M. EDMOND FEUGÈRE
Il est des existences longues et vides : il en est de trop courtes, et qui cependant ne se sont pas laissé surprendre par la mort. Telle aura été la vie d'Anatole Feugère. Frappé à un âge où nul ne s'étonne que le talent cherche encore sa voie, A, Feugère avait eu le bonheur ou plutôt le mérite de la connaître aussitôt et de la suivre avec fermeté. Si le livre, le seul qu'il ait publié, fait douloureusement penser à tout ce que les lettres avaient le droit d'attendre de lui et à ce qu'elles ont perdu, il suffit du moins pour assurer à sa mémoire un genre d'honneur qui l'aurait touché: l'estime durable et réfléchie d'un public choisi. Une rare intelligence de la beauté littéraire, une critique dont la finesse pénétrante n'exclut pas l'émotion éloquente, un jugement large et élevé, une expression naturelle, abondante, qui fait penser au grand style du dix- septième siècle, une constante attention surtout à ne jamais séparer le plaisir littéraire de la leçon morale et religieuse : ces qualités expliquent et justifient un succès que douze années ont confirmé et étendu. Nous n'en sommes pas étonné, nous qui avons vu de bien près ce qu'A. Feugère avait apporté à ce livre de forte préparation, d'étude active, de passion sincère, ce que ce livre, en échange, lui a donné, à des heures d'épreuve cruelle, d'énergie morale et d'apaisement. En réalité, ce livre reste l'expression de toute une vie littéraire et chrétienne. Nous permet-
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tra-t-on d'en rappeler ici quelques traits? On verra que, malgré la brièveté de ses jours, A. Feugère a été de ces bons ouvriers qui, à quelque moment que Dieu les appelle, ont le droit de répondre : « Seigneur, Je suis prêt! »
Cette vie recueillie et sévère qui prépare l'écrivain, A. Feugère en eut devant lui le modèle dès son enfance; en même temps que son cœur et son esprit recevaient du milieu domestique une ineffaçable empreinte de droiture, d'honneur, de fermes convictions chrétiennes. Né à Poitiers le 25 juin 1843, il n'avait pas deux ans lorsque son père fut nommé professeur de rhétorique au lycée de Douai. Celui-ci quittait bientôt Douai pour Lyon, dont la chaire de rhétorique venait de lui être confiée. Ce fut ainsi à Lyon qu'A. Feugère fit ses premières classes, mais, son père ayant été définitivement rappelé à Paris, il devint élève du lycée Bonaparte. Il prit aussitôt la tête de sa classe qu'il ne quitta plus. En troisième (1859) il obtenait un premier prix au concours général, trois premiers prix en seconde, plusieurs accessits en rhétorique et le second prix de dissertation française en philosophie. M. Paul Blanchemain, dans le livre de souvenirs intimes qu'il a consacré à son ami, a tracé de l'enfant une esquisse dont notre propre mémoire confirme tous les traits : « Un peintre eût aimé à dessiner cette blonde tête d'enfant, aux cheveux bouclés, ces grands yeux bleus et purs, ces traits fins, délicats, ce teint déjà un peu pâli, cette physionomie surtout, dont l'attrait était ce mélange même de la candeur et de l'intelligence. Et cette image n'eût pas été trompeuse. Douce et facile avait été l'éducation de cette âme qui semblait aller au bien par sa pente naturelle. Les succès croissants de ses études n'avaient en rien altéré la grâce de sa modestie. Rien d'inquiet et d'inégal dans sa conduite : nulle impatience de parler, une horreur