Jacquinet, ouv. cité, p. 238, sqq
2. Les plus remarquables, ou plutôt les seules frappantes, sont des analogies de plans entre les panégyriques du P. Senault et ceux de Bourdaloue. Nous en reparlerons dans la deuxième partie de cette étude.
l'œuvre immense de notre prédicateur, et qui n'altèrent en rien son intime et profonde originalité.
Avant d'annoncer la parole de Dieu, Bourdaloue s'était fait sur les devoirs du prédicateur, sur le but qu'il doit poursuivre et sur les moyens qu'il convient de mettre en œuvre pour y parvenir, des idées précises, arrêtées, trop absolues peut-être et trop exclusives, qui lui appartiennent, et dont il ne se départit jamais. Essayons de dégager et de déterminer nettement ces idées générales qui présidèrent à la prédication de Bourdaloue.
De tous les genres d'éloquence, le sermon, en dépit de son apparente uniformité, est le plus élastique et le plus compréhensif. L'orateur politique ou l'avocat est obligé de se soumettre aux exigences d'une discussion précise, dont le sujet lui est imposé, et où le terrain, nettement circonscrit et déterminé, est défendu pied à pied par un adversaire* attentif. Là il faut expliquer et apprécier certains faits particuliers, apporter des preuves spéciales, argumenter et conclure. Les considérations générales trouvent leur place dans les discours de la tribune ou du barreau, mais comme des principes qu'on invoque et sur lesquels on s'appuie, non comme le fond même de la matière qu'on développe. Le pathétique n'y est pas non plus étranger : nulle part on n'est orateur qu'à la condition de ressentir des impressions vives et de les communiquer aux autres; mais dans les discours politiques ou judiciaires, l'émotion anime, passionne le raisonnement; elle ne saurait en aucun cas le remplacer. Il en est tout autrement de l'éloquence religieuse. Ici les considérations générales sont la matière même du discours, le fond du genre; et de là vient que dans le sermon il est presque aussi facile d'être passable que difficile d'exceller. D'ailleurs, dans ce cercle immense des généralités dogmatiques ou morales , une liberté presque sans limites est laissée à l'orateur : il peut à son gré choisir son sujet, et si, à certains jours solennels, la tradition demande qu'il conforme son discours au mystère ou à la fête que l'Église célèbre, il a toujours le droit de
s'arrêter au point de vue qui lui plaît, de se tracer un cadre à sa fantaisie. Même liberté dans le choix des procédés : le prédicateur s'adresse tour à tour à la raison, à l'imagination et au cœur; toute l'âme lui appartient. La nature même du sentiment religieux sollicite des mouvements pathétiques au moins autant que des raisonnements rigoureux.
Ces facilités du genre en sont aussi les écueils. Il est malaisé de se déterminer à soi-même, arbitrairement et sans ordre du jour^ un sujet à la fois restreint dans son étendue et général par sa nature. Ce caractère même de généralité expose le prédicateur à l'amplification vague et creusej tandis que son désir de frapper et d'émouvoir le fait glisser sur la pente de la déclamation. C'est dans la chaire qu'il est le plus facile de parler sans rien dire. Mais alors la parole sainte n'est plus qu'une musique pour l'oreille ; la prédication, qu'un amusement frivole; l'orateur sacré lui-même, qu'une cymbale qui retentit en vain : c'est ce que ne voulut pas être Bourdaloue.
A ses yeux, les prédicateurs ne se rendent pas assez compte des besoins des âmes, ne cherchent pas à les satisfaire. Ils font de beaux discours, attirent peut-être de grandes foules et les touchent un instant : mais ils laissent les fidèles ignorants de ce qu'il lei^r importerait surtout de savoir, et ne leur expliquent jamais à fond ni la doctrine ni la morale du christianisme. Ils abordent de hauts et vastes sujets, belle carrière pour leur éloquence; mais ils négligent d'enseigner et de convertir, contents d'éveiller dans les âmes quelques sentiments de vague piété. Ce jugement que Bourdaloue porte sur les caractères ordinaires de la prédication chrétienne, il le laisse quelquefois entrevoir dans ses propres discours : mais on le trouve surtout dans ses Pensées, notes rapides, où, n'étant plus retenu par les bienséances d'un discours public, il s'explique sur ce sujet, comme sur beaucoup d'autres, avec une entière liberté. Il se plaint par exemple que « les chrétiens connaissent mal les dispositions nécessaires au sacrement de la Pénitence, qu'ils ne cher-
chent pas à s'en instruire, qu'ils regardent le plus souvent ces considérations comme au-dessous d'eux, » et « se persuadent qu'elles ne conviennent qu'au temps de l'enfance. » Puis il ajoute : « Les prédicateurs, s'ils n'y prennent garde, contribuent eux-mêmes à entretenir cette dangereuse illusion, ayant pour maxime de ne traiter dans la chaire que certains sujets relevés, et s'imaginant que ceuxci ne sont propres que pour le menu peuple et pour les campagnes. En quoi certainement ils se trompent, soit en manquant à l'une des plus importantes obligations de leur ministère, qui est d'apprendre à toutes les conditions les principaux devoirs de la religion, soit en s'élevant quelquefois au delà des bornes, et prenant un vain essor où souvent on les perd de vue, et où ils se perdent euxmêmes *. »
Ces reproches que Bourdaloue adresse à la plupart des prédicateurs, il met tout son effort à ne les point mériter. Son ambition ne fut jamais d'être éloquent; il ne se pique que d'être utile. Il poursuit des résultats pratiques et pour ainsi dire palpables. Il voudrait que les fidèles, chaque fois qu'ils l'entendent, fissent un pas de plus dans la .voie de la perfection chrétienne. Pour lui, le pain de la parole n'est pas seulement une nourriture agréable et délicate : c'est^ un aliment nourrissant et solide; et il faut que chaque discours soit comme un repas substantiel qui réconforte et qui vivifie. Instruction solide, enseignement pratique, ces mots pourraient composer la devise de Bourdaloue ; ils se rencontrent à toutes les pages de ses œuvres, et marquent précisément l'objet qu'il se propose.
Pour arriver à ce but, on devra, selon Bourdaloue, proscrire le plus possible les lieux communs superflus, les généralités vagues où se complaît la stérile abondance d'une parole trop facile ; on évitera les horizons trop vastes et les points de vue trop hauts. Restreindre son sujet pour mieux l'expliquer et l'approfondir, pour en tirer avec plus