L'ACTION DE BOURDALOUE
quait à ses amis sa défaite, en leur lisant le discours de son rival, et les voyant émerveillés de tant d'éloquence : « Que serait-ce, leur disait-il, si vous aviez vu le monstre luimême î » Et nous aussi, en lisant ce discours pour Ctésiphon, ou les Catilinaires, ou le Panégyrique de saint Paul, nous voudrions voir « le monstre ; » nous sentons que tous les efforts de l'imagination ne sauraient suppléer au ton, au geste de Démosthène, de Cicéron ou de Bossuet. Cependant, à la lecture de ces orateurs de premier ordre, nous retrouvons dans une certaine mesure leur action; elle a pour ainsi dire laissé son empreinte dans les pages qui sont sous nos yeux ; elle revit, elle se réveille devant nous, ou, pour mieux dire, au fond de notre âme émue. C'est que, pour les grands génies oratoires, l'action n'est que l'expression matérielle et nécessaire des pensées, et de môme que les plus grands écrivains sont ceux dont le style est l'image exacte, nécessaire des idées, non un ornement extérieur qui les couvre pour les parer; de même le discours de Bossuet et son action ne font pour ainsi dire qu'une seule et même chose ; si bien qu'en le lisant, nous croyons entendre au moins un écho de sa voix, et nous reproduisons involontairement l'accent et le geste. Voilà l'éloquence qui reste vraiment vivante à travers tous les siècles. Bourdaloue, au contraire, ajoutait par l'action à son discours une animation extérieure, factice, que ce discours par lui-même n'avait pas. Le sermon débité par lui| était tout autre chose que le sermon lu par nous. Cette force de l'action, indépendante du discours lui-même, comment la sentir à la lecture? C'est là sans doute une des causés qui expliquent que les sermons de notre orateur nous laissent aujourd'hui plus froids. Nous ne connaissons Bourdaloue qu'à demi : ses auditeurs seuls l'ont pu connaître tout entier.
Bourdaloue avait la voix forte, claire, mélodieuse. Il débitait avec une rapidité que Fénelon lui reproche, sans méconnaître qu'elle avait a beaucoup de grâces. » Cette TiTEcité soutenue convenait à une éloquence dont l'efTet,
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nous le savons, résultait surtout de la suite et de la progression du discours. Elle donnait à l'ensemble un feu, un élan que nous cherchons en vain. Il en faut dire autant de ces gestes vifs et multipliés que les contemporains ont remarqués chez Bourdaloue. Fénelon n'épargne pas non plus Bourdaloue sur ce point. Ennemi de tout ce qui s'éloigne du naturel, il était choqué de la disproportion qu'il remarquait entre « ces mouvements de bras continuels, » « cette action impétueuse, » et les paroles mêmes où il n'y avait « ni mouvement ni figure. » Cette fine critique est d'un délicat. Les grands auditoires n'ont pas le goût aussi sensible que l'auteur des Dialogues. Us se laissent aller à leurs impressions plus simplement et sans arrière-pensée; si polis et si éclairés qu'on les suppose, des moyens même un peu factices, pourvu qu'ils ne fassent pas violence à la raison, ne sont pas pour les éloigner. La disproportion dont se plaint Fénelon est un défaut au point de vue de l'éloquence parfaite. Chez Bourdaloue, c'était un défaut heureux, qui servait à en dissimuler de plus graves. L'assistance, qui s'abandonnait au cours de cette parole rapide et animée, ne se demandait point si toute cette vivacité et ce mouvement appartenaient au débit et au geste, ou au discours lui-même. Gomme ce discours, après tout, n'était pas si terne et si froid que Fénelon le donne à penser, l'impression dernière pour l'auditeur n'était point un sentiment de discordance blessante ; cette chaleur de l'action empêchait au contraire de sentir le principal défaut d'une éloquence par elle-même un peu tiède. Ainsi Bourdaloue ajoutait extérieurement au discours ce qui manquait au dedans, et de la sorte il obtenait des effets qu'il n'eût jamais rencontrés, s'il s'était contenté de cette « action commune de conversation, » qui, selon Fénelon, convenait à son style.
Bourdaloue fermait-il les yeux pendant qu'il prêchait? C'est une tradition fort répandue. L'abbé Maury raccepie sans hésiter: mais il a l'exquise maladresse de la faire considérer comme douteuse, par le faux argument dont il