunter le langage d'une certaine
1. Mystères. Second serm. pour la fête de toUs les Saints^ t. XI, p. 299. — Dans ce discours, Bourdaloue établit qu'il y a une science des Saints j et s'efforce de donner « une idée juste » de cette science.
philosophie, le second mouvement de sa prédication pratique.
Il y en a fort souvent un troisième. C'est un art, en effet, que de vivre vertueusement et chrétiennement; or l'enseignement de tout art se compose de trois parties : la théorie, l'exemple qui donne à la théorie un corps, et la méthode qui fournit les moyens de réaliser la théorie. C'est peu de me faire hien connaître le but que je dois atteindre, si vous ne m'apprenez de quelle mciniëre je dois m'y prendre pour y parvenir. Bourdaloue ne manque pas à cette troisième partie de sa tâche. Il aime à donner, soit dans le cours du sermon, soit surtout à la fin, et par manière de conclusion, des règles précises pour aider le chrétien à pratiquer la vertu qu'on vient de lui prêcher. Le sermon pour le premier vendredi de Carême se termine par cinq règles sur la manière de faire l'aumône *. Dans le sermon sur la Préparation à b mort ^, nous trouvons à la fin de la première partie trois maximes empruntées au pape saint Grégoire pour nous entretenir dans la persuasion de la mort et pour être avertis à temps de notre fin prochaine. En terminant la seconde partie, qui traite de la vigilance contre la mort, Bourdaloue se demande : a Mais quelle est la pratique de cette vigilance si nécessaire ?» — a Je la réduis à trois points,» continue-t il, et il donne encore trois maximes essentielles. Enfin, dans, la troisième partie de ce même sermon, Bourdaloue enseigne ce qu'il appelle lui-même (( la science pratique» de la mort. Nous pouvons appliquer ce mot caractéristique à toutes les autres matières de morale chrétienne que traite Bourdaloue : c'est toujours • la science pratique » du chnstianisme qu'il prêche. Et ces règles qu'il prescrit, ne croyez pas qu'il se contente de les énoncer d'une manière générale et sèche ; il les développe, il les commente, il en détermine l'usage dans la