‹ Bourdaloue, sa prédication et son tempsChapitre 63 sur 341 · MÉTHODE CONTRAIRE DE FÉNELON · texte numérisé non relu

MÉTHODE CONTRAIRE DE FÉNELON

l'improvisation aurait-elle pu iai inspirer un discours plus véhément et plus passionné que cette admirable Milonienne, recomposée à loisir dans le silence du cabinet? Croire que la véhémence et la passion n'appartiennent qu'à l'improvisateur, c'est une illusion que dissipe toute l'histoire de l'éloquence.

Quant à l'action, ne peut-elle pas être aussi vi^ne et aussi entraînante lorsque l'orateur récite avec feu un discours dont il est pénétré et comme tout plein? Quoi ! un tragédien habile nous touchera par sa mimique passionnée, un lecteur même nous fera impression par le sentiment et la vérité qu'il mettra dans son débit ; et l'effet qu'un acteur ou qu'un lecteur produit en répétant les œuvres d'autrui, un orateur ne pourrait l'obtenir en récitant un discours qui est son œuvre, et où il a mis toute son imagination et tout son cœur? Bossuet écrivait à l'avance jusqu'au dernier mot de ses oraisons funèbres. Si l'action de Torateur qui récite était toujours froide et gênée, comment expliquer qu'à ces mots célèbres : « Madame se meurt ! Madame est morte! )> l'auditoire tout entier et Bossuet lui-même aient éclaté en sanglots? Massillon apprenait par cœur aussi bien que Bourdaloue : comment expliquer encore que la fameuse prosopopée du sermon sur le Petit \ombre des élus ait arraché par deux fois aux auditeurs transportés des larmes et des cris d'effroi ?

Si j'î suis moins frappé que Fénelon des qualités qu'un prédicateur pourra gagnera suivre sa méthode, je suis plus louché de celles qu'il risquerait de perdre% Une méthode qui eût été tout à fait impraticable pour un Bourdaloue, pour un Massillon, une méthode que Bossuet lui-même n'a suivie que fort tard, et peut-être malgré lui, n'est pas, je l'avoue, sans m'inspirer quelque défiance. « Le prédicateur, dit Fénelon, ne perdra qu'un peu d'ornement. » Estce donc à nous, profanes, qu'il appartient de rappeler à Fénelon tout ce qui peut manquer de solidité à l'enseignement et de sûreté à la doctrine, dans ces effusions d'un cœur passionné? Si l'on pénétrait au fond des choses, peut-

être démêlerait-on entre cette théorie littéraire de Fénelon et la doctrine de Tamour pur des rapports secrets que Fénelon lui-même ne s'avouait pas. Dès qu'il songeait aux choses du ciel, ne croyait-il pas sentir TEsprit-Saint présent à son âme, pour diriger sa pensée et sa parole? Il s'en remettait avec foi à l'inspiration céleste : pour lui, grâce à sa facilité merveilleuse, ce n'était point une témérité; mais quiconque n'a pas en partage des dons aussi riches fera bien d'être moins confiant. Avant de monter en chaire, Fénelon s'enfermait dans la solitude pour méditer quelque temps. Bientôt, sans doute , la méditation se changeait en une pieuse rêverie et se terminait par une ardente prière. Il n'en fallait pas davantage: Fénelon était préparé. Ces élans mystiques vers le ciel avaient exalté son imagination, transporté son cœur; il entrait dans le temple, sûr que les mots ne lui manqueraient pas pour exprimer et pour inspirer aux autres cet amour divin dont il venait de s'enivrer. Mais qui pourrait assurer que l'ami de madame Guyon évitât toujours dans la chaire les écarts de doctrine qui ont été condamnés dans ses livres? Qui pourrait dire s'il ne se laissait pas entraîner quelquefois aux aspirations vagues et trompeuses de sa dévotion raffinée? Fénelon a beau jeu pour nous vanter une méthode qui devait nous priver de presque tous ses sermons, et par là nous ôter les moyens de juger les fruits qu'elle portait. Mais quelques-uns des rares discours qu'il nous a laissés autorisent bien do légers soupçons. Le sermon sur V Assomption de la Vierge^ par exemple, n'est qu'une longue aspiration mystique vers la vie future. Fénelon éprouve « ces impatiences toutes saintes » de la Mère de Jésus-Christ. Ce qu'il souhaite pour luimême et pour ses auditeurs, c'est une véritable « assomption )) de l'âme en Dieu.

De l'aveu même de Fénelon, il faut un rare assemblage de quahtés extraordinaires pour se passer sans danger d'une préparation complète. Cette méthode suppose « un homme savant, qui a beaucoup de facilité à parler; car vous ne voulez pas, ajoute-t-il, que les gens sans talent

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