‹ Bourdaloue, sa prédication et son temps [précédée d'une Notice sur Anatole FeugèreChapitre 119 sur 323 · Pensées diverses sur la dévotion, t. XIV, p · texte numérisé non relu

Pensées diverses sur la dévotion, t. XIV, p

La loi chrétienne, absolue dans son autorité, immuable dans ses prescriptions, également obligatoire pour tous les hommes dans toutes les conditions et dans tous les siècles, n'a jamais trouvé d'interprète plus inflexible que Bourdaloue. Si un abus est général de son temps, et comme entré dans les mœurs, ce n'est pas une raison pour que le prédicateur l'épargne, et semble l'autoriser par son silence; c'est une raison, tout au contraire, pour qu'il le combatte avec plus d'énergie et d'obstination. Il ne souffre pas que la morale de l'Évangile se soumette aux exigences du monde et de la vie : quand il s'agit du devoir, toutes les considérations d'intérêt temporel n'entrent point en ligne de compte. Ainsi un des désordres les plus ordinaires sous l'ancien régime, et qui tenait à la constitution même de la société, c'était le droit que s'arrogeait le père de famille de disposer arbitrairement de ses enfants, et de les consacrer soit à l'Église, soit au monde, sans égard pour leur vocation. Bourdaloue s'élève souvent et avec une grande force contre ce mépris des droits de Dieu; il n'admet sur ce point ni transaction ni excuse.

« Et ne me dites point, mes chers auditeurs, que, sans cette voie si ordinaire d'obliger vos enfants à embrasser l'état de l'Église ou celui de la religion, vous êtes dans l'impuissance de les établir. Abus. Ce n'est point à moi d'entrer avec vous en discussion de vos affaires domestiques, ni d'examiner ce que vous pouvez et ce que vous ne pouvez pas ; mais c'est à moi de vous dire ce que la loi de Dieu vous ordonne et ce qu'elle vous défend. Or, que l'impuissance où vous prétendez être soit vraie ou qu'elle soit fausse, jamais il ne sera permis à un père de disposer de ses enfants pour la vocation, jamais de leur chercher un patrimoine dans l'Église, jamais de regarder la religion comme une décharge de sa famille; et s'il le fait, il irrite Dieu. Qu'il les laisse dans un état moins opulent : ils en seront moins exposés à se perdre, et n'en deviendront que plus fidèles à leurs devoirs; qu'il les abandonne à la Providence: Dieu est leur père, il en aura soin. C'est ce que je pourrais vous répondre ; mais je ne vous dis rien de tout cela ; et voici à quoi je m'en tiens . Car, quoi qu'il puisse arriver dans la suite, j'en reviens toujours à mon principe, qu'il faut être chrétien et obéir à Dieu ; que Dieu

ne veut pas que la vocation de vos enfants dépende de vous, et que vous ne devez point là-dessus vous ingérer dans une fonction qui ne fut ni ne sera jamais de votre ressort. Voilà ce que je vous déclare, et c'est assez ^, >

Ces paroles, d'une autorité tout à la fois si calme et si ferme, ne s'adressaient, on le comprend, qu'aux classes favorisées de la société. L'auditoire ordinaire de Bourdaloue ne se composait guère en eflet que de grands et de riches. Il ne leur dissimule point qu'à ses yeux la fortune et le rang ne leur confèrent d'autre privilège que des devoirs plus nombreux, des responsabilités plus lourdes et des périls plus menaçants. Quand on voit, par exemple, toutes les obligations que Bourdaloue impose aux maîtres à l'égard de leurs domestiques, on est tenté de retourner le mot d'une comédie fameuse et de se demander combien de valets voudraient, à ce compte, devenir maîtres. De même, l'ambition est doublement insensée, d'abord en ce qu'elle poursuit des biens fragiles et périssables, mais surtout parce que ces biens mêmes apportent avec eux des charges et des devoirs dont la seule énumération « ferait trembler ^ », Mais les grands du monde, oubliant ces vérités rigoureuses du christianisme, semblent croire qu'il y ait pour eux « d'autres principes de religion que pour le reste du monde », et l'on dirait qu'ils ont « un titre pour se faire une conscience différente en espèce et en qualité de celle des autres hommes ».

« Cependant saint Paul nous assure qu'il n'y a (|u'un Dieu et une foi, et malheur à celui qui le divisant, ce seul Dieu, le représenlera à la cour moins ennemi des dérèglements des hommes que hors de la cour, ou qui, partageant cette foi, la supposera plus indulgente pour une condition que pour l'autre!... Anathème à quiconque vous dira jamais qu'il y ait pour vous d'autres lois de conscience que ces mêmes lois sur les-

1. Dominicales , l" dim. ap. l'Epiphanie, sur les Devoirs des pères, etc. 1« partie, t. V, p. 13.

2. Voir, à la fin de ce chapitre, la Politique de Bourdaloue.

quelles les derniers des hommes doivent êlre jugés de Dieu, et anathème à quiconque ne vous dira pas que ces lois générales sont pour vous d'autant plus terribles que vous avez plus de penchant à vous en émanciper, ef que vous êtes, à la cour, dans un plus évident péril de les violer ^. »

Quoique Dieu soit « égal à tous », les puissants et les riches se sauveront plus difficilement que les autres; le jugement dernier leur sera plus redoutable, et Bourdaloue semble entrevoir avec la joie du triomphe cette réparation suprême au profit du faible et du pauvre.

« Maintenant, c'est le crédit qui l'emporte, et qui a presque toujours gain de cause; le plus fort a toujours raison, quoi qu'il entreprenne... Malgré la justice et les lois, le faible succombe presque toujours... Mais, Seigneur, il trouvera enfin auprès de vous ce qui lui aura été refusé à tous les tribunaux de la terre ; vous viendrez, plein d'équité et de zèle, et vous prendrez la défense de l'orphelin, afin que le puissant, que le grand qui avait tant abusé de sa grandeur cesse de se glorifier : Judicare pupilln et humili, ut non apponnt ultra inn g ni fie are se homo super terrain [Psalm. 9). Jusque-là il aura toujours eu le dessus ; jusque-là, fier de ses succès, parce que rien ne lui résistait, il aura passé, non seulement pour le plus fort, mais pour le plus habile, pour le mieux établi dans ses droits, pour le plus digne d'être distingué et honoré ; jusque-là il se sera fait une fausse gloire et un prétendu mérite de ses violences mêmes ; mais vous le détromperez bien alors, Seigneur, et vous lui ferez bien rabattre de ses vaines idées : Ut non apponat ultra magnificare se ^. j

Ne reprochons pas à Bourdaloue ces paroles sévères, et, quand il rappelle à des courtisans insouciants ou libertins les terribles expiations qui les attendent par delà le tombeau, ne soyons pas surpris qu'il se montre volontairement un peu dur. Il fallait frapper fort pour ébranler

1. Premier Avpnt, 3' dimanche, sur la Fausse conscience, l""" partie, t. I, p. Ii4-H5.

2. Second Aient, i" dimanche, sur le Jugement dernier, 2" partie, t. 1, p. 267-268.

xMORALE SÉVÈRE 2J3

le cœur de ces hommes d'intrigue et de plaisir. Bonrdaloue a senti que, devant le brillant et licencieux auditoire qui fut d'ordinaire le sien, la parole de Dieu devait se faire entendre dans toute sa force et son austérité. Mieux valait à ses yeux secouer l'indifîV'renoe des mondains, au risque de contrister leurs âmes, que d'encourager leur dissipation par des ménagements qu'on ne doit qu'aux simples. Et parmi ceux mêmes qui faisaient profession de pratiquer le christianisme, combien ne s'en trouvait-il pas, au sein de celte société religieuse de mœurs et de tradition, qui se conformaient aux préceptes par bienséance ou par habitude, se faisant de leur exactitude même un prétexte pour s'abandonner à une sécurité trompeuse! Ils s'endormaient au bord de l'abîme sans le voir : Bourdaloue, rudement, leur ouvre les yeux. De là tant d'avertissements, tant de menaces, quand il aborde ces sujets qu'il ne croit pas pouvoir trop souvent traiter : la fausse conscience, la fausse paix, la fausse pénitence. « Personne, nous dit-il, ne sait s'il est en état de grâce ou s'il n'y est pas ^. » Nous sommes tous, à cet égard, dans une incertitude absolue : « incertitude affreuse! » s'écrie-t-il ailleurs -. Mais ceux-là surtout doivent trembler qui, après qu'ils ont fait ou cru faire pénitence, retombent dans leur péché. La rechute dans le péché, c'est la marque presque certaine d'une pénitence fausse.

f Ah ! chrétiens, que cette vérité est terrible pour un homme du siècle emporté par le libertinage de sa passion, mais qui néanmoins a encore de la religion, de dire que la pénitence, qui est pour les autres, après le péché commis, un sujet de confiance, lui devienne, en conséquence de ses rechutes, un sujet de crainte et d'etTroi ! Ce qui devrait être la source de son repos est la cause de ses plus mortelles inquiétudes, et non seulement il doit être troublé du péché passé, mais même de la contrition et de la pénitence passées. .. Très souvent ce que je prends pour pardonné est ce qui me rend plus que jamais enfant de colère ;

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