‹ Bourdaloue, sa prédication et son tempsChapitre 64 sur 341 · THÉORIES EXCLUSIVES DE FÉNELON · texte numérisé non relu

THÉORIES EXCLUSIVES DE FÉNELON

s'en mêlent. » Mais alors combien de prédicateurs suffisants, sinon tout à fait éloquents, vont être condamnés au silence ! L'intérêt de la religion ne s'accommoderait pas de ces exclusions rigoureuses. Il ne s'agit point ici de la poésie ni d'un art d'agrément où un certain degré de perfection est nécessaire. Des ministres instruits et zélés suffisent à donner l'enseignement chrétien qu'on attend d'eux, et peuvent n'être point incapables d'édifier les fidèles. Ce n'est pas à ces prédicateurs modestes, mais utiles, qu'il convient de dire dédaigneusement :

Soyez plutôt maçons, si c'est votre métier.

Et, encore une fois, comme ni Bourdaloue ni Massillon n'avaient le don de l'improvisation, il faudrait les ranger parmi « ces gens sans talent » qui ne doivent pas « s'en mêler. » Nous aimons à croire que Fénelon Jui-même eût reculé devant cette conséquence, et c'est à quoi il faut attribuer peut-être qu'il n'ait pas publié les Dialogues^ œuvre un peu téméraire de sa jeunesse.

Notre dessein n'est pas de préconiser la méthode de Bourdaloue aux dépens de celle de Fénelon : chaque méthode a ses inconvénients et ses dangers. Mais un danger plus grand, c'est de vouloir imposer indistinctement à tous les esprits des conditions en désaccord avec le tempérament d'un grand nombre. Dans tous les travaux de l'intelligence, il y a deux espèces de méthode, qu'il est souvent fort délicat de distinguer, et cependant nécessaire de ne pas confondre : l'une est la mise en pratique des lois générales de l'esprit humain, ou des règles propres à un genre déterminé; celle-là, tout le monde doit s'y soumettre. Mais il y a aussi pour chacun de nous une autre méthode particulière, une façon de procéder toute personnelle, que nous sommes libres de conserver, mais que les autres sont bien libres de ne pas suivre. Tel, par exemple, écrit d'abord tout d'un jet, et corrige ensuite son ébauche ; tel autre ne peut abandonner une phrase qu'il ne l'ait limée et rendue

définitive. Lequel des deux a raison? Ils ont raison tous les deux; car, dans cette seconde acception, chaque méthode est légitime, et chacun peut dire de celle qu'il adopte : Pour moi, c'est la meilleure, parce que c'est la mienne.

Ces diversités de nature et d'aptitudes, Fénelon n'en tient compte. Ce qu'il fait, il croit volontiers que tout le monde le devrait faire. Sans le savoir ni le vouloir, le doux Fénelon est dominé par le sens propre, qu'il prend aisément pour le sens commun. Sous cette aimable candeur, ou plutôt à la faveur de cette candeur même, que de préjugés exclusifs, et combien cette humilité insinuante cache de présomption qui s'ignore et d'involontaire tyrannie! M. Sainte-Beuve a pu dire avec une judicieuse finesse que, dans ces pages dos Dialogues sur C Éloquence, « Fénelon se juge peut-être lui-même encore plus que Bourdaloue *. » Je crois que Fénelon n'eût pas bien compris cette distinction.

1, Causeries du lundis t. IX, p. 240.

(suïte).

Page 1