LE DROIT DIVIN
principe de rautorité pour toute philosophie spiritualiste et théiste. Et quelle autre philosophie peut établir l'autorité, lui donner une base rationnelle et soli de ? On a voulu de nos jours fonder une Morale indépendante : qu'a- 1- on prouvé, sinon la vanité et l'illusion d'un système qui affirme la lumière en niant le foyer, et qui veut conserver le fleuve dont il a tari la scfurce ? Quoi qu'on fasse pour échapper à cette alternative, l'autorité ne peut reposer que sur un de ces deux fondements : Dieu ou la force. Est-il besoin d'ajouter que dans ce dernier cas elle n'est plus l'autorité, mais la tyrannie ? Depuis six mille ans, l'humanité n'a pas encore trouvé autre chose, et aujourd'hui encore il faut choisir entre ces trois termes : l'autorité émanant de Dieu, le despotisme de Hobbes ou l'anarchie totale.
Le point de départ de Bourdaloue, de Bossuet, et en général de tous les théoriciens de la politique de droit divin, n'est donc autre que le principe constitutif et tutélaire de l'autorité. C'est l'idée platonicienne, spirituahste et chrétienne, que toute autorité vient de Dieu et n'existe que par lui.
Mais Bossuet et Bourdaloue ne s'en tiennent pas là. Pour eux, l'autorité divine n'est pas seulement la source, la raison d'être de l'autorité humaine ; elle en est encore l'exemplaire, le modèle parfait. L'autorité humaine doit être, dans son mode d'exercice, l'imitation, la représentation de l'autorité divine ; elle doit régler et déterminer sa forme et son action d'après un type qui est le gouvernement de Dieu. Or Dieu, dans l'univers, règne seul et sans partage : de même l'autorité humaine, dans chaque sphère, doit être autant que possible placée entre les mains d'un seul. Le père a seul l'autorité dans la famille ; il n'y a également qu'un seul chef dans l'État. L'autorité n'est complète que sous la forme monarchique, qui lui est essentielle ; toute autre forme l'affaiblit et l'altère.
Régnant sans partage. Dieu règne sans contrôle. Qui peut demander des comptes à Dieu? L'autorité humaine,
délégation de l'autorité divine, a le même caractère : elle est absolue par nature. Le supérieur n'a point de comptes à rendre à l'inférieur. Le roi ne doit rien à ses sujets, en ce sens que ses sujets n'ont aucun droit sur lui. Bourdaloue dit, comme une vérité admise, que a les souverains de la terre ont le pouvoir de faire des lois, sans être obligés à dire pourquoi ; que leur volonté et leur bon plaisir suffit pour autoriser les ordres qu'ils portent, sans que leurs sujets en puissent demander d'autre raison *. » Et quand il fait à Louis XIV ces compliments qui terminent plusieurs de ses discours, il l'appelle souvent « le plus absolu des rois. » Plus en effet la monarchie est absolue, plus elle est conforme à sa nature, à son type ; plus par conséquent elle est parfaite.
Mais si l'indépendance du souverain dans ses rapports avec ses sujets est entière, s'il est absolument irresponsable vis-à-vis de son peuple, sa dépendance et sa responsabilité à l'égard de Dieu n'en sont que plus rigoureuses. Lieutenant du Maître suprême en ce monde, il ne doit de comptes à personne sur la terre ; mais il en doit, il en rendra, et de terribles, à Celui qu'il représente. Ses dévoila sont d'autant plus impérieux que ses droits sont plus étendus, et son pouvoir, illimité du côté de la terre, est, du côté du ciel, une étroite et lourde sujétion.
« Car la grande erreur du monde, dit Bourdaloue, est de croire que l'élévation, le rang, la dignité, sont autant de droits acquis pour le repos et pour la douceur de la vie. Mais la foi nous dit tout le contraire, et la raison est que plus une condition est élevée, plus elle a de grandes obligations à remplir... Qu'estce qu'une dignité, j'entends surtout dans les principes du christianisme, sinon une spécieuse servitude, dit saint Basile de Séleucic, laquelle oblige un homme, sous peine de damnation, de s'intéresser pour tout un peuple, comme tout un peuple est obligé de s'intéresser pour lui? Or il est iniiniment plus onéreux
1. Carême, dini. de la 2« semaine, sw ia Sngesse et la doftantr f/p in loi chrétienne. \^^ partie, t. 11, p. 308.
à un seul de travailler pour tous, qu'à tous de travaillre pour un seul *. »
« Les établissements et les rangs d'honneur, tout propres qu'ils paraissent à flatter notre cupidité, ne sont néanmoins, à le bien prendre, que des engagements à souffrir,... à se faire de continuelles violences, à endurer souvent beaucoup des autres, à mener une vie pleine de soins, enfin à s'immoler soi-même,... à se faire, en certaines conjonctures, le martyr du bon droit et de l'équité, le martyr de l'innocence, le martyr de la religion, le martyr de la gloire de Dieu... Car tous les vrais fidèles,... dans les hauts rangs où Dieu les a fait monter, ne se sont jamais regardés que comme des hosties vivantes pour essuyer tout, pour porter tout, pour se dévouer à tout 2. »
La puissance, à tous les degrés, et surtout la puissance souveraine, est donc plus redoutable qu'enviable ; son origine divine, qui fait sa force, lui impose en même temps de dures conditions, et il est mille fois plus rassurant pour le chrétien d'obéir que de commander. C'est là le caractère hautement moral de la théorie du droit divin, caractère trop souvent méconnu par ceux qui mutilent cette théorie pour mieux la décrier. Le monarque, s'il est chrétien, ne considérera jamais son pouvoir comme arbitraire ; il trouvera dans la volonté de Dieu la règle de la sienne, et dans la loi divine une limite et un frein. Et si le roi voulait contraindre ses sujets à la violation de cette loi divine, si ses décrets étaient en contradiction avec la morale chrétienne, le devoir serait de lui déplaire : car c'est lâcheté, aux yeux de Bourdaloue, de faire passer l'autorité même la plus légitime avant la conscience.
« Rendez à César ce qui est dû à César, c'est-à-dire aux hommes ce qui est dû aux hommes, aux grands ce qui est dû aux grands; mais ne séparez jamais ce que vous leur devez de ce que vous devez à Dieu : et souvenez-vous de la belle maxime
1. Dominicales, dira, de la Septuapfésime, sur V Oisiveté, 2« partie, t V, p. 210.
2. Carême, mercredi de la 2® semaine, sur rAmbition^ 3« partie, t. TT, p. 384, 389. Voy. tout ce sermon.
de saint Jérôme, que tous les intérêts de César sont bien les intérêts de Dieu, mais que les intérêts de Dieu ne sont pas toujours ceux de César... Craignez de leur déplaire, j*y consens, et vous le devez ; mais ne le craignez jamais, quand il faudra leur déplaire pour ne pas déplaire à Dieu *. »
Ainsi le souverain, quelque absolu qu'il soit, est soumis, et plus que tout autre, à la loi de Dieu. Malheur à lui, s'il ne s'y conforme pas ! car il tombera entre les mains du Juge éternel, du Roi des rois, dont la sévérité pour lui se mesurera à l'influence terrible et universelle qu'exercent les vices des princes, leurs mauvais exemples, leurs passions, et jusqu'à leurs moindres négligences. Certes il est permis de trouver insuffisante contre les excès possibles du pouvoir cette garantie qui ne réside que dans la conscience du prince, et dans une foi que lui ou ses successeurs pourront ne plus partager. Les peuples aujourd'hui ne s'en contentent plus : ils exigent des garanties plus palpables, le contrôle par le moyen des assemblées, la division des pouvoirs, enfin un ensemble d'institutions équilibrées et modératrices, dont il est également impossible de nier la justice et de contester les bienfaits. Mais enfin, au dix-septième siècle, le pouvoir immense reconnu au roi et fondé sur le droit divin avait un contre-poids; et ce contre-poids, il était dans la loi divine, dans la crainte du jugement et de l'éternité, dans ces croyances pleines de consolations pour les humbles et de menaces pour les superbes, qui modèrent les grands dans l'exercice du pouvoir, et adoucissent pour les petits l'amertume de l'obéissance. Il est faux, absolument faux que la théorie du droit divin ait jamais autorisé cette maxime aussi impie qu'inhumaine, que les peuples sont faits pour les rois. Ni Bourdaloue ni Bossuet n'ont jamais rien dit de pareil ; Tun et l'autre disent sans cesse tout le
1. Mystères, 2» serra, sur la Passion de Jésus-Christ^ i^ partie, t. X, p. 152-133.
contraire. Les rois sont faits pour les peuples et pour Dieu *.
Car si Dieu est la source de l'autorité, s'il en est le modèle, il en est aussi la fin. La mission de la royauté, comme de tous les pouvoirs humains qui sont soumis au pouvoir royal et qui se résument en lui, c'est de faire régner Dieu parmi les hommes, de les conduire à Dieu, de leur faciliter et au besoin de leur imposer l'accomplissement de la loi de Dieu. Mais ce Dieu n'est pas seulement celui de la religion et de la morale naturelles : c'est le Dieu de l'Évangile et de la loi chrétienne, le Dieu révélé qu'adore l'Église catholique. Voilà Celui que le souverain temporel doit faire respecter par ses sujets, Celui dont il doit encourager et favoriser le culte, Celui qu'il doit défendre et venger. Or ce Dieu n'est pas moins ofTensé par l'incrédulité que par le vice, et par le libertinage de l'esprit que par le libertinage des mœurs. Le roi, qui tient de lui la couronne et qui doit épouser sa cause, n'empêchera donc pas seulement les manquements à la vertu, mais les manquements à la foi. Le glaive de la loi frappera non-seulement les fautes en matière de morale, mais les fautes en matière de créance. Les unes et les autres sont également de la compétence du pouvoir civil, instrument de la volonté divine. L'hérésie, l'impiété, sont des crimes ou des délits comme le vol et le faux témoignage. Sans doute il peut être préférable de ne pas les réprimer par la violence, de s'en tenir à la persuasion et à la douceur : mais ce n'est là qu'une question de prudence et d'opportunité. En principe, comme la théologie enseigne qu'il y a un péché d'hérésie, comme la souveraineté temporelle a été instituée de Dieu pour faire régner tout bien et pour combattre tout mal, le péché d'hérésie, dès qu'il est constaté, mérite, comme tout autre, les sévérités de la loi temporelle, et si le pouvoir civil s'abstient
1. « Les rois ne sont après tout que des homipes faits pour les autres hommes, dit Bourdaloue en présence de Louis XIV, et ce n'est pas pour eux-mêmes qu'ils sont rois, mais pour les peuples. » Carême, mercredi de la 2^ semaine, sur T Ambition j 2« partie, t. II, p. 376.
de le réprimer quai^d il le peut, si le souverain se désintérQsse des questions de foi, et n'associe pas ses efforts à ceux de rÉglise pour extirper le mal de l'erreur, il est coupable, il manque à son origine et à sa mission , il trahit la cause de Dieu.
« Occupé à répandre ses grâces et âi faire luire son soloii aussi bien sur les méchants que sur les bons, Dieu laisse ii ceux qui sont en place, et qui ont en main Taiitorité, le soin de maintenir ses droits. C'est pour cela qu'il a établi des puissances sur la terre. Car le prince, dit saint Paul, est le ministre des vengeances de Dieu, et ce n'est pas en vain qu'il porte l'épée, puisque c'est pour la cause de Dieu, bien plus que pour la sienne, qu'il s'en doit servir. Il est le ministre de Dieu pour faire rendre à Dieu ce qui lui est dû, et pour punir ceux qui violent sa loi... Autant qu'il y a dans le monde de souverains, de magistrats, de supérieurs, de prélats, de juges, ce sont autant d'hommes chargés des intérêts de Dieu, et dans les mains de qui Dieu a mis sa cause. Si son nom est blasphémé, si son culte est profané, il leur en demande justice, et c'est à eux à lui en faire raison... Mais qu ' arrive -t- il? ah! chrétiens, ce que nous ne pouvons jamais assez déplorer... Cette cause de Dieu, mise entre les mains des hommes, par un effet de leur infidélité, est tous les jours indignement traitée, faiblement soutenue, honteusement abandonnée, lâchement trahie... Combien d'impies, non-seulement épargnés et ménagés, mais respectés et honorés, mais, dans leur impiété même, loués et applaudis, et tout cela au mépris de Dieu! Qu'un grand de la terre soit offensé, tout conspire à le satisfaire : et il n'y a point d'assez prompte justice pour réparer la moindre injure qu'il prétend avoir reçue. Ne s'agit-il que de la défense de Dieu, on mille conjectures tout est faible, tout est languissant. Quelque obligation qu'on ait de réprimer le libertinage, quand Dieu s'y trouve seul intéressé, on dissimule, on temporise, on mollit, on a des égards ; et par là le libertinage, malgré la sainteté des lois, prend le dessus *. »
Ces paroles, prononcées devant le roi, semblent des-
1. Deuxième Avciit, 1er dim. sur le Jtcgement dernier, 1" partie, t. I, p. 242, 244.
DROITS ET DEVOIRS DES ROIS 31 i
tinées à stimuler son zèle. Bourdaloue ne méconnaissait cependant pas tout ce que faisait Louis XIV dans l'intérêt de la religion, et il l'en félicitait hautement. Tantôt il louait <( son application constante à maintenir l'intégrité et la pureté de la foi, sa fermeté et sa force à réprimer l'hérésie, à exterminer l'erreur, à abolir le schisme, à rétablir l'unité du culte de Dieu *. » Tantôt il remerciait le Seigneur de voir a le premier roi du monde fidèle à Jésus-Christ, déclaré pour Jésus-Christ, saintement occupé à étendre la gloire de Jésus-Christ et à combattre les ennemis de son Église et de sa foi ;... l'hérésie abattue, l'impiété réprimée, le duel aboli, le sacrilège recherché et hautement vengé 2... » Louis XIV se montre le digne successeur de saint Louis, qui n'oublia jamais « qu'il était, comme roi chrétien, chargé devant Dieu du sacré dépôt de la foi, et que c'était à lui d'en maintenir l'unité et l'intégrité, en réprimant avec vigueur tout ce qui pouvait y donner la moindre atteinte ^. »
Ainsi la souveraineté temporelle, divine par son origine, monarchique et absolue dans sa forme et dans son exercice, est en outre étroitement unie à la religion, qui la consacre et qu'elle protège. L'une et l'autre se prêtent un mutuel appui.
« Comme l'un des caractères de la vraie religion a toujours été d'autoriser les princes de la terre ; aussi, par un retour de piété que la reconnaissance même semblait exiger, l'un des devoirs essentiels des princes de la terre a toujours été de maintenir et de défendre la vraie religion... Les princes sont les protecteurs-nés de la religion, comme la religion, selon saint Paul, est la sauvegarde inviolable des princes *. »
1. Deuxième Avant, sur la Nativité de Jésus-Christ, fin, t. 1, p. :J93.
2. Mystères, sur la Nativité de Jésus-Christ, fin, t. X, p. 28.
3. Panégyriques. Serm. pour la fête de saint Louis, l" partie, t. XIII, p. 96.
4. Or. funèbre de Henri de Bourbon, prince de Condé, 2« partie, t. XIII, p. 290.
La contrainte et la violence sont insuffisantes ponr vaincre Terreur; mais les moyens moraux ne suffisent pas non plus. Seule l'union de la force matérielle et de la doctrine, de rÉglise et de l'État, peut assurer la victoire de la vérité.
« Ce n'est pas toujours par les armes qu'on fait triompher la religion, et il est vrai même que par les armes seules la religion ne triomphe jamais pleinement. Il faut que la solidité de la doctrine vienne encore pour cela à son secours... Car voilà le génie de l'hérésie ; convainquez-la sans la désarmer, ou désarftiez-la sans la convaincre, vous ne faites rien. Il faut, pour en venir à bout, Tun et l'autre ensemble : un bras qui la dompte et une tète qui la réfute. La difficulté est de trouver ensemble l'un et l'autre, l'un séparé de l'autre étant toujours faible, comme l'un joint à l'autre est insurmontable *. »
Bourdaloue trouvait « l'un et l'autre » dans le règne de Louis XIV, de ce grand roi à qui était réservé « raccomplissement d'un souhait si divin. » La politique que suivit Louis XIV à l'égard des protestants n'est point en effet différente de celle que Bourdaloue préconise. On envoyait aux protestants, qui, de gré ou de force, devaient se convertir, des missionnaires pour les convaincre et des garnisaires pour les intimider, « le bras qui dompte et la tête qui réfute. » Bossuet racontait dans un livre de génie l'histoire des Variations des Églises protestantes^ poursuivait Jurieu de ses avertissements et de ses réfutations, mettait à néant toutes les objections du pasteur Claude ; Bourdaloue s'en allait prononcer dans le Midi d'admirables discours, où il déployait non-seulement la force persuasive de sa logique, mais, c'est justice de le répéter ici, le zèle de la plus sincère et de la plus ardente charité : Bossuet et Bourdaloue ne travaillaient pas seuls. Des hommes d'armes, répandus dans les provinces protestantes, ajoutaient par des moyens d'un autre ordre à la puissance des
1. Or. funèbre de Henri de Bourbon^ prince de Condé, 2» part., t. XIII, p. 303.
arguments de Bossuet et à reffîcacité des pressantes sollicitations de Bourdaloue. La conscience n'a-t-elle donc pas, en face du pouvoir civil, des droits réservés, et comme des retraites impénétrables à tout pouvoir humain? Fénelon lui-même ne pensait-il pas que « le souverain ne peut exiger la croyance intérieure de se^ sujets sur la religion ; qu'il en peut empêcher Texercice public,... mais qu'il doit laisser les sujets dans une parfaite liberté d'examiner, chacun pour soi, l'autorité et les motifs de crédibilité de cette révélation * ? « Faut-il prendre les armes pour défendre la cause du Dieu qui a dit : Celui qui frappera avec répée périra par l'épée ? N'est-ce point préparer des conversions mensongères, et faire peser le châtiment sur la sincérité, tandis qu'on assure l'impunité et la récompense peut-être à l'hypocrisie ? N'est-ce point ouvrir la porte à des vexations et à des violences où toute humanité comme toute justice seront foulées aux pieds ? Car, si les excès commis au dix-septième siècle ne doivent retomber ni sur la religion, ni même peut-être sur le roi, mais sur des ministres ou sur des agents trop zélés, ces abus de pouvoir ne prouvent-ils pas le danger de cette immixtion de* la force dans le domaine de la créance ? Et si ces abus ont été grossis, exploités par la malveillance, s'ils ont fourni une matière facile à la verve satirique de Voltaire et un thème trop favorable aux pamphlets plus ou moins historiques de publicistes intéressés, n'est-ce point une preuve que la vérité elle-même est moins servie que compromise par le concours du pouvoir armé, et qu'en lui assurant une victoire d'un jour, on lui prépare quelquefois des désastres dont plusieurs siècles ne suffiront pas à la relever? Ce sont là de grosses questions qu'il vaut beaucoup mieux ne pas
1. Ramsai, Essai philosophique sur le gouveimement civil selon les principes de Fénelon, c. w — Voy. l'ouvrage de M. Paul Jauet, Histoire de la philosophie morale et politique, t. 11, p. 292 sqq. — Fénelon disait encore cette belle parole : « Nulle puissance humaine np peut forcer le retranchement impénétrable de la liberté d'un njMir. »' (Discours pour le sacre de T Électeur de Cologne.)
aborder que de les traiter à la légère. Disons-le toutefois : si « la tête » se fût passée du secours « du bras, » si les Bossuet et les Bourdaloue avaient seuls, par la parole, par la plume et par la persuasion, lutté contre Thérésie. la victoire de la vérité eût été sans doute moins prompte, moins décisive en apparence, moins bruyante surtout; peut-être en échange eût-elle été plus effective et plus durable ^ En tout cas, elle nous paraîtrait plus pure; car s'il est quelque chose qui nous répugne et qui nous blesse dans le spectacle imposant des grandeurs du siècle de Louis XIV, c'est de voir ces grands hommes de foi et de raison, un Bourdaloue, un Bossuet, accompagnés dans leurs missions ou secondés dans leurs polémiques par une escorte de dragons.
Mais ce qui fait assez voir combien les idées de Bourdaloue et de Bossuet étaient généralement acceptées et répandues, c'est que, dans la théorie du droit divin tel qu'ils nous le font connaître, ils ne cherchent même pas à établir quje la punition de l'hérésie, de l'erreur, des délits spirituels est un droit pour le souverain. Cette question ne se posaitmême pas. Bourdaloue n'en dit point un seul mot, et Bossuet, dans son vaste ouvrage de la Politique tirée de V Écriture sainte^ l'indique à peine, sans s'arrêter à la discuter ^ Aussi cette punition de l'hérésie est toujours placée par eux au nombre des devoirs que Dieu impose à l'autorite suprême'. C'est une charge, et non un privilège de la
1. Féuelon écrivait au marquis de Seignclai, le 26 février 1686 : « Pour nous, monsieur, nous croirions attirer sur nou8 une horrible malédiction, si nous nous contentions de faire à la hâte une œuvre superficielle qui éblouirait de loin. »
2. «Ceux qui ne veulent pas souffrir que le prince use de rigaear en matière de religion, parce que la religion doit iHre libre, sont dans une erreur impie. Autrement il faudrait souffrir, dnns tons le» sujets et dans tout TÉtat, l'idolâtrie, le mahométisme, le judaïsme, toute fausse religion; le blasphème, Tathéisme même et les plus grands crimes seraient les plus impunis. » — Bossuet, Politique tirée de r Ecriture sni?ite, 1. VU, 10« proposition.
3. Bossuet, Polit, tirée de CÉcnt,y 1. VII, 9« proposition : « Le prince doit employer son autorité pour détruire dans son État les faussoi^
royauté ; une obligation que la liberté de leur ministère rappelle au roi, non une prérogative qu'ils lui reconnaissent : quand ils en parlent, c'est, dans leur bouche, une marque d'indépendance, bien loin d'être une flatterie. Il importe de faire cette remarque pour se rendre bien compte des idées du dix-septième siècle et des pures intentions qui animaient Bourdaloue. Gomme Bossuet, Bourdaloue insiste bien plus sur les devoirs que sur les droits du prince, et quel que soit chez tous deux l'absolutisme des doctrines politiques, on trouvera toujours dans leur langage la franchise convaincue du prêtre, jamais la servilité du courtisan.
Les mêmes principes qui déterminent les droits et les devoirs de l'autorité règlent les rapports mutuels des diverses classes sociales. Le pauvre n'a aucun droit sur le riche, pas plus que le sujet n'a de droit sur le souverain. Mais le riche a des devoirs.envers le pauvre, parce qu'il en a envers Dieu, et que Dieu lui impose l'obligation de secourir le pauvre, de le soulager et de le faire participer à sa propre richesse. Car de même que celui qui tient en main l'autorité ne la possède pas par lui-même, mais l'a reçue de Dieu, n'en est que le dépositaire, et ne l'exerce jamais qu'à titre de délégation; ainsi le riche n'est pas à proprement parler le possesseur de son bien, il en est le dispensateur, l'économe, Dieu étant l'unique possesseur de toutes choses, comme il est l'unique roi. Oui, disait Bourdaloue aux riches qui l'écoutaient, « Dieu est le souverain maître de vos biens, il en est le seigneur ; il en est même
absolument le vrai propriétaire Ces richesses que vous
possédez, leur répétait-il ailleurs, ne sont pas proprement à vous ; vous n'en êtes par rapport à Dieu que les dépositaires et les dispensateurs *. »
religions. » — 10^ prop. : « On peut employer la rigueur contre les observateurs des fausses religions; mais la douceur est préférable. » 1. Carême, 1^^ vendredi, sur l'Aumône^ 1" partie, t. II, p. 109.— Carême, jeudi de la 2^ semaine, sur les Richessesj 2® partie, t. IIÏ, p. 23.
Mancupio nulli datur^ omnibus usUy
avait dit Lucrèce. Mais ce qui n'était pour le poëte de Técole épicurienne que la loi fatale de la froide nature est, aux yeux du ministre de TÉvangile, la loi providentielle du Père qui veut pourvoir au salut de tous ses enfants, et réparer les désordres que la prévarication de la créature a introduits dans l'œuvre harmonieuse du Créateur. Car «ce partage si inégal de facultés et de biens, qui dépouille le pauvre de tout, et qui comble au contraire le riche de trésors *, » n'est pas conforme au plan primitif du divin législateur. La condition naturelle et normale, Bourdaloue le pense et le dit sans crainte, c'est la communauté des biens.
« Selon la première loi de nature , remarque saint Âmbroise, tous les biens devaient être communs. Gomme tous les homme» sont également hommes, l'un, par lui-même et de son fonds, n*a pas des droits mieux établis que 'ceux de l'autre, ni plus étendus. Ainsi il paraissait naturel que Dieu, les ayant créés, et voulant, après le bienfait de la création, leur fournir à tous, par celui de la conservation, l'entretien et la subsistance nécessaires, leur abandonnât les biens de la terre pour en recueillir les fruits chacun selon ses nécessités présentes, et selon que les différentes conjonctures le demanderaient *. »
Qu'on ne s'effraie pas d'entendre Bourdaloue prononcer ces paroles hardies. Il constate la possibilité et la vraisemblance de la communauté des biens dans la création parfaite^ telle qu'elle était sortie des mains de Dieu; mais il sait que les conditions de la société humaine ont été irrémédiablement changées par la chute, et il se hâte d'établir la nécessité actuelle d'un partage inégal. Il le fait en quelques lignes où il résume les principaux arguments de sens commun bien souvent répétés depuis sous diverses formes, et qui attendent encore une réfutation.
1. Dominicales, 8« dim. ap. la Pentecôte, sur F Aumône, !'• partie, t. VI, p. 238.