Lettre du 9 avril
BOURDALOUE ET BOSSUET loi
pié nous le fait bien entendre dans une lettre écrite quel-
[ues jours plus tard. Revenant sur Bourdaloue, sur son
{1 uence, sur son «zèle triomphant : » — « J'en suis char-
e, dit-elle, j'en suis enlevée, et cependant je sens que
:œur n'en est pas plus échauffé^ et que toutes ces lumières
il a éclairé mon esprit ne sont point capables d'opérer
aon salut. Tant pis pour moi ! cet état me fait souvent
beaucoup de frayeur *. » Voilà la critique mêlée à l'admi-
ation dans la juste mesure ; voilà le côté faible de Bour-
laloue touché du doigt avec une délicatesse et une humi-
ité toutes chrétiennes.
C'est encore à madame de Sévigné, juge exquis, malgré des préférences quelquefois exclusives, qu'on attribue e mot : « M. Bossuet se bat à outrance avec son auditoire ; ous ses sermons sont des combats à mort. » Cette comparaison si vieille et toujours vraie entre l'éloquence et es luttes de la guerre, Bourdaloue, nous le savons, ne la Qstifle pas moins que Bossuet; mais, entre l'un et l'autre, [uelle différence dans la manière de combattre ! Oui, l'é- Qquence de Bossuet, c'est bien la lutte à outrance, la bataille à mort. Par la soudaineté de son génie, par la harliesse et la rapidité de ses mouvements, par cette impc- Qosité qui n'exclut pas cependant l'ordre et la retenue, 'évêque de Maux a quelque ressemblance avec le vain- [ueur de Rocroy. Comme lui, il trouble, il étourdit, il culrate l'adversaire : ce sont de grands coifps qui étonnent. ^ nne, au dix-septième siècle, n'était mieux fait que Bospour comprendre, pour admirer et pour louer dignet Condé : ces deux grands hommes ont le même tour e génie. Bourdaloue, au contraire, par la marche métho-
1. Lettre du 20 avril 1683. Voy. encore la lettre du jour de oél 1671. « J'ai été au sermcxn; mon cœur n'en a point été ému; B Bourdaloue,
Tant de fois éprouvé, L'a laissé comme il l'a trouvé,
^est peut-^tre w& faute, >>
i52 L'ÉLOQUENCE
dique et régulière de ses raisonnements, rappelle plutôt la tactique prudente de Turenne. Gomme lui, il n'avance que pas à pas, déployant au moment voulu les diverses parties de son discours, soigneux d'assurer toujours ses derrières, et préparant lentement une victoire sûre, sinon décisive. Mais la capitale différence, c'est que Bossuet engage le combat sur tous les points, accablant Tennenii de mille manières diverses et ne lui laissant pas le temps de se reconnaître ; il pénètre de toutes parts dans la place : c'est un assaut général. Bourdaloue, s'il dispose ses forces avec art, s'il les fait marcher en bon ordre, les porte toutes sur un seul point : il ne s'empare jamais que d'un bastion. Sans doute cette position unique sur laquelle il concentre ses efforts devrait être la clef de toutes les autres ; mais qui ne sait qu'il n'en va pas toujours ainsi, et que, la raison prise, on n'est pas pour cela maître de l'âme ? Bossuet est un orateur dans toute la force, dans toute rétendue de l'expression, et l'un des deux ou trois orateurs les plus complets qui aient jamais tenté de persuader les hommes. Bourdaloue est le plus fécond, le plus solide, le plus ingénieux, et, pour tout dire, le plus éloquent des dialecticiens,
Les défauts que nous signalons chez Bourdaloue sont beaucoup plus sensibles pour nous qu'ils ne l'étaient pour ses auditeurs. L'action donnait à tout ce discours, qui nous semble aujourd'hui un peu sombre et froid, une chaleur et une vie que le lecteur ne peut retrouver. Ce ne sont point, en effet, comme on serait tenté de le croire, les orateurs passionnés et véhéments qui perdent le plus à la lecture en perdant la force de leur action. Certes, quand on suit des yeux sur les pages inanimées d'un livre les paroles émouvantes encore et pourtant refroidies d'un grand orateur, combien ne souhaiterait-on pas entendre la voix vibrante, voir le geste passionné? Eschine en exil expli-