LA PRÉDICATION AVANT BOURDALOUE
bien la hauteur : il faut être à distance pour voir combien leur cime dépasse tous les sommets d'alentour. N'oublions pas d'ailleurs que Bossuet fut de bonne heure distrait de la prédication par beaucoup d'autres devoirs, qu'en lui le précepteur, l'évêque, l'apologiste, le docteur firent un peu oublier l'orateur sacré, et qu'enfin sa gloire de sermonnaire se perdit pour ainsi dire dans ses autres gloires *.
L'Avent de 1669 fut la dernière station que Bossuet prêcha à la cour : TAvent de 1670 fut, on s'en souvient, la première qu'y prêcha Bourdaloue. C'était débuter au moment le plus favorable.
Dans l'éloquence comme dans la poésie, au théâtre aussi bien que dans les salons, partout le faux et le précieux étaient décidément vaincus. Boileau avait publié presque toutes ses satires, Molière donné tous ses chefsd'œuvre, à l'exception des Femmes savantes; Britannicus suivait de près Andromaque; les premières Fables de La Fontaine étaient dans toutes les mains; on lisait les Maximes de La Rochefoucauld et les Provinciales de Pascal; on allait lire les Pensées : cette grande époque brillait de son éclat le plus vif et le plus pur. Dégoûté des affectations ampoulées et des prétentions érudites auxquelles un grand nombre de prédicateurs ne renonçaient point encore, le siècle attendait un sermonnaire qui ré-
1. C'est ce qu'il faut répondre à M. l'abbé Hurel, qui s'étonne que Bossuet n'ait presque pas reparu dans la chaire royale après 1670. Bossuet fut obsorbé par d'autres soins. « On ne voit pas, dit M. l'abbé Hurel , en quoi les fonctions de précepteur du dauphin pouvaient priver la première chaire de France » de l'éloquence de Bossuet (T. I, p. 214). Cela pourrait être vrai d'un précepteur ordinaire, mais non de celui qui composait, pour l'éducation de son élève, le Discours sur l'Histoire Universelle, le Traité de la connaissance de Dieu et de soi-mchne, tant d'autres ouvrages encore, jusqu'à des grammaires et à des fables. (Voy. le livre de M. Floquet : Bossuet précepteur et évéque à la cour.) Il quittait le dauphin le moins possible : il y était pourtant obligé quelquefois dans l'intérêt de la religion. « Le lendemain, je partis de Paris pour revenir à mon devoir^ » dit-il dans la relation de sa conférence avec le ministre protestant Claude. (Floquet, ouvrage cité.)
sumât en lui tous les mérites donf. les Senault, les Le Jeune et les Lingendes avaient donné des modèles parfois admirables, mais toujours incomplets. Cet orateur, les contemporains n'avaient pas su le reconnaître dans Bossuet ; ils le saluèrent dès le premier jour dans Bburdaloue. L'avénement de notre prédicateur marque le dernier terme et le point d'arrivée de ce long mouvement progressif qui régénéra dans notre pays la prédication chrétienne. Avec Bourdaloue, l'éloquence sacrée s'arrête et se repose dans la plénitude de sa force et de sa maturité.
Il trouva donc le terrain préparé, la voie ouverte. Il connut les sermons de ses prédécesseurs, assista sans doute à quelques-uns, lut avec soin ceux qui avaient été conservés, les étudia, en analysa les procédés, et parfois ne dédaigna point d'y faire des emprunts. Le P. CI. de Lingendes, jésuite comme lui, et dont les sermons, recueillis en latin, étaient devenus le trésor commun de la compagnie, eut le privilège d'imitations tout à la fois plus fréquentes et plus exactes. Notons aussi que ce logicien serré, qui était en même temps un moraliste sévère, dut plaire à Bourdaloue par une singulière conformité de caractère et d'esprit. Bourdaloue lui emprunte tantôt un court passage qu'il traduit fidèlement, tantôt même l'idée générale d'un développement assez étendu, qui trouve naturellement sa place dans un sermon analogue. On a relevé la plupart de ces incontestables similitudes *. Une comparaison attentive de Bourdaloue avec les autres prédicateurs de l'époque précédente découvrirait également entre eux et lui quelques analogies beaucoup plus rares et plus lointaines, mais encore sensibles ^ Quoi qu'il en soit, ces imitations (si même il convient de leur donner ce nom) sont des curiosités de détail, sans importance dans