‹ Bourdaloue, sa prédication et son tempsChapitre 227 sur 341 · Ibid.,p · texte numérisé non relu

Ibid.,p

4. Madame de Sévigné, passim, V. rintroduction biographiqoe de M. Mesnard, p. CLX, éd. i\égnier.

5. Carême. Mercredi de la 2e semaine, sur P Ambition, exorde, t II, p. 361.

Mais rambilion qui régnait au temps de Bourdaloue, et dont il nous fait la peinture dans ses deux sermons sur ce sujet *, n'était plus même, on en conviendra, « le vice des grandes âmes. » On se souciait peu de conquérir les charges et les honneurs par la supériorité du mérite ou par l'éclat des grandes actions : le ressort de l'ambition, c'était l'intrigue, ou, comme dit Saint-Simon, (d'adresse, les ruses et les souterrains ^. »

« On obtient les honneurs du monde par brigue et par artifice, dit Bourdaloue... on remue tous les ressorts de l'intrigue, de la cabale, de l'intercession, de la faveur ; le crédit et l'amitié s'en mêlent, et ils y ont la meilleure part ; on y emploie la ruse et la fraude, on y joint l'importunité, et, à l'exemple delà mère des deux disciples, on joue toutes sortes de personnages, de suppliant, de négociant, d'offrant, d'adorateur et de client : Adorans et petens (Matth, 20) ; on ne se cache pas même d'user de tels moyens, mais on s'en déclare, on s'explique ouvertement de ses prétentions, on se fait une politique d'en venir à bout, on se glorifie du succès, comme d'un trait d'habileté : le dirai-je? on s'introduit aux honneurs par la porte de Tinfarnie, et, pour s'en ouvrir le chemin, on corrompt celui-ci par promesse, celle-là par présents, cet autre par menaces ; enfin, pour y réussir plus sûrement, on s'appuie du vice même et de l'iniquité, dont on recherche la protection : tout cela, dis-je, à force d'être commun,passe même pour innocent, pom* légitime, pour honnête ^... »

Encore si, dans tous ces manèges, on avait respecté les droits, les intérêts, la réputation d'autrui ! Mais comme le but que l'on poursuivait était d'ordinaire l'objet de compétitions nombreuses, il fallait compromettre celui-ci, perdre celui-là, s'aider de la calomnie et de la trahison : l'art de s'avancer n'était souvent que l'art de nuire. Laissons

1. Carême. Mercredi de la 2« semaine. — Dominicales. 16« dim. après la Pentecôte.

2'. Saint-Simon, éd. Chéruel, t. IV, c. iv.

3. Carême. Mercredi de la 2« semaine, sur t Ambition^ l'« partie, t. IT, p. 367, 368, 369.

Bourdaloue nous décrire cet égoïsme de l'ambition que n'arrêtent ni les devoirs de la charité chrétienne, ni les liens de Tumitié, ni même ceux du sang.

Quelle idée vous formez-vous d'un ambitieux préoccupé du désir de se faire grand ? Si je vous disais que c'est un homme ennemi par profession de tous les autres hommes, j'entends de tous ceux avec qui il peut avoir quelque rapport d'intérêt; un homme à qui la prospérité d'autrui est un supplice ; qui ne peut voir le mérite, en quelque sujet qu'il se rencontre, sans le haïr et sans le combattre; qui n'a ni foi ni sincérité; toujours prêt, dans la concurrence, à trahir l'un, à supplanter l'autre, à décrier celui-ci, à perdre celui-là pour peu qu'il espère d'en profiter ; qui de sa grandeur prétendue et de sa fortune se fait une divinité à laquelle il n'y a ni amitié, ni reconnaissance, ni considération, ni devoir qu'il ne sacritie, ne manquant pas de tours et de déguisements spécieux pour le foire même honnêtement selon le monde, en un mot qui n'aime per» sonne, et que personne ne peut aimer : si je vous le figurais de la sorte, ne diriez-vous pas que c'est un monstre dans la société, dont je vous aurais fait la peinture? et cependant, pour peu *que vous fassiez de réflexion sur ce qui se passe tous les jours au milieu de vous, n'avouerez-vous pas que ce sont là les véritables traits de l'ambition, tandis qu'elle est encore aspirante et dans la poursuite d'une tin qu'elle se propose?... Oui, continue Bourdaloue avec insistance, pour soutenir cette passion ou plutôt pour la satisfaire, nous y joignons la malignité, l'iniquité, l'intidélité;... de nos proches même et de nos amis, nous nous faisons des rivaux et ensuite des ennemb secrets; par des perfidies cachées, nous traversons leurs desseins pour faire réussir les nôtres ; nous usurpons, par des violences autorisées du seul crédit, ce qui leur serait dû légitimement ; nous envisageons la disgrâce et la ruine d'autrui comme un avantage pour nous, et, par de mauvais offices, nous j traTaillons en effet ; pour cela nous remuons tous les ressorts d'une malheureuse politique, dissimulant ce qui est, supposant ce qui n'est pas, exagérant le mal, diminuant le bien, et, au défaut de tout le reste, ayant recours au mensonge et à la calomnie pour anéantir, s'il est possible, ceux qui, même sans le vouloir, sont des obstacles à notre ambition... En même temps que nous en usons ainsi à l'égard des autres, pour empêcher qu'ils

ne s'élèvent au-dessus de nous, il nous paraît insupportable, que les autres aient seulement la moindre pensée de s'opposer aux vues que nous avons de prendre l'ascendant sur eux ; pour peu qu'ils le fassent, nous concevons contre eux des ressentiments mortels et des haines irréconciliables : car tout cela arrive, chrétiens, et il me faudrait des discours entiers pour vous représenter tout ce que fait l'ambition et tous les stratagèmes dont elle se sert au préjudice de la charité et de l'union fraternelle pour parvenir à ses lins *.

Il n'y a pas un seul de ces traits dont Thistoire du temps ne vérifie la fidélité. Si l'on voulait recueillir tous les exemples qui se trouvent dans le seul Saint-Simon, peu s'en faudrait qu'on ne le citât tout entier. Ce ne sont que haines, que rivalités, que cabales, que pièges. Un nouveau poste est-il créé, tous les moyens sont bons pour en écarter un concurrent. Quand on forma, par exemple, la maison de la nouvelle duchesse de Bourgogne en 1696, «toutes les dames d'une certaine portée d'état ou de faveur s'empressèrent et briguèrent, et beaucoup aux dépens les unes des autres; les lettres anonymes mouchèrent ^, les délations, les faux rapports ^ » Des hommes même justement illustres, de grands ministres que l'on voudrait croire audessus de ces sentiments misérables, se jalousent comme des ambitieux vulgaires, et se font a une application continuelle de perdre * » ceux qui leur déplaisent. On sait l'acharnement de Colbert contre Fouquet. Il ne haïssait pas moins Louvois, qui le lui rendait bien. Tous deux pourtant s'unissent pour faire tomber Pomponne du ministère des affaires étrangères ; puis, par un coup de maître, Colbert fait donner à son frère Croissy la place de Pomponne, et Louvois est joué ^ Les intérêts les plus pressants

1. Dominicales. 16o dim. après la Pentecôte, sur V Ambition, 3« partie, t. VII, p. 113-H5.

2. C'est-à-dire voler et bourdonner comme une mouche (note de rédition Chéruelj.

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